Un des instruments de la suprématie occidentale sur le Monde est la profonde duplicité des politiques que conduisent les grandes puissances à l’égard des pays qui les défient, notamment les émergents et leurs élites issues de nations ambitieuses où le ressentiment anti-occidental est nourri par une rhétorique patriotique entretenue par la presse, l’école, le discours identitaire convenu… La douloureuse conscience de l’impossibilité de se hisser au niveau de la suprématie occidentale conduit les élites sociales des “rogue-states“ (Etats voyous) à des rodomontades continuelles : excès de langage, menaces verbales, défis militaires, etc. Les victoires partielles que ces dirigeants complexés remportent sur des terrains secondaires semblent confirmer leur haine farouche, leur détermination sans faille. L’affirmation de ces postures sert la glorification des leaders politiques de ces nations. Ainsi de nos ennemis préférés, Iran & Russie, qui n’ont de cesse de vouer notre gestion du monde aux gémonies et qui maudissent notre conception de la vie sociale, le confort indu de sociétés qu’ils estiment parasites, etc.
Nos dirigeants opposent à ces colères le ton paterne du dominant qui se sait hors d’atteinte; tentent de désamorcer le danger induit en proférant de temps à autre de sévères avertissements purement oraux et sont parfois conduits à faire un pas de plus en sanctionnant ceux des dirigeants “rogue“ qui se rendent coupables d’entreprises néfastes, inquiétantes ou tout simplement immorales. Nous punissons les désobéissants. Ce type de punition n’a pas d’effet sur les systèmes purement autarciques tels que Cuba ou la Corée du Nord, derniers héritiers de l’incorruptibilité stalinienne. L’effet est par contre net sur les équipes dirigeantes de la plupart des autres pays ayant choisi de nous faire la guerre. Parce que ces dirigeants, avides de richesses mirobolantes, n’ont de cesse d’acquérir des biens et thésauriser des sommes phénoménales libellées en devises fortes, c’est à dire domiciliées en Occident. En un certain sens ces élites dévoyées sont la cible d’une entreprise de séduction par l’argent et d’entreprises de marchandages dont l’objet ultime est de les adoucir, enjôler et pour finir enchaîner à notre système de repères. On a donc souvent choisi de les accueillir à la table des Grands sans trop se préoccuper de l’origine de leur pactole, des conditions de son accumulation initiale.
Les choix de Bern, Rome, Londres et Paris ont été à cet égard très explicites pour ce qui concernait la Russie : « oligarques welcome ! » Ils sont venus par milliers, leurs enfants sont restés… Plus agressif et réputé moins rationnel, l’Iran a été moins favorisé mais il n’a pas été aussi rejeté que ne le fait croire la verbosité guerrière des Américains. Pour ce qui concerne les riches de ce pays, les portes se sont surtout ouvertes en Suisse, aux Emirats, au Royaume-Uni et au Canada. Les milliardaires iraniens ont été plus discrets que leurs homologues russes, peu d’entre eux sont aussi riches que ces derniers, bien que les proches du Guide suprême Khamenei disposent de fortunes comparables à celles dont jouit le premier cercle des poutiniens.
De ces gens contraints de voyager en faisant escale à Dubaï, Beyrouth ou Istanbul pour changer de look, obtenir des visas dont ils ne font pas la demande à Téhéran parce que les pays de destination n’ont pas de consulat sur place, de ces gens dont les femmes cessent de porter le voile sitôt quitté leur univers d’observance islamique on a cru qu’ils ne pouvaient guère entrer aux Etats-Unis. Mais pas du tout : ils vont et viennent, y sont propriétaires d’immobilier de prestige et parfois de rapport.
C’est pourquoi le Congrès américain manifeste subitement la ferme intention de refuser aux membres de l'élite iranienne et à leurs proches l'attribution de visas américains. Un projet de loi en ce sens a été introduit par un groupe bipartisan de membres du Congrès, dans l'espoir de frapper en premier lieu les fonctionnaires responsables des approches répressives qui ont pour résultante un nombre choquant de morts. L'initiative rime avec des mesures d'il y a trois ans, lorsque Trump a publié un décret interdisant l'entrée sur le territoire américain aux fonctionnaires représentant des "régimes autoritaires corrompus" (Iran + Venezuela). Mais le document actuel est intéressant en ce qu'il impose au département d'État l'obligation de déterminer combien de responsables iraniens proches de l'administration résident aux États-Unis.
Nul n’ignore que les principaux dirigeants de la république islamique ont investi beaucoup dans la construction au Canada et réalisé d’importantes opérations immobilières couplées entre Téhéran et Toronto, Montréal ou Vancouver ; des sortes d’échanges permettant d’éviter les trop complexes transferts de devises achetées à des banques permissives en Turquie et dans quelques autres hub arabes. Le pot au roses a été découvert en 2016 par une gaffe du président Erdogan s’esclaffant sottement de l’afflux constant de lingots d’or iraniens sur lesquels les banques turques réalisaient de fortes marges… Un parlementaire iranien a fait scandale en 2018 en déclarant que, parmi les incitations à signer l'accord nucléaire initial, l'administration de Barack Obama a fourni à la République islamique quelque 2 500 quotas d'entrée, qui, bien sûr, ont été utilisés par l'élite et leurs familles, pour se rendre en Californie surtout.
On a vérifié ça et là que des enfants d’hommes d'État iraniens sont établis aux États-Unis et mènent une vie éloignée des idéaux de la révolution islamique, pour ne pas dire plus. C’est notamment le cas de la famille du négociateur réformateur Zarif. Il a été mis en cause par des conservateurs fanatiques… Que va faire le Congrès US ? Sera-t-il en mesure d’inciter ces personnes à déménager ? Si oui, cela ferait l’objet d’un autre deal : ils vendront leurs biens et rachèteront des maisons dans des pays moins regardant, en Amérique centrale et latine, dans certains pays du Commonwealth britannique… L'effondrement du système politique iranien n’est pas pour demain mais il se rapproche, n’est plus exclu, les responsables iraniens tentent de trouver des garanties de sécurité à l'étranger. Dans des pays où l’opposition de la diaspora ne leur demandera pas de comptes comme on a vu faire en Suède l’an passé et pourrait constater au Canada prochainement.
D’ailleurs, ce Canada débonnaire vient de décider la confiscation de 26 millions de dollars d'actifs russes appartenant à R. Abramovitch. C’est une somme dérisoire au regard de la fortune de cet homme, un si petit capital était passé inaperçu. La vigilance est renforcée ?
