Suivant bon nombre d’analystes russes qu’il serait fastidieux d’énumérer, nous avions ici anticipé la défaite russe sans toutefois la garantir expressément ni affirmer qu’elle aboutirait à une débandade, chose qui n’est pas encore arrivée mais pourrait advenir à n’importe quel moment. Depuis le début de l’Opération spéciale, les vrais connaisseurs de la Russie se sont attendus à des revers car un pays gouverné par des aventuriers, des brigands et chevaliers d’industrie ne peut pas disposer d’une armée en état de marche. À moins de tenir pour mensongers tous les rapports alarmants sur la déconstruction systématique de l’ossature héritée de l’URSS : de l’université, de la recherche fondamentale et du complexe militaro-industriel, et même du système hospitalier ! Si ce dernier pouvait paraître déficient au regard des conditions européennes, il demeurait en mesure de fonctionner dignement jusqu’à la fin de la dernière décennie. Si la recherche était exsangue, la conquête spatiale demeurait une priorité. Bien que sous-dotée, l’université produisait des spécialistes de haut niveau. Ce qui peut se définir comme « excellence russe » a fonctionné tant bien que mal, comme un véhicule lancé à haute vitesse peut longtemps poursuivre sa route.
Nous n’avons pas tenu pour fantaisistes les rapports d’expert sur la décomposition du système éducatif. Même si les habitants de quelques très grandes villes bien loties pouvaient en douter, ne percevant aucun changement ni dévalorisation. La haute tenue de la vie culturelle ne doit pas faire illusion car la créativité artistique n’est pas un vecteur de croissance. Nous n’avons pas regardé de près les affaires militaires, opaques par vocation, nous demandant cependant comment d’énormes économies et des détournements de fonds colossaux pouvaient être conciliés avec le maintien d’un outil militaire de taille à rivaliser avec celui du rival nord-américain.
Mais à compter de l’étonnant échec de l’offensive sur Kiev, début mars, nous avons été frappés par l'analogie entre la guerre russo-japonaise et la guerre actuelle. Les revers russes ne sont pas tant imputables à l’obsolescence d’une partie du matériel, essentiellement constitué de blindés construits à l’époque soviétique, qu’à l’incroyable incompétence des officiers. Qui ne tient pas seulement au défaut de formation initiale, ni à la déplorable tradition qui veut qu’on sacrifie un nombre disproportionné de soldats, comptant sur le mythique « rouleau compresseur »… non, cette incompétence tient aussi à leur démotivation, auto-dévalorisation et à l’alcoolisme qui l’accompagne. Phénomènes qu’il faut relier à la suprématie des délinquants dans l’ordre hiérarchique d’une société à la dérive. Les caïds et « voleurs dans la Loi » sont plus puissants que les généraux car plus proches de la police politique.
Observant la guerre en cours et analysant celle de 1904 à travers le prisme de l'historiographie soviétique, on se persuade qu’aucune entreprise ne peut réussir, que toute guerre sera perdue avant même d'avoir commencé. C’est la thèse de plusieurs politologues et d’historiens sérieux. Elle a été combattue par les patriotes enragés qui voulaient voir dans la catastrophe de Port-Arthur un effet du hasard, de la pure malchance. Selon eux le déroulement de la bataille navale en mer Jaune n’était pas écrit d’avance. Au milieu de l'été 1904, les Japonais assiégeant Port Arthur, avaient pu bombarder l'intérieur du port-forteresse, et c’est ce qui a poussé la 1ère escadre du Pacifique à percer vers Vladivostok, pour y retrouver les 2ème et 3ème escadres de la Baltique au lieu d’attendre leur arrivée. Quittant le port à 4 heures du matin, l'escadron russe est attaqué à midi par les Japonais. Les Russes ont deux cuirassés de plus, mais 9 croiseurs et 10 destroyers de moins. La flotte de l'amiral Togo dépasse l'escadron du Pacifique en poids de salve et en vitesse. Néanmoins, 5 heures de duel d'artillerie ont donné l'avantage aux marins russes : le navire amiral japonais Mikasa a perdu toute puissance de feu et s’est retiré. Cependant, entre 17h30 et 17h45, le navire amiral russe Tsarevitch a essuyé deux volées consécutives qui ont tué l’intégralité du commandement de l'escadre… les Russes ont alors été incapable de déléguer la direction de la manœuvre à un autre vaisseau.
On voit bien ici que le problème n’est pas posé par la disproportion des moyens mais par la chaîne de commandement. Leur amiral tué, les Russes ne sont plus dirigés. C’est ce que l’on constate en Ukraine à 118 ans de distance ! De même, le renseignement a manifesté une incompétence totale en 1904, incitant Kouropatkine à battre en retraite en Mandchourie pour éviter des problèmes de ravitaillement en Transbaïkalie, alors qu’il aurait pu aisément percer la défense japonaise, démoralisée et désorganisée à Liaoyang. On a en 2022 le même type de comportement lié aux mêmes incapacités. L’absence de réflexion sur les erreurs passées est troublante… elle tend à confirmer l’hypothèse que les dirigeants de la Russie cherchent à éviter l’émergence de militaires talentueux que d’éventuelles victoires rendraient populaires.
