La réflexion sur les rapport de classes est démodée, elle n’a jamais été aussi dépassée en apparence quand les politiques lui préfèrent l’affrontement autour des questions de genre ou bien d’écologie. Il sembe pourtant que la disparité des conditions sociales, la distance entre pauvres et nantis n’ait pas été aussi prononcée depuis la fin du XIXè siècle. L’altérité des riches est si nette qu’eux mêmes se sont affranchis de tout impératif de solidarité avec ceux qui n’ont rien. Sous l’effet d’une doxa transmise par les institutions d’enseignement, les jeunes riches pérennisent un discours humaniste mais ils ont largement cessé d’aller à la rencontre des démunis. Ils se déclarent consternés du sort commun à l’humanité, proférent quelques paroles apaisantes, mais ne prennent plus aucun risque. Cette retenue est devenue particulièrement flagrante en Russie avec le départ des plus éduqués et des moins gênés financièrement. Lui-même émigré aux USA et plus gâté que d’autres, « dadakinder » épingle ici la jeune bourgeoisie russe :
« 1. L'assortiment des types sociaux révélés dans cette guerre comprend la catégorie du "hipster poutinien". Qui ne se confond pas avec la fashionista pro-Poutine, espèce qui existe aussi. Le hipster poutinien est une personne de la capitale, de bon goût, ayant de l’éducation et un emploi, qui avant le 24 février vivait l’existence des beaux, et était "apolitique". Mais alors, qu'est-ce qui en fait un "poutiniste" ?
D'abord et avant tout, son "apolitisme". Qui peut se permettre d'être indifférent à la politique, qui est une lutte pour le pouvoir et le pain ? Celui qui est bien nourri et installé dans le régime du rassasié. À qui le pain est fourni, et qui, s'il n'est pas dans le parti du pouvoir, existe sous son aile, grâce à lui, c'est-à-dire celui qui est attaché à la cour.
Il ne s'agit pas simplement d'une question de survie, comme dans le cas du travailleur que la nécessité contraint au service d'un vampire. Il s'agit d'une position privilégiée dans la hiérarchie de l'oppression qui se déclare également "apolitique", c'est-à-dire indifférente à l'oppression et refusant de lutter contre elle.
Si ces garçons et ces filles de “Strelka“ (quartier des galeries d’art à Moscou NdT) sont si beaux et si intelligents, c’est précisément parce que leur position de classe leur permet d'agir comme ils le font, une situation inséparable de l'autocratie de Poutine et des opportunités qu'elle a créée pour ces personnes là. D’un point de vue esthétique, ce n'est certes pas leur régime - toutes ces références aux piliers, ces homophobes... - mais économiquement ils en sont les bénéficiaires. Certains d'entre eux ont un papa sous les ordres de Poutine, dont ils ne partagent pas du tout les vues, mais grâce à l'argent duquel ils peuvent se permettre de parler de genre et de féminisme ; des conversations qu’on ne tient pas pour discuter des problèmes et juger des droits, mais dans le but de faire valoir au marché leur identité et leur bonne compréhension des codes.
En d'autres termes, l'"apolitisme" du hipster poutinien est un privilège de classe et une couverture hypocrite de leur affiliation passive aux dominants.
- Que devient le Poutino-hipster aujourd'hui ? Il a fuit cet État, qui n'a plus besoin de lui, et pour faire quoi ? La même chose qu'avant. Tiktok de jolis coeurs avec guitares à Tbilssi, à Berlin à la sortie d’une boîte ou d’une party. Pas tous, bien sûr, mais la plupart des branchés russes fugitifs que j'ai observés tentent de rétablir la normalité qui a conduit à cette guerre ; de continuer à vivre leur vie apolitique.
Toute leur douleur réside dans le fait que le confort d'être "apolitique" dans leur patrie leur a été retiré, ainsi qu’il ne leur est plus accordé de continuer à ignorer le pauvre Bouriate ; à ne pas se demander pourquoi il est pauvre, et comment il se fait que vous puissiez fuir la guerre, alors que le Bouriate n’a de choix que d'y crever.
C'est ça qui est choquant : qu’avec cet océan de fuyards quittant la Russie, nous ne voyons pas se constituer massivement des comités antifascistes de Russes en exil. Quelques zines et comptes en ligne ont vu le jour, c'est tout...
- Ceux qui ont un papa sous-fifre de Poutine n'ont pas eu à détaler, juste à se taire. Et eux aussi essaient de vivre dans un semblant de normalité, dont l'aspiration se transforme en un accord passif et inconscient avec Z (la guerre NdT). Ils se cachent, et attendent. Ils ne veulent pas tous que les Ukrainiens soient broyés, loin de là. Mais ils veulent tous que ce soit bientôt fini, et s'ils faut pour ça broyer les Ukrainiens ... bah ! L'essentiel est de n’en pas soufler mot à voix haute. Et pour l'instant, nous pouvons tranquillement raller au cinéma, lire un livre, commenter un événement culturel, endurer et attendre, et nous verrons ensuite comment cela se passera.
Et justement, que va-t-il se passer ?
Chacun d'eux nourrit l’espoir que lorsque tout cela sera terminé, tout redeviendra normal - comme avant. Qu'ils continueront à vivre comme avant. De préférence sous Navalny. Mais on pourra aussi s’arranger de Poutine. Ils ne comprennent pas ce qui les attend. Que ce ne sera plus jamais "normal". Que leur silence d'aujourd'hui est gage que demain ils seront accueillis partout par des crachats, et tout ce qu'il leur restera sera leur pays de monstres enfermés, et à l'intérieur le jour de l’Opritchnik. Un pays dont beaucoup d'entre eux sont encore fiers - comme le laissent entendre leurs récits, où il n'y a pas un mot sur la guerre, mais où on entend résonner Rachmaninov, où les pelmenis (raviolis russes) NdT) étincellent, et où tout est imprégné d'une russité refoulée mais distinctive - en dépit du reste du monde...
Faire semblant d'être normal et garder le silence deviendra de plus en plus difficile, et pour finir complètement impossible. Le régime va avaler tous les "apolitiques". Et lorsqu'il tombera, il entraînera dans sa chute ceux qui s'y étaient accrochés d'une manière ou d'une autre. »
@dadakinder traduit par Divide
