" /> Anniversaire - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Anniversaire

- Posted in Au bord des Mondes by

Que la parole d’un président américain engage, voilà qui semble aller de soi ; c’est du moins ce que les Etats-Unis suggèrent en adoptant la posture de « leaders du monde libre ». On objectera qu’ils sont souvent moins sérieux et moins sûrs d’eux-mêmes qu’ils ne le veulent faire croire. Néanmoins, leurs obligations envers la population iranienne semblent les tenir plus que celles qu’ils auraient ailleurs et surtout plus que la France, plutôt atone. Obligations américaines qui ne découlent nullement de la présence de millions d’Iraniens immigrés en Amérique du Nord mais plutôt de l’histoire des relations bilatérales, profondément marquée par une fameuse prise d’otages dont le régime iranien fête aujourd’hui 4 novembre l’anniversaire. L’affront ne fut jamais lavé.

L’actuel président des USA passe pour plus sérieux et crédible que son prédécesseur, bien que ce ne soit pas certain en tous domaines. Jo Biden vient de dire à la cantonade que le régime iranien ne tiendrait guère plus deux mois. Excellente nouvelle que beaucoup de premiers concernés saluent avec enthousiasme. Si seulement cette menace pouvait se muer en faits ! On se perd cependant en conjectures sur les modalités du « regime-change » : révolution de couleur, coup d’État militaire, invasion comme pour l’Irak, simples bombardements à la mode serbe ?

L’invasion est exclue, aucune coalition n’est de taille, il serait temps d’en faire l’aveu ; les bombardements sont plus simples mais ils peuvent coûter plus cher qu’en Serbie, la DCA locale étant redoutable. Combien d’avions l’Arabie peut-elle sacrifier ? Qui va aller à l’assaut quand Oman, le Qatar et la Turquie s’en abstiendront ? De même que le Pakistan et les Emirats sans doute. Pourra-t-on opérer à partir du Caucase ou bien devra-t-on arriver seulement par le sud ? Peut-on prendre le risque de susciter une union sacrée des milieux dirigeants iraniens ? Bref, quelle action décisive pourrait être entreprise ?

La révolution de couleur est en cours, elle n’a pas attendu le président des Etats-Unis pour s’amorcer. Le coup d’État est souhaité mais on ne voit évidemment qui pourrait l’opérer. Personne n’a l’air de songer que certaines minorités ethniques et religieuses pourraient fournir une aide et qu’il est presque obscène de laisser des millions de sujets iraniens sans aucune arme pour se défendre contre des milices d’une incroyable cruauté. Il est probable que l’on craigne la désintégration ou du moins la fédéralisation de l’Iran, mauvais exemple aux yeux de certains, surtout de l’allié turc dans l’OTAN !

Pour l’heure, l’absence de décisions concrètes donne à la révolution rampante une seule couleur : le noir du deuil. Pas loin de 300 morts, dont au moins 45 mineurs des deux sexes, la société est terrorisée ! Pour autant, elle ne cesse de bouger ; pas du tout tétanisée, comme si elle se faisait une raison de cette terreur et ces meurtres quotidiens. Les plus jeunes sont les plus déterminés, disant souvent n’avoir rien à perdre et tout à gagner. Rien ne permet pourtant d’oublier le nombre des victimes. Pour la seule journée du vendredi 4 novembre, on compte cinq cérémonies du 40e jour du décès de Kanan Agha’i, Mohammad Hassan Torkaman, Shirine Alizadeh, Mahmoud Keshwari et Sattar Beheshti. Ces rendez-vous et quelques autres feront d’autres morts, au moins trois sont comptabilisés au Baloutchistan, les chiffres ne seront définitifs que demain.

Un moment indécises, les autorités iraniennes ont déclaré au fil des deux dernières semaines qu'elles étaient prêtes à des mesures plus sévères à l'encontre des manifestants. En clair à mitrailler à balles réelles et non plus à la chevrotine. Le chef du corps des Gardiens de la révolution (acronyme anglais IRGC) l’a dit. Hier, dans le contexte de la recrudescence des troubles à Karaj, le gouverneur de la province d'Alborz a déclaré : "Nous sommes convaincus qu'il y a des limites à ce que la police peut tolérer. Raïssi disait ce matin : "Les mesures d'apaisement des émeutiers ne sont plus efficace. Les services de sécurité sont entrés dans l'arène et mettront vite fin aux troubles."

Cependant, l’application de ces ordres semble difficile ; les réalités des deux dernières semaines le démontrent. Rien ne prouve que les autorités aient systématiquement commencé à mettre en œuvre un niveau de violence plus élevé. Au lieu de cela, nous voyons de plus en plus de vidéos de postes de police en feu, de membres des forces de sécurité tués par balles, de cocktails Molotov et de pierres lancées en direction des forces de l'ordre… Les manifestants sont toujours matraqués et certains défigurés par des grenades de type CM-3 montées sur lanceurs PGL, certains sont la cible de tirs mortels de snipers, mais cela ne fait que renforcer la colère et la radicalisation de la protestation. Ni les Gardiens, ni l’armée ne sont déployés dans les rues, le couvre-feu strict n’est pas imposé. On dirait les dirigeants de la République islamique confus et indécis. Les raisons peuvent être multiples : la crainte d'une guerre civile, d'un isolement mondial renforcé, d'un manque de loyauté des unités de l'armée (Artesh).

C’est qu’il y a bien matière à craindre un massacre généralisé, une guerre civile de type syrien. Récemment encore, fin 2019 en tous cas, le régime pouvait tuer sans freins ses opposants ; il comptait sur la passivité de 40 à 60 pour cent de la population ainsi que sur le fanatisme des 15 % qui le soutiennent, en sont bénéficiaires à divers titres et niveaux. Les vedettes du sport, de la télé et du cinéma se taisaient, les intellectuels n’étaient pas écoutés. Ce silence a été rompu, de même que celui des mineurs et surtout des filles qui n’avaient doublement pas voie au chapitre, car appartenant à un genre mineur par définition… Beaucoup de jeunes femmes et quelques adolescentes sont mortes depuis le mortel tabassage inaugural de Mahsa Gina Amini. Ces morts comptent paradoxalement plus que celles des garçons, auxquelles on s’était un peu habituées, surtout dans les milieux défavorisés.

Menacer du pire alors qu’on n’est pas en mesure de mettre ces menaces à exécution n’est pas une bonne tactique. Un État qui n’est pas pris au sérieux parce que trop corrompu, le sera encore moins s’il cesse de faire peur. Par conséquent, il faut soit sévir au risque d’une catastrophe, soit mollir et aménager les issues de secours. Gageons que Mr Biden fait cette analyse et que c’est dans l’idée d’une transition douce qu’il affirme qu’on va en finir avec ce régime « dans les trois mois maximum ». Peut-être a-t-il même pressenti une équipe de rechange ? S’il se trompe et si MM Xi et Poutine se précipitent au secours des mollahs ? Que devra-t-il alors entreprendre pour que la parole américaine ne soit pas, une fois de plus, dévalorisée ? La présomption ne paie pas, les manœuvres souterraines ne sont pas toujours payantes, il faut du concret. Divide