La presse étant concentrée sur le cours des faits immédiats et des événements, on ne dispose pas d’un nombre très significatif d’analyses de la situation iranienne qui ne soient déjà datées. Il est fréquent que des spécialistes se fassent porte-voix d’une intox globale plutôt que véritablement à l’affut des signes ambigus qu’a renvoyé le peuple iranien depuis cinq ans. Exemple de sottise : https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/l-iran-fait-un-malheur-avec-une-chanson-culte,5844
Non que cette chanson n’ait pas été un succès sur le moment mais que sa reprise ait surtout suscité de l’humeur, une hargne accrue contre Khamenei, beaucoup de détournements ironiques aussi. Des Arabes chiites ont pu aimer en Irak ou ailleurs mais tout montre que peu d’Iraniens, même très chiites comme les Lors, les Azéris ou bien les arabophones du Sud ont adhéré. On s’est gaussés… Et on voit bien depuis le 16 septembre combien le régime est désavoué et même détesté. Dans tout le pays des millions de personnes terrées dans leur domicile par la peur des exactions policières crient à la nuit tombée leur rejet par les fenêtres. Les Iranologues en chaires universitaires et plateaux TV n’ont rien vu venir et se sont acharnés à minimiser les faits, de manière à justifier et conforter la remarquable inertie de notre chef d’État, qui ne fit volte-face et front contre les mollahs qu’après avoir compris qu’il n’obtiendrait pas le retour de nos 7 otages par la négociation en coulisses… aurait-il enfin compris qu’on ne peut pas converser avec ces “non-interlocuteurs“ là ?
Parmi les « experts » (notamment les francophones et germanophones de naissance), la tendance demeure attentiste et bien peu de chefs de chaires s’abstiennent d’une sorte d’apologie paradoxale des réussites du régime iranien en termes de développement social et économique. Or, la population ne perçoit pas ces réussites ! Elle ne tâte que de la catastrophe : financière, écologique, démographique…
Les experts français ne peuvent pourtant ignorer les vrais chiffres. Non seulement l’État islamiste iranien ne peut les cacher ni manipuler mais il arrive même qu’il les révèle sans fausse pudeur. Qu’il admette de les commenter, de disputer en public de leur teneur. Voir même de laisser des dissidents débattre à la TV. C’est ainsi que le fameux sociologue Mohamed Fazeli, né en 1975, professeur exclu de l’université en 2020 a continué à faire référence, même aux yeux de certains journalistes officiels. De sorte qu’il est intervenu publiquement à diverses reprises depuis le début du mouvement social/politique/féministe d’Iran.
Nous proposons un extrait de douze minutes d’une discussion diffusée fin septembre dernier sur la chaîne 4 de la TV iranienne d’État. Nous traduisons juste ce que dit Fazeli car il n’est pas contredit ; il n’y a pas de contre-argument. On peut en déduire que la réalité de la situation du pays n’échappe pas au régime :
« Notre discussion se déroule dans un contexte où la société iranienne est endeuillée et très enflammée suite à ce qui est arrivé à Mahsa Amini. Si cet événement n’avait pas eu lieu et si les manifestations qui s’en sont suivies n’avaient pas eu lieu dans les rues du pays, votre programme ne s’occuperait pas de ce sujet… Tout d’abord il nous faut savoir quel est l’état de la société iranienne et de quoi nous parlons. J’essaie d’utiliser les données officielles pour donner des indicateurs sur la société dans laquelle nous vivons. Nous vivons dans une société qui, depuis 43 ans, a vu sa population passer de 36 à 84 millions. Il y a 42 millions de femmes dans cette société qui, du seul fait de leur existence sont plus nombreuses que les 36 millions de citoyens d’il y a 43 ans. De ces 42 millions, seulement 14 % sont nées avant la révolution islamique, ce qui veut dire que 86 % sont nées après ; une population jeune. Donc, la société iranienne s’est considérablement développée ainsi que son niveau d’éducation. C’est une société mature et audacieuse. Bien que cette société présente de telles caractéristiques de maturité, elle souffre terriblement de certaines complications. Par exemple le chômage est très élevé. Ce chômage est réparti de manière très inégale entre hommes et femmes. Le ministère de la programmation dit que la participation des femmes à l’économie en l’an 1400 (c’est à dire 2021 de notre calendrier NdT) était de 13,2 % et celle des hommes de 68,7 %. ce qui veut dire que les hommes étaient cinq fois plus occupés que les femmes. Quand on en vient au taux de chômage, celui des femmes est de 16 % et celui des hommes de 7,9 % et celui de l’ensemble des deux sexes s’élève à 9,2 % selon cette même statistique. Quand on regarde le chômage des jeunes de 18 à 35 ans on voit qu’il passe pour les hommes de 7,9 % en général à 13,8 % pour cette catégorie d’âge et que celui des femmes passe à 28,3 %. Ainsi le chômage est deux fois plus élevé dans le groupe des 18-35 ans. Quand on étudie cette société que j’ai qualifiée de courageuse, on compte une population étudiante de 2,104 millions pour l’année scolaire passée (2020-2021 NdT). Dont 1,041 million sont des hommes et 1,063 million des femmes, donc on a 20 mille femmes de plus que d’hommes. Ainsi, les femmes sont plus nombreuses dans les universités mais deux fois plus chômeuses. Et leur taux de participation à l’économie est du cinquième de celui des hommes. Il est donc naturel d’appeler cela une discrimination sélective contre les femmes ainsi qu’elles le disent elles-mêmes.
