" /> Gangrène et sclérose - Dombast

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Gangrène et sclérose

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Le nombre de manifestations a considérablement diminué en Iran. On en comptait environ deux mille par jour entre le 26 septembre et le 15 novembre, toujours à l'improviste en petit nombre, mais impressionnantes par la mobilité et furtivité. On n’en note cette semaine que deux cents par jour et le nombre des participants à chacune est en chute libre ; des groupes de quelques dizaines au plus.

Les autorités peuvent souffler. Du moins tant que les grèves ne s’étendent pas, risque non écarté car pour le moment certaines sont assez dures et persistantes. Les forces du régime ont fait comprendre qu’elles pouvaient écraser de façon plus cruelle encore que d’habitude les rébellions les plus dangereuses. À l’exemple des villes kurdes de la province d’ Azerbaïdjan occidental, où le nombre de morts des derniers jours est évalué à 200. Mais cette victoire militaire sur les Kurdes les plus tenaces ne résout nullement le problème global. L'Iran est dans une impasse. Les Pasdarans ont pris le pouvoir réel, se substituant à l’administration du gouvernement issu des urnes.

L'Iran n’est plus même une pseudo-république, c’est un gouvernorat d’exception par un groupe paramilitaire pseudo-religieux qui fonctionne par moments comme un groupe terroriste, mais qui fait ordinairement fonction d’armée de métier à usage intérieur, c’est à dire de force d’occupation du pays même. Cette armée est aussi une vaste entreprise, qui a en gestion une part essentielle des outils de production et sources de revenus. Dans cette "nouvelle normalité", l'État en tant que tel est mis au service d’une structure de gouvernance d'entreprise. La question que se posent les anciennes forces de la bourgeoisie d’affaires et celle du bazar (toute la distribution) est de savoir si la gestion collective des segments porteurs de l’économie va être privatisée par les généraux ou bien si le modèle militaire va devenir le plus répandu, les Pasdarans devenant un propriétaire collectif anonyme du type du Parti communiste chinois. Ce propriétaire démesurément puissant peut très bien exproprier lentement tous les autres, à commencer par les familles du clergé qui ont privatisé l’État depuis quarante-trois ans...

La question est ouverte. Khamenei est déjà plus chef militaire que dignitaire religieux. Ses propos et les objectifs qu’il met en avant sont d’ordre séculier. De sorte que la république dite islamique prend des allures de Venezuela, Bélarous, Myanmar et Zimbabwe. Doté d’une base de soutien évaluée à environ un tiers de la population, base totalement dépendante du régime et qui ne peut se passer de son aide, sa structuration des vies et des emplois, cet Etat militarisé peut se maintenir une décennie de plus, le temps que de nouvelles générations moins aidées ou moins idéologisées se fâchent avec lui. Le temps que de nouvelles élites modernisées soient assez nombreuses pour songer à se délier de tout ce qui a engagé leurs aînés (la corruption et les liens de sang). Pour le moment il n’y a de riches que compromis et complices. Cependant, beaucoup sont déjà dégoutés de cette compromission et souhaitent ardemment la fin de la dictature, le retour des mouvements de capitaux plus ou moins licites…

Les forces vives qui font face à cette structure pourrissante ne sont pas assez matures à tous points de vues : les militants pouvant justifier d’une pensée structurée sont systématiquement assassinés ou conduits à fuir ; le peu qui reste dans le pays se garde bien de se faire connaître et n’a donc pas d’audience du tout. Ainsi, dès que les masses en colère sont "décapitées" par la mort de quelques figures séduisantes, le reste des citoyens baisse la tête et se tait prudemment ; la rébellion "s'éteint".

Les intellectuels qui tentent d’analyser les soubresauts en affectant de ne pas les approuver et moins encore les souhaiter sont priés eux-aussi de se taire, à l’instar du célèbre journaliste Abbas Abdi, activiste social et penseur iranien contemporain qui a publié en ligne une analyse détaillée de la perception de la situation dans le pays ; analyse qui lui a valu quelques semaines de prison : https://www.lemonde.fr/archives/article/2002/11/06/iran-arrestation-du-leader-reformateur-abbas-abdi_4249248_1819218.html

Lié au « mouvement vert » qui avait tenté en 2009 de porter au pouvoir des réformateurs promouvant des solutions moins barbares que celles qui sont choisies ces dernières semaines, Abdi explique comment une grande partie de la société iranienne soutient les manifestations, mais assiste en silence à l'arrestation et à l'assassinat des principaux militants de ces manifestations. Il explique également que le hijab des femmes, qui a valu à une jeune fille d'être tuée par des énergumènes intolérants, n'est que "la goutte d'eau qui a fait déborder le vase", car le vrai problème est que la majorité de la société iranienne est très fatiguée des fanatiques, déteste vraiment ce régime, ne se reconnaît pas dans les mots qu’il profère.

Abdi se permet ces remarques parce qu’il vient du sérail, il est un vétéran de la révolution iranienne, considéré comme l'un des principaux "héros" qui ont pris d'assaut l'ambassade américaine en 1979. Son itinéraire est la preuve que les positions initiales ne sont plus tenables, que l’on peut rester attaché à la révolution mais comprendre la nécessité de rétablir les relations normales avec les États-Unis et les anciens alliés de l'Iran du temps du Shah déchu, que l’apaisement des tensions est un choix pour le bien du peuple iranien dans son ensemble. Il ne dit rien de l’alliance de fait avec la Russie et la Chine mais il est évident qu’il n’en est pas partisan, de même que 74 % des Iraniens disent ne pas s’y sentir à l’aise.

Ce malaise général ne peut que grossir. Le mouvement de masse plie et s’affaisse mais ne rompra pas. Il n’a aucun avenir tant qu’une partie des structures de forces ne fait pas sécession. Mais ça ne l'empêchera pas de durer sous une forme larvée pendant de longs mois ; parce que le régime ne peut rien proposer. Parce qu’il n’est offert aucun exutoire aux jeunes et très jeunes dont le nouveau jeu consiste à risquer sa vie pour la gloire d’avoir décoiffé un mollah ou celle d’avoir vengé le sang versé en tapant tel policier ou poignardant un milicien du Bassidji.

La donne ne peut être changée qu’en cas de défaite militaire du régime, de désorganisation complète du système de contrôle grâce à une action étrangère décisive, un ravage qui pourrait provoquer un fractionnement, suggérer une bifurcation et porter au pouvoir des putschistes plus modernes que les vieilles barbes qui ont immobilisé et ossifié le pays.

Divide le 29 novembre 2022