N’est-il pas temps de se demander pourquoi la révolution morale rampante d’Iran ne débouche pas sur une paralysie de l’État ? Pourquoi est-on juste embringués dans le jeu très dangereux opposant une jeunesse effrontée et désabusée au régime cynique et sans freins que dirigent des vieillards cruels et vicieux ? Pourquoi les indicateurs économiques, virés au rouge de longue date, ne sont-ils pas catastrophiques alors que de nombreux commerçants tiennent leurs boutiques fermées ? Comment peut-il rester plus de quelques semaines de survie à une oligarchie maladroite et sans charisme ?
Non que les moins de 35 ans soient seuls à protester ni que leurs objectifs ne soient perçus par les plus âgés ; mais le soutien actif des séniors s’inscrit très souvent dans le simple cadre de l’amour parental pour des progénitures adorées et excusées d’avance de tous les excès qu’elles pourraient commettre contre un pouvoir détesté. Mais où sont les petites gens que la question du voile concerne moins que celle de leur pouvoir d’achat ? Seuls les plus défavorisés – et il s’agit de nouveau des plus jeunes- sont dans les rues, garçons et filles mélangés. Ils sont aux côtés des jeunes nantis comme si les barrières de classes s’étaient évaporées : ils ont, à titre provisoire, les mêmes objectifs simples, résumés à celui d’avoir enfin l’impression de respirer.
Pourquoi une aussi formidable vague de rejet se brise-t-elle sur les digues policières alors que les instances de contrôle sont divisées sur les mesures à prendre et que leur paralysie manifeste fournit l’occasion rare d’un coup de bélier définitif ? C’est qu’il manque deux des composantes de toute révolution : 1/un arrêt de toutes les machines, de toutes les routines et 2/ l’action décisive d’un groupe armé ou d’une fraction des troupes disposant d’armes de guerre.
Le mystère qui entoure le fonctionnement des divers corps d’armées, le schéma de leur interpénétrations et la forme du contrôle de ces troupes par les polices politiques concurrentes, empêche de prévoir quelque mouvement que ce soit. Mieux vaut ne pas compter sur une initiative militaire. Même le pronunciamiento d’un chef charismatique semble voué à l’échec... Il revient donc au mouvement ouvrier et aux fonctionnaires civils, aux petits employés et aux commerces de proximité de commencer par une grève générale. Un mouvement national de grande ampleur a été à l’ordre du jour, on en a parlé, il n’était pas loin de démarrer entre 25 et 30 octobre quand des secteurs de l’industrie pétrolière ont débrayé. Tout est retombé.
Pas assez de prolétariat en Iran ? Si bien sûr, mais il n’a pas « conscience de soi » au sens marxiste de ce terme, et donc ne se projette pas comme acteur politique. Disons qu’il y a des masses de gens qui travaillent, d’autres qui bricolent et qui s’en sortent… les chômeurs n’ont pas les bras croisés en permanence. La productivité n’est pas médiocre, plutôt meilleure qu’en ex-URSS ou en Irak. L’organisation du travail industriel est sans doute moins bonne qu’en Turquie mais pas beaucoup moins, l’encadrement par les ingénieurs est de haute tenue… On a un tissu industriel dense avec des masses de personnel mais ces gens sont atomisés et toute manifestation des solidarité est arrêtée par une très vigilante police pléthorique, dont l’omniprésence ne peut jamais être oubliée. Formellement, il y a beaucoup de syndicats en Iran, mais ils sont tous directement contrôlés par l'État, leur rôle est biaisé comme il l’était dans les pays du socialisme réel, ils sont une superstructure bureaucratique ajoutée à d’autres.
Le régime mesure parfaitement le danger que recèle toute mobilisation du monde du travail. Il se souvient parfaitement qu’en 1979 les grèves des fonctionnaires, des employés municipaux et même des travailleurs du pétrole ont eu un rôle décisif, exerçant une pression inouïe sur les institutions du Shah.