En 2022, Kherson entre en forte résonance avec la défaite de Port-Arthur en 1904 (le navire amiral russe ayant été coulé dès avril par les Ukrainiens). Pour autant Tsushima (mai 1905) semble encore loin et le calcul de Poutine demeure, selon de forts mauvaises langues de l’émigration, de faire durer la guerre et maintenir la mobilisation afin de tenir la société tétanisée au moyen d’un état d’urgence permanent. L'avenir nous dira vite s'ils se trompent.
Pour ce qui est de la dévalorisation de l’armée russe, qui ne date pas d’hier, je vous renvoie au post récent d’un Ukrainien rallié à Moscou de longue date mais pas aveugle pour autant : l’orientaliste Igor Dmitriev :
« Un nouveau scandale a éclaté au sujet des pertes de l'armée russe lors d'assauts frontaux et les qualifications des généraux russes sont à nouveau discutées. La discussion elle-même montre clairement quel est le problème. Il existe, pour ainsi dire, une tradition militaire particulière en Russie. Je vais vous décrire ses caractéristiques, vous n’allez pas les aimer.
La première est l'anti-intellectualisme. Pas un seul expert, dans toute discussion sur tel ou tel général ou officier, ne s'intéresse à son intelligence. Il s'agit uniquement de savoir s'il est décisif et sévère, s'il sait tenir ses subordonnés dans ses filets. Je ne veux pas dire qu'un général est un imbécile, non. Mais plutôt que tout le monde se fiche qu'il soit un imbécile. L'essentiel, c'est qu'il ait l'air redoutable, ait un esprit combatif, qu'il sache aboyer. C'est un général ! Un général pour tous les généraux. Quand il crie, ils se pissent dessus ! Respect !
Telle est la demande de la société. Les grands patrons demandent la même chose. Les patrons ne veulent pas d'un homme intelligent, ils veulent un exécutant. Et exécutant signifie pas très intelligent ou pas très malin. Dans le discours, cela se traduit par des mises en garde du type "tu es si intelligent !" ou "que est-ce qui est le plus intelligent ?". Être intelligent est mauvais et non rentable. Vous devez être plus simple.
La sélection est basée sur ces principes. Dans l'armée elle-même, c'est même devenu un élément de l'éthique de l'entreprise: on ne discute pas les ordres, on fait ce qu'on nous dit de faire.
Cela devait fonctionner au XVIIIe siècle, lorsque les bataillons se battaient à la baïonnette au rythme des tambours. Et les officiers marchaient en formation. Mais au 21e siècle, la guerre est une confrontation intellectuelle. Et toute action doit être discutée plusieurs fois avant d'être exécutée, vous devez repasser les options dans votre esprit, vous devez faire du brainstorming.
La seconde caractéristique est l'inhumanité. Tout doute et toute hésitation sont considérés comme une faiblesse dans cette tradition. Les inquiétudes concernant les pertes civiles, les tentatives de sauver du personnel sont bonnes pour les faiblards. En avant, pas un pas en arrière, nos grands-pères se sont battus et nous gagnerons, et les femmes donneront naissance à d'autres. Les normes morales semblent être quelque chose de complètement hors de propos dans la guerre. Une indulgence. "Eh bien quoi, c'est la guerre ! Tout peut arriver à la guerre."
Pourquoi les immeubles d'habitation ont-ils été démolis ? Eh bien, il y avait des snipers planqués. Bombarder une ville avec des civils ? Eh bien, il y avait des ennemis là-bas. Oh, bien, c'est logique, pas de problème. Continuez à démolir !
Cela relevait peut-être du pragmatisme au 18e siècle, mais plus maintenant. La guerre moderne consiste à se battre pour des personnes, pour sauver leurs têtes et leurs opportunités futures. Et le système éthique que vous leur offrez est plus important que l'efficacité militaire. Et les généraux qui ne voient pas les gens, qui ne savent pas comment faire le bien, qui ne prennent pas soin des gens, ni des leurs ni de ceux des autres, ne gagnent aucune guerre.
Et la troisième tradition est l'imitation. Comme le seul critère d'efficacité est l'opinion des supérieurs, tous les événements majeurs sont orientés en fonction d’effets externes. Défilés, rapports, cols repassés, regards braves, patrouilles, informations à la télévision fédérale. Il s'agit là aussi d'une vieille tradition, qui remonte à l'époque impériale et atteint, en passant par l'Armée rouge, l'armée russe. Lorsque des irrégularités sont détectées, le premier réflexe est de se cacher, de se taire plutôt que de corriger. Ce qui, dans un tel cas de figure, arrive en temps de guerre est clair.
Voici trois traditions militaires. On a bien sûr des traditions positives : l'héroïsme, l'abnégation, la force d'âme. Mais maintenant, elles sont plus que compensées par les aspects négatifs. Et personne ne semble vouloir les corriger. Probablement parce que ces trois traditions sont inhérentes non seulement à l'armée, mais aussi à l'État dans son ensemble. » https://t.me/russ_orientalist Политконсультант, востоковед, одессит.
