Le quotidien d’informations générale Le Monde n’a plus guère qu’un mérite, mais de taille et qui manque à ses concurrents : il transcrit l’esprit des décisions gouvernementales, il traduit et transpose la ligne de conduite du régime français qu’il influence par le mouvement même qui le porte à anticiper les décisions que prend l’exécutif. Aussi sommes nous un peu froissés par les dernières lignes de son éditorial du 20 novembre 2022, consacré à la situation iranienne, dont le ton est globalement juste mais défaitiste : « La violence de plus en plus aveugle opposée aux mouvements spontanés qui apparaissent lors de funérailles, dans des établissements scolaires, ou encore dans le métro de Téhéran, est tirée du même manuel. Elle vise à attirer sur son terrain les manifestants, pour justifier une répression encore plus impitoyable. Cette dernière est illustrée par les premières condamnations à mort prononcées contre des protestataires. Il s’agit d’une course vers l’abîme à laquelle le monde assiste, impuissant. »
Les trois derniers mots nous choquent en ce qu’ils induisent subrepticement qu’il n’existe aucun moyen de venir à bout de la barbarie quand elle se déploie dans un pays trop armé pour que nous puissions envisager de ramener son régime à la raison. Notre diplomatie et notre chef d’État jettent l’éponge qu’ils ont longtemps pressée et dont ils se faisaient fort qu’elle permette de déjouer le projet d’accéder à l’arme nucléaire… Les boomers de notre génération se souviendront peut-être de certains des francs aveux d’impuissance que fit la France, contribuant à un très net affaissement de son image internationale, surtout en Europe orientale. C’est le mot de Raymond Barre en 1980, estimant que le premier parti de France était celui des utilisateurs de gaz russe et que sa tâche de premier ministre serait de le satisfaire ; c’est en 1981 l’assurance donnée par un ministre de François Mitterrand que rien ne serait entrepris pour aider les Polonais : « bien-entendu nous n’allons rien faire... » Une assurance réaliste et qui étonne par sa franchise mais qui n’est pas ce que les populations attendent de la « patrie des droits de l’homme », ayant été trop abusées par des générations de politiciens orateurs inspirés par des Hugo et Lamartine aux accents pathétiques (un exercice de style qu’entretient encore le bouffon BHL sans le talent indispensable du comédien). Ainsi la France se dit-elle en état de sidération et sans moyens, de la même manière que l’imprudent Claude Cheysson le dit aux Polonais. https://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Cheysson
Il faut en déduire que l’odieux Guide suprême de la révolution islamique est en 2022 aussi dangereux pour nous que l’était Léonid Brejnev quand l’URSS était au faîte de sa puissance militaire, occupant la moitié de l’Europe et envahissant l’Afghanistan. Nous voilà dans de beaux draps, hésitant à provoquer des représailles iraniennes contre nos intérêts et peut-être reculant devant de possibles attentats terroristes sur notre sol comme en 1986…
Mais n’a-t-on pas ici la suite logique de notre démission en Syrie ? Quoiqu’il en soit, la guerre civile a commencé en Iran, comme une sorte de suite à celle qui ne se termine pas en Syrie. Cette nouvelle guerre civile que la population iranienne pressentait et voulait à tout prix éviter depuis dix ans commence par une asymétrie qui promet de coûter très cher en vies humaines : les insurgés ne font pas le poids du tout et ne vont visiblement bénéficier d’aucune aide extérieure contrairement aux divers clans islamistes qui usurpèrent la révolution syrienne grâce à leur force de frappe quand le faible camp des humanistes-modernistes était abandonné à son sort (cf. les préférences de Laurent Fabius pour « ceux qui font du bon travail » contre la troupe de Bachar)...
