Comment dresser un état des lieux de l’Iran et notamment un bilan du séisme survenu à l’extrémité nord-ouest du pays ainsi que des attaques de drones sur quelques sites industriels entre 23:30 le 28 janvier et 2:30 le 29 ? Israël ne revendique pas clairement ce coup de semonce mais sa propagande semble en connaître plus de détails que ceux qui sont à disposition de la presse internationale, plus prudente ; la BBC étant par exemple avare de précisions sur ce sujet, préférant documenter la détresse des populations sans abris en plein gel hivernal ; la région touchée par le séisme est en altitude, jouxte le Caucase. Il y aurait 3 morts et 973 blessés selon un décompte dressé à 11:30 ce matin. Des secours sont déjà acheminés, surtout des abris de fortune car les maisons vétustes ont été éventrées.
Ce malheur s’ajoute à un facteur d’instabilité chronique en l’absence d’effort significatif du gouvernement pour satisfaire des revendications salariales (c’est à dire le versement de salaires et pensions de retraites dues). La population est malmenée et, sans être nécessairement aussi révolutionnaires que la majorité des moins de 35 ans (par conservatisme religieux et patriarcal), les anciens ne cachent plus leur sympathies pour les rebelles alors qu’une écrasante majorité d’Iraniens souhaite désormais un changement de régime ; coûte que coûte, par simple rejet du pouvoir religieux. Le bruit court que la chute approche parce que le plus grand des ayatollahs, le plus âgé et la “source d’imitation“ la plus respectée, le gardien des sanctuaires sacrés de Nadjaf en Iraq, l’Iranien Sistani aurait condamné nettement la ligne répressive suivie par le Guide suprême Khamenei, moins qualifié et moins aimé… beaucoup de bruits de cet ordre confirment qu’une scission s’opère entre divers hiérarques donnés pour très influents. Le seul fils survivant du dernier shah serait en intenses pourparlers avec cette prélature ainsi qu’avec d’autres opposants, assuré de la bénédiction de la Maison blanche.
On ne peut sérieusement évaluer le bilan de l’attaque aérienne de la nuit dernière, car il n’est pas possible de se fonder sur les rapports officiels qui en minimisent fortement l’impact. Les dégâts ne semblent pas très importants mais l’effet psychologique est fort : on a vu ou cru voir des aéronefs de toute nature et gabarit dans près de dix endroits très éloignés les uns des autres, la DCA a ouvert le feu, les sirènes d’alarme ont été déclenchées. Des images de Tabriz, Rasht, Babol, Karaj, Ispahan et Hamedan ont circulé. Des dégâts significatifs ont été filmés à Tabriz et Ispahan. Mais le potentiel militaro-industriel iranien n’est pas diminué. On retient de cette opération qu’elle est un coup de semonce, le signal que le ciel iranien peut être violé.
Comment le régime va-t-il réagir ? Les généraux du corps des Gardiens de la Révolution ne cessent depuis plus de trois ans de menacer d’une fermeture complète du détroit d’Ormuz. Ils couleraient des dizaines de navires marchands, surtout chargés d’hydrocarbures… Dans les faits, comme l’a montré l’expérience de l’assassinat du général Soleimani commandité par Trump, le Guide choisit de répondre par la clémence : il avait fait bombarder une base américaine mais prévenu l’Iraq et donc les intéressés eux-mêmes afin d’éviter qu’il n’y ait des morts et que l’escalade conduise à de vrais attaques aériennes massives de la part de la coalition arabo-américaine. Cette fois-ci, il devrait faire tirer sur des camps kurdes au nord de l’Iraq, qu’il accusera d’héberger des officiers israéliens en charge de piloter des drones et des sabotages. Il ne devrait pas aller plus loin, à moins de considérer – à raison-, que l’Azerbaïdjan voisin a été complice de l’attaque nocturne et qu’il faut l’en punir. Mais ce serait ouvrir une crise majeure avec la Turquie, pays dont l’armée est vraiment puissante, à parité à tout le moins et peut-être mieux préparée que celle de l’Iran. La crise est déjà ouverte avec le petit voisin turcophone par l’attaque à la mitraillette qui a fait hier trois victimes dans le service d’ordre de l’ambassade d’Azerbaïdjan à Téhéran. Cette ambassade va être fermée temporairement.
L’opposition iranienne en exil est divisée sur l’interprétation à donner et sur les suites à attendre. La droite monarchiste, largement liée aux Républicains américains, se réjouit de ce camouflet et espère que le régime mettra le doigts dans l’engrenage conduisant à sa perte. De plus modérés, surtout en Europe, considèrent que cette attaque est pain béni pour le régime et que Netanyahou, probable donneur d’ordre, sabote le potentiel révolutionnaire de la population, confortant le discours patriotique et victimaire du régime que les alliés arabes chiites et Palestiniens vont colporter. On ne saurait dire que les uns ni les autres aient franchement raison. Cette diaspora ne brille pas par de grandes capacités politiques, et c’est bien ce défaut de finesse (autant que de programme) qui contribue le mieux à la survie d’un régime condamné à moyenne échéance.
Plus de dix heures après les bombardements dont nul ne semble plus chercher à mesurer l’ampleur réelle et auxquels la presse internationale accorde peu de place, le ministre des affaires étrangères du Qatar fait un déplacement impromptu à Téhéran et, après un court tête-à-tête avec son homologue iranien, déclare en conférence de presse avoir transmis de toute urgence un bref message des Etats-Unis dont il ne donne pas la teneur. L’Iranien reprend alors la parole et précise que l’Iran demeure prêt à signer le traité JCPoA actualisé. Cette mention est comique, tant il est évident que le message américain urgent concernait une éventuelle riposte iranienne à l’agression nocturne. Les Américains ayant fait fuiter par la chaîne TV Al-Arabiya qu’ils étaient associés dans cette opération à un pays tiers non nommé mais deviné par tout le monde, ils pouvaient en effet craindre que des soldats des USA stationnés dans la région soient visés par des tirs de vengeurs mal contrôlés. On peut supposer que ce ne sera pas le cas de même qu’il n’y aura pas soutien américain à des tentatives de déstabilisation du régime (donnant-donnant) ; les dégâts de la nuit dernière doivent être considérés comme un simple avertissement afin qu’aucune ligne rouge ne soit franchie par l’Iran.
Message bien entendu reçu et ce n’est une bonne nouvelle, ni pour la jeunesse insurgée, ni pour les otages occidentaux maintenus en prison, dont une majorité de Français. Washington ne déclenchera pas l’apocalypse pour si peu. Macron doit le comprendre et faire enfin un choix : soit aller à Canossa et “payer“ d’une manière ou d’une autre pour les 7 malheureux reviennent en France, soit suivre le modèle pour lequel Aliev a opté, c’est à dire aller au clash. Qatar pourrait sans doute payer directement pour nous ou bien proposer un deal d’échange. Une option injurieuse, certes, pour une puissance nucléaire membre du Conseil de Sécurité, mais puisqu’on en est là, cessons de nous voiler la face !
Divide le 29 janvier
