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Chez Casto y'a tout c'qui faut ! (ancien slogan publicitaire)

- Posted in Boustrophédon by

Des lecteurs se demandent si notre épître précédente, rejetant la théorie de Castoriadis, n’est pas fautive et attirent notre attention sur un article paru dans le Grand continent au moment où Poutine déclenche les hostilités : https://legrandcontinent.eu/fr/2022/02/25/castoriadis-devant-la-guerre-en-ukraine/

Un monsieur très sérieux et très bien référencé aborde la pensée de Castoriadis, philosophe injustement effacé par des contemporains encombrants (Deleuze et Foucault qui ne le valent pas toujours) mais dont les explorations méritent d’être mises en lumière. L’Italien qui glorifie cette pensée est armé pour le faire, il a publié beaucoup en Italie et ailleurs sur le populisme, le conspirationnisme, le déclassement des couches moyennes, l’accumulation du capital symbolique plutôt que social, élaborant le concept de dysphorie de classe (décalage entre appartenance de classe réelle et perçue). https://esprit.presse.fr/ressources/portraits/raffaele-alberto-ventura-8394 On n’a pas à faire à un fumiste et c’est la raison pour laquelle il convient d’étayer notre argumentaire tout en évitant d’égarer notre lecteur dans un maquis de détails.

Ventura commence par rappeler le contexte de l’époque et souligner que la mauvaise perception de l’ouvrage de Castoriadis relève d’un mauvais procès : « Castoriadis ne se prenait pas pour le prophète d’une troisième guerre mondiale à venir, puisqu’il précisait dès les premières lignes de l’ouvrage ce que ses critiques ont délibérément ignoré : Devant la guerre, en français, ne signifie pas avant la guerre, comme les sourds ne manqueront pas de l’entendre, et comme ils l’ont déjà entendu. Il ne s’agit pas, dans ce livre, de prévision ou de prospective, mais de l’analyse du monde contemporain, indispensable pour pouvoir s’y orienter. » La remarque est juste : on s’est gaussé un peu vite du catastrophisme, ne voyant pas le péril très proche et surtout parce qu’on pensait dangereux de justifier par des cris de frayeur un effort de guerre nord-américain exceptionnel, un blanc-seing au complexe militaro-industriel, une relance coûteuse de la course aux armements. "Corneille" Castoriadis pensait contrer l’argumentaire pacifiste promu par les partis communistes : « plutôt rouges que morts ». Slogan qui fit mouche, les raisons qu’invoquait Washington ne semblant crédibles qu’à une minorité d’Européens de l’ouest. La France se sentait en sécurité du fait de sa "dissuasion" nucléaire, l’Allemagne mesurait clairement les failles du système impérial communiste.

Reagan lui-même ne pensait pas la guerre imminente, il faisait juste mine d’être effrayé ; parce que Nixon avait été déstabilisé par le constat d’une relative parité entre l’URSS et les USA, nouvelle et incongrue dans la perception américaine de ce que doit être l’ordre du monde. Un pays pauvre ne peut ni ne doit être de taille à menacer le pays le plus riche et le plus avancé. Or, Nixon & Kissinger avaient peut-être réellement eu peur d’être en infériorité et trouvé très opportun le retournement de la Chine maoïste contre l’URSS (1967-1985) ; ils avaient considéré la division du monde communiste comme une bénédiction inespérée. Comme le voyait Castoriadis, l’ambiance générale était à la paranoïa, la « situation n’est intelligible que dans la perspective de la confrontation. » Et Ventura de rappeler, à raison, que Castoriadis ne voulait pas, comme on lui en fit à gauche le mauvais procès, soutenir l’effort de guerre de l’OTAN au nom de l’inéluctabilité de la guerre nucléaire ; ne serait-ce que du fait que toute l’œuvre de Castoriadis se fonde sur la conviction « qu’il n’y a pas de déterminisme historique, pas de destin inéluctable, puisque tout est à imaginer et instituer. »