Au cours des dix dernières années, dans cette même société, le différentiel de richesse des 10 % de plus nantis par rapport aux 10 % des plus pauvres est passée de 11 fois à 14 fois. Ce qui veut dire que les inégalités aussi se sont propagées. Pour comprendre mieux la situation, on va regarder le rapport préparé par le centre d’investigations du Majles (parlement NdT) : "durant les années 90, nous avons fait l’expérience d’une crise économique terrible, cette crise est telle qu’en admettant même que l’on ait une croissance de 8 % par an jusqu’en 1404 (2025), on arrivera seulement au niveau où nous étions en 1390 (il y a onze ans), soit une croissance de 0 % entre 1390 (2011) et 1400 (2021)". Or nous savons tous que cette croissance de 8 % ne sera pas possible !
60 % des salariés de cette société n’ont pas de couverture sociale selon le centre d’investigations du Majles. L’inégalité a augmenté au cours des dix dernières années. L’inflation est de 40 % aujourd’hui. Du fait de cette inflation aussi bien que de la croissance nulle, cette société connaît une pauvreté généralisée. Les dernières statistiques montrent 18,4 % de pauvreté absolue, c’est à dire qu’une personne sur cinq parmi celles que nous croisons est victime d’un état de pauvreté absolue.
Dans cette société, le gouvernement est en déficit budgétaire permanent, et il faut voir où on en est au plan international ! En 1380, 80 % de nos échanges commerciaux se faisaient avec 23 pays, en 1397 54 % de notre commerce se faisait seulement avec trois pays : Chine, Irak et Emirats. Si ça n’est pas un isolement, comment appeler ça ? Donc, de l’intérieur vous êtes affaiblis comme avec l'extérieur et vous faites subir cette pression économique à la population. En même temps qu’on a gagné 10 millions d’habitants on a perdu 40 % de notre production. Alors que l’inflation moyenne dans le monde était en 2018 de 2,4 %, l’inflation en Iran était sur le long terme de 20 %. Seuls trois pays, Argentine, Venezuela et Zimbabwe ont connu une inflation supérieure à celle de l’Iran. Dans la période qui va de 1390 à 1398, l’Iran a perdu 34 % de son revenu par habitant. Je l’ai expliqué et les graphiques sont à disposition.
Dans ce contexte, l’environnement des affaires montre trois caractéristiques négatives : le marché du travail va mal, la stabilité du briefing a été faible, celle du marché des marchandises a été nulle. Cet environnement a cependant trois caractéristiques positives : la grande taille du marché intérieur, la capacité d’innovation ainsi que la santé de la main d’oeuvre. C’est à dire que vous disposez d’un effectif humain sain pour lequel vous n’avez pas de travail !
Ils se sentent donc perdus, en colère, désespérés. Dans le même laps de temps, l’écart entre recettes et dépenses publiques s’est creusé. Ce qui veut dire que le gouvernement s’est affaibli. Si je devais donner mon point de vue sur l’Iran, je dirais qu’il a mûri, passé de 36 à 84 millions, son niveau d’éducation s’est relevé, sa conscience s’est considérablement élargie. Il m’étonnerait qu’aucun pays du Moyen-Orient puisse justifier d’une somme de tirages de livres ainsi que de titres publiés qui égaleraient ceux de l’Iran. Cette société est fortement mondialisée, sa population voyage beaucoup et se compare avec le monde, cette société élargie est confrontée à une structure de gouvernance qui perd constamment de son pouvoir, gaspillant son énergie à divers problèmes. Aujourd’hui on est arrivé au point que tous les indicateurs macro économiques sont détériorés ; l’intelligence et la capacité moyenne dans la société sont supérieures à celles du gouvernement. Cette situation exaspère la société iranienne. De nos jours on n’a pas seulement la migration des élites mais également celle de techniciens et de toute main d’oeuvre. Les gens qui occupent les structures de décision, vous pouvez les dénombrer et constater leur infériorité par rapport à la moyenne de la société (en termes de compétences NdT).
Le rêve de développement s’effondre, la société sent qu’elle se vide de son contenu et perd ses capacités. L’homme est une créature qui vit dans l’ombre du futur, la sensation de la société est que ce modèle de gouvernance et cette voie que nous suivons ne lui construisent pas d’avenir. La société iranienne a donc le droit de s’agiter. Nous avons dit la même chose en 1390. Si ce chemin était correct il aurait dû se passer quelque chose entre 1390 et 1400. Aujourd’hui nous sommes en face d’une société agitée qui a le droit d’être insatisfaite et qui est fondée à ne pas voir devant elle un avenir clair ».
Fin de citation. On a donc bien un régime qui sait qu’il a fait fausse route et qui comprend qu’il est condamné. Mais dont les chefs veulent se maintenir quoiqu’il en coûte. On voit bien que le prix de leur maintien est élevé pour tout le monde, qu’il faut s’en débarrasser afin que l’Iran soit géré par des gestionnaires compétents. Même Xi, marmoréen président chinois, était les 8 et 9 décembre à Ryad pour signer de gros contrats, histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le panier percé iranien.