Dans les grands centres urbains d’Iran, la guerre n’a pas commencé, les modalités de la répression ne diffèrent pas de ce qui a été mis en œuvre contre la population depuis 1999. Nous disposons d’assez d’images et témoignages pour en être assurés. Le saut qualitatif n’est pour l’instant perceptible qu’à la périphérie, dans les provinces peuplées de Kurdes et de Baloutches, peuples maintenus en lisière depuis toujours. Dès la fin septembre, le régime a ouvert le bal par deux « vendredi noirs » successifs dans la ville de Zahedan et ainsi que dans le port de Tchabahar (zone franche sur le Golfe d’Oman). Depuis 72h les mêmes méthodes sont employées dans plusieurs villes des régions occidentales d’Iran, dans les provinces administratives de Kermanshah, du Kurdistan et de l’Azerbaïdjan occidental. La nouvelle approche des autorités iraniennes dans les zones kurdes tient plus de la contre-insurrection que de la répression de manifestations de rues. L'armée régulière et les unités du Corps des gardiens de la révolution bloquent les sorties des villes et tirent sur les gens à l’arme automatique.
Six villes au moins sont concernées : Boukan, Mahabad, Oshnawiye, Piranshahr et Djavanroud, peuplées de Kurdes, ainsi de Takab qui relève de la province de Zandjan et est peuplée de turcophones de l’ethnie Afchar. Les capitales provinciales de Ourmieh, Sanandaj et Kermanshah ont été jusqu’ici épargnées mais pourraient être concernées si le calme n’y revient pas, de même que les villes de Saqqez (kurde) et d’Ardebil (azérie) sont sous la menace d’une intervention. L’espoir que l’armée régulière (Artesh) s’y oppose paraît évanoui.
Dans les six villes investies, l’usage d’armes à feu par certains rebelles a servi de prétexte au transfert du maintien de l’ordre de la police anti-émeutes et du corps des bassidj à celui des pasdaran. Il est difficile de savoir de quelles armes se servent les insurgés mais le plus probable est qu’il s’agit de fusils de chasse et d’armes de poing confisquées à des policiers en civils que l’on a identifié au cours des deux mois de révolte et réussi à lyncher. Ça ne pèse pas lourd face aux mitrailleuses ! D’après les vidéos disponibles en sources ouvertes aussi bien que du propre aveu des médias officiels iraniens, la plupart des manifestants ne sont pas armés et continuent à simplement jeter des pierres.
Dans les zones kurdes, l'accès internet est réduit, parfois totalement coupé ; on a donc moins de vidéos provenant de ces zones qu'auparavant. Il est évident que la situation est presque parfaitement contrôlée par les autorités iraniennes. L’un des principaux chefs du renseignement israélien en a fait l’aveu devant la Knesset lundi 21 novembre. Tant que le "scénario kurde" est circonscrit et ne fait pas d’émules dans d’autres régions de montagnes au sud-ouest du pays, la gestion de la répression ne pose guère de problèmes au régime. Car il ne recherche plus la moindre légitimité sociale mais juste à se maintenir indéfiniment.
De même, son attitude vis-à-vis du voisin irakien est stupéfiante : il a lancé un ultimatum aux autorités irakiennes pour qu'elles liquident les organisations kurdes qui menacent l'Iran et sont basées sur leur territoire. Bagdad ne peut ni ne veut le faire. Par conséquent, les frappes des forces armées iraniennes contre les zones kurdes d'Irak vont probablement se poursuivre. En bonne intelligence avec la Turquie, qui frappe également les Kurdes en Irak. C’est sans risques car les moyens militaires et les capacités organisationnelles sont incomparables. On tue à peu de frais !
La même certitude de l’impunité conduit à ré-hausser considérablement le niveau d'enrichissement de l'uranium et ne plus guère cacher que la course à l’arme nucléaire est relancée ; la fuite en avant vers la dictature militaire du Sepah-Pasdaran, dotée de la bombe. L’idée est de faire comprendre que la Russie ne va plus s’opposer à cette bombe, qu’elle va accepter que l’Iran entre dans le club atomique. Il s’agit pour ces alliés comme pour la Chine de prononcer un interdit définitif : maintenant plus d'interventions militaires américano-israéliennes possibles en Iran, sinon... risque majeur ! Et le message s’adresse aussi à la société en révolte : plus personne ne peut vous aider, il n’y a plus de force extérieure, vous n’avez pas de moyens, par conséquent rentrez chez vous, terrez vous et tenez vos enfants en laisse. Pour le moment, ce message ne passe pas : les enfants ne croient pas pouvoir vivre dans cette société et trouvent plus passionnant de risquer leurs vies pour la changer.