Aujourd'hui, différents secteurs contribuent au mouvement de protestation et appellent à la grève. Sans avoir toutefois organisé de vraies cessations de travail reconductibles. Le hashtag "grève générale" est populaire depuis le début des manifestations. Au cours des premières semaines, les magasins ont été fermés dans de nombreuses villes, puis on a signalé des grèves des travailleurs du pétrole. À la fin du mois d'octobre, les enseignants se sont mis en grève. On attendait une action décisive des transports routiers mais aucun mouvement n’a eu assez d’ampleur pour affecter la production de biens ou la fourniture de services.
Les grèves dans les bazars ont consisté pour la plupart au seul verrouillage de vitrines et rideaux de fer par les commerçants pour éviter les dégâts matériels. Les travailleurs du pétrole se sont limités à la grève de petits groupes de contractuels, vociférant principalement pendant les pauses déjeuner ou les relèves entre équipes. La grève des enseignants s'est limitée à quelques écoles au Kurdistan. La grève générale tant attendue n'a jamais eu lieu.
Des économistes l’expliquent par la précarité. La situation des travailleurs en Iran est bien plus précaire qu'en 1979. Par exemple, le ministère du pétrole emploie directement moins d'un tiers de tous les travailleurs du secteur pétrolier du pays et s'appuie sur le soutien d'entrepreneurs privés. Les enseignants et les médecins du secteur public sont confrontés à une forte concurrence de la part de travailleurs du secteur privé faiblement rémunérés. Après des années de privatisation, moins d'une centaine de grandes entreprises industrielles restent aux mains de l'État. La plupart des travailleurs de ces entreprises sont engagés sous contrat temporaire.
La répression des syndicats indépendants, les licenciements dus aux sanctions et aux problèmes économiques, et les contrats temporaires ont désorganisé les travailleurs. À la fin des années 1990, par exemple, les ouvriers s’étaient mobilisés pour soutenir le dirigeant réformateur Mohammad Khatami qui laissait déjà entendre que la loi sur le voile était un archaïsme. Dix ans plus tard, lors du mouvement vert qui reprenait l’essentiel du même programme d’ouverture au monde et modernité, le peu de syndicats actifs n’ont pas été en mesure d’agir sur les lieux de travail pour dissuader les réactionnaires de faire passer Ahmadinejad.
Cette faiblesse structurelle ne supprime pas tous les risques d’explosion sociale. À telle enseigne que les autorités ont pris subitement des mesures salariales qu’elles refusaient il y a peu. En octobre, par exemple, les autorités ont demandé aux dirigeants de la grande entreprise publique Haft Tappe "de tout faire pour empêcher les manifestations des travailleurs". La veille du jour où les travailleurs ont planifié leur manifestation, l'entreprise a soudainement accepté de payer plusieurs mois de salaire en retard.
Cette décision va de pair avec celle d’augmenter de 20 à 30 pour cent les salaires des policiers et paramilitaires… tout sera mis en œuvre pour que le mouvement sociétal ne soit pas épaulé par un mouvement social d’ampleur.
Dans ces circonstances, les grandes voix du mouvement se font lyriques et ne craignent pas d’anticiper sur de terribles déconvenues. Peu leur importent les souffrances, beaucoup de jeunes les suivent en scandant : « pour chaque tué mille volontaires se lèveront ». Des leaders improvisés écrivent : « notre révolution est le processus de nettoyage de notre conscience sociale, le lavage de la saleté imposée par l'islamisme/totalitarisme et sitôt que nous serons complètement propres, le régime s'effondrera du jour au lendemain » … à la question de savoir ce qui peut se passer de crucial, quelles sont les perspectives réelles à court terme, un autre répond : « La suite sera ou bien un grand massacre collectif ou bien une guerre civile qui va durer 10 ans, mais après la liberté et la démocratie seront au rendez-vous ! »
Divide le 9 novembre