Ceci posé, on peut tout de même se demander si une vieille frayeur d’ancien trotskyste n’a pas alimenté la réflexion du philosophe franco-grec sur la formidable menace que constituait un régime enfanté par le stalinisme. C’est excusable, de même que l’absence d’intimité avec les sociétés d’Europe orientale l’était à l’époque : on ne pouvait pas se rendre sur place, il est probable que Castoriadis ait été persona non-grata de l’autre côté du rideau de fer. Et c’est là que le bas blesse. On peut bien identifier correctement « les tendances et les attentes qui structurent le champ géopolitique », mais on ne peut mesurer les capacités réelles de son ennemi qu’en l’ayant côtoyé. Malheureusement, le reproche de méconnaissance de la Russie peut être encore fait de nos jours, il se manifeste nettement au travers de l’intime conviction des hauts dirigeants de l’état-major français début 2022 : 1/ il ne va rien se passer Poutine ne fait que bluffer et 2/ la puissance russe est formidable et l’Ukraine ne pourra la contrer.

Ces erreurs récurrentes dans le milieu militaire ne peuvent que contribuer à vicier l’atmosphère et opacifier la visibilité des philosophes aussi bien que des stratèges. La France a un grave défaut : son attachement au raisonnement rationnel, son culte de la clarté du propos, de l’ordre impeccable des démonstrations. La vie relève cependant de la biologie et les rapports humains de la psychologie, domaines où la rigueur philosophique se heurte à l’improbable. En cela, il ne faut faire grief ni à Castoriadis ni à son exégète Ventura d’être un peu trop aristotéliciens pour saisir la situation, mesurer les mensonges et les incohérences russes. Mieux vaut relire les « âmes mortes » que se plonger dans une marée de chiffres illusoires. Le Péripatéticien peut certes se montrer irréprochable géomètre mais, comme tel, raisonner juste sur des figures fausses, du simple fait de ne pas s'être assuré de l'existence d'un monde réel hors du Portique où il théorise.

En l'espèce, les données récoltées par "Corneille" en 1981 n’étaient que partiellement justes et ne le sont pas restées longtemps. Dans la seconde moitié des années 1960, le complexe militaro-industriel soviétique était devenu une machine folle qui multiplia par dix ou plus les capacités de production antérieures, devint une protubérance ingérable qui engendrait des cellules cancéreuses sous forme d’innombrables « boites postales », ces ateliers, usines et laboratoires sans noms ni adresses connues, installées dans des villes nouvelles privées elles aussi de noms, ne portant que celui du chef-lieu suivi d’un numéro à deux ou trois chiffres : Omsk-44, Saratov-14, Tcheliabinsk-28, etc. Petites villes dites fermées parce que seuls leurs habitants permanents avaient le droit d’y entrer. Conurbations ne figurant sur aucune carte, aucun plan, aux voies d’accès barrées de check-points et dont aucun panneau indicateur ne révélait l’existence. On ne savait au juste combien de Soviétiques vivaient dans ces cités dont l’existence était confirmée à voix basse par les premiers concernés, heureux de vivre à l’écart dans des zones privilégiées où les produits alimentaires étaient livrés en priorité quantité suffisante et où la délinquance était inconnue.

Il faudra attendre la déroute de ce système pour en mesurer les dimensions et comprendre ce qu’il avait produit d’effrayant. Des armes secrètes bien-entendu mais surtout des découvertes qui serviraient plus tard à des laboratoires civils, notamment en informatique et cybernétique. Le réseau de ces lieux secrets, parfois enterrés, en tunnels sous la chaîne de l’Oural, devait permettre à l’URSS de survivre au feu nucléaire qui promettait d’anéantir ses usines géantes d’armements classiques, adossées à des fonderies et aciéries cyclopéennes. De ces entreprises sortiront 30 mille chars, d’innombrables obusiers, lance-missiles auto-portés, etc. Ceux-là mêmes qui ont été détruits en masse depuis la fin février 2022. Le gros du potentiel russe date de cette haute époque : 1962-1980. La terrifiante armada de chars cesse de grossir dès 1984. On remplace bien entendu ceux que les Afghans détruisent, on modernise. Mais les T72 ont constitué jusqu’à l’an dernier la majorité du parc : 9000 sur 12000 chars dont tous ne sont pas en état de marche dans l’été 2022 ! Les T-64 antérieurs sont ramenés au front... Bien longtemps avant de tourner souverainiste, puis partisan de Poutine, l’économiste Jacques Sapir avait, fort de son maniement du russe -langue paternelle-, publié un savant ouvrage relativisant la capacité invasive de l’armée soviétique : Le Système militaire soviétique (Paris 1988, publié en anglais en 1991). La puissance de feu ne fait pas de doute mais la capacité de projection demeure faible, la science militaire peu évoluée. L’auteur ne peut cependant pas croire qu’une armée aussi nombreuse, aussi équipée et qui a tant coûté à entretenir que son maintien a finalement contribuer à la ruine de l’économie nationale, soit en fait une baudruche du simple fait que son encadrement n’est pas compétent, manque de puissance conceptuelle et ne se projette pas dans l’avenir.

Nous faisons ce constat aujourd’hui en Ukraine. Nous aurions pu le faire avant si notre frayeur ne nous avait pas aveuglés. Il fallait tirer les enseignements de l’échec des coups d’État que tenta à diverses reprises une armée très opposée aux choix stratégiques que firent le Parti et sa police politique. La venue au pouvoir de Gorbatchev révèle une division profonde dans le Parti : il y a bien une aile moderniste dite « tchèque/hongroise » qui souhaite re-privatiser la terre, autoriser le petit commerce et libéraliser les débats de société. Cette aile est pacifiste, elle ne veut pas que le coût exorbitant de l’industrie militaire freine la croissance. Alliée de circonstance de ce Parti encore parcouru d’impulsions idéalistes et affaibli par des questionnement d’ordre doctrinaire, la police politique, totalement pragmatique et revenue de tout projet de société, veut une société non-socialiste où s’épanouissent les talents individuels, l’entreprise privée… ces forces sont déterminantes dans le basculement idéologique d’un régime dont la structure est restée largement intacte après décembre 1991.

Et c’est ici que la réflexion de Castoriadis sur la nature du pouvoir soviétique montre ses limites : s’il y a bien une formidable capacité d’anéantir d’éventuels agresseurs, si l’outil de cette catastrophe programmée est bien aux mains de militaires, ceux-ci n’ont aucune autonomie et on veille à leur choisir pour chefs des personnes parfaitement incapables de prendre en mains les affaires de l’État. Le parti a fait de cet étouffement une priorité dès l’étrange liquidation de Mikhaïl Vassilievitch Frounze en 1925. Par la suite, jamais l’éviction d’un chef respecté de fait risquer au Parti la moindre bronca : Toukhatchevski (fusillé en 1937) Joukov (rétrogradé en 1947)… C’est qu’on ne laisse pas de grand stratèges accéder au plus haut niveau, on leur préfère des fils du peuple un peu simples avec lesquels le gros de la piétaille se sentira des affinités. Il en sera ainsi jusqu’à la chute de l’URSS, le personnage emblématique de Dmitri Yazov étant l’archétype du “pur sabreur“ sans cervelle, dans la tradition ouverte par Boudionny et illustrée par Vorochilov. Sous Brejnev, on va museler l’ambitieux et très agressif Ogarkov (axé sur la guerre technologique), lui préférant Oustinov qui fera monter Sergueï Akhromeïev. Oustinov qui fait primer sur d’autres objectifs plus ambitieux la priorité que définit le Parti de faire respecter le pouvoir communiste afghan. Ici, il faut souligner le conservatisme exacerbé de ces militaires et la collaboration de Yazov et Akhromeïev avec les acteurs du pseudo-putsch d’août 1991 dirigé contre Gorbatchev. Akhromeïev, que l’on suppose mêlé à une première tentative d’investir Moscou en septembre 1990, ne supportera d’ailleurs pas l’échec et se suicide le 24 août 1991 dans l’indifférence générale.

Dans quelle stratocratie a-t-on vu des généraux et maréchaux aussi démunis, auxquels désobéissent des subordonnés ? Que l’aviation et la division d’élite Alfa désavouent pour rejoindre Boris Eltsine ? En fait, l’armée russe (et avant elle l’armée soviétique) n’exerce aucune suzeraineté sur la moindre fraction de l’appareil d’État. Elle est incapable de sortir de son périmètre, contrairement aux armées turque, égyptienne et certaines armées latino-américaines. On ne peut donc parler de stratocratie sinon imaginaire et surjouée par les manipulations médiatiques qu’orchestrent le KGB puis son successeur FSB.

Alors, certes, Ventura peut rendre hommage à l’intuition de Castoriadis « que l’URSS avait une économie à deux vitesses : une économie “civile“ misérable et une économie “militaire“ florissante ». Cependant, il ne faut pas s’égarer dans les « comptes de la quincaillerie militaire » comme le regrette Ventura. D’abord parce qu’il faut relire Gogol dont le roman des Ames mortes n’a rien de “Leçons de Ténèbres“ mais tout d’une immortelle satire du vieux goût russe pour le mensonge et l’entourloupe. Le KGB savait qu’une bonne part des chiffres patiemment réunis par “Corneille“ étaient erronés, trafiqués. Et que s’il est vrai de dire que l’économie soviétique reposait sur « l’écrémage systématique des ressources les meilleures de tous ordres – et, en premier lieu, évidemment, les ressources humaines – dans tous les domaines d’intérêt pour l’Appareil militaire. » ; cette sélection séparait dûment les ingénieurs civils des militaires en uniformes. Oui, l’armée a vidé la société de toute capacité d’innovation mais c’était au profit d’usines et laboratoires qui n’étaient pas sous son seul contrôle ; que le FSB et les mafia ont, à la chute du régime communiste, privatisé sans rencontrer la moindre opposition de militaires en uniformes et à épaulettes.

Enfin, la crainte de Castoriadis d’une faiblesse intrinsèque de l’Occident désarmé (car trop gâté) porte la marque de sa terreur du stalinisme plus que d’une vraie analyse des volontés qui s’affrontent. Sa crainte d’une « capitulation de fait sans bataille » fait de lui l'allié d’un expansionnisme occidental dont la réalité a divisé les sociétés de l’ex-URSS et continue de fracturer la société russe. En effet, si une minorité aisée et éduquée, bénéficiaire des réformes ayant conduit à la restauration capitaliste, ne peut que souhaiter que l’Occident s’empare pleinement des rênes de manière à brider complètement le patriotisme et la tendance impérialiste des autoritaires et des étatistes russes, une large majorité de citoyens n’ayant rien gagné au change mâchonne sa haine des nantis et son désir de revanche sur les « riches étrangers ». Au-delà de cette fracture ouverte (et désormais saignante), d’autres sociétés plutôt bien disposées à notre égard pourraient soudain exprimer une haine insoupçonnée. Le revanchisme ottoman d’un Erdogan n’est pas un symptôme isolé. Les clients africains de Poutine ne sont pas de simples hurluberlus ; l’Inde et la Chine ne sont pas non plus rassurées par la domination américaine. Nous pouvons à bon droit considérer que notre agenda politique impose une issue positive de la guerre, c’est à dire une défaite complète du dictateur russe. Nous pouvons estimer qu’il est de notre devoir de « démocratiser » tout l’espace anciennement soviétique comme nous avons entrepris de le faire depuis 2004. Cette démarche se justifie probablement par la nécessité de protéger nos intérêts, de garantir nos modes de vie et de consommation. N’allons pas toutefois jusqu’à prétendre que nous n’avons pas agressé, ni même chatouillé la Russie. Car nous l’avons contenue et enserrée ; ce n’est pas elle qui promène des soldats au large du Cap Corse ni au Sud du Rio Grande. Il y eut autant de G.I’s en Crimée en 2006 qu’il y a de Wagner en Centrafrique en ce moment. La Géorgie vit accoster des vaisseaux, passer des Turcs, des Américains et même des Bersagliers et nos Chasseurs alpins. Manoeuvres ponctuelles, initiative amicale, transferts de compétences, en toute transparence, bien entendu...

Divide le 14 janvier