Au cours de l’automne 2022, une majorité de ténors de l’opposition russe, désormais tous en exil, ont exprimé la conviction intime d’une débâcle prochaine du Kremlin et d’une implosion de la société, voire d’un éclatement de la Fédération de Russie dès lors que la contrainte policière allait devoir se relâcher. Les dirigeants ukrainiens ont claironné que cet éclatement était leur but et qu’il allait se réaliser tout bientôt. Le phénomène serait stimulé par la conscription de masse, les manifestations d’insoumission connaitraient une croissance exponentielle. Bientôt les soldats maltraités allaient déserter le front et revenir à l’arrière les armes à la main. Aucune police ne serait alors de taille à les maîtriser.
Cette issue n’est toujours pas exclue mais elle semble éloignée. Ces jours-ci, 400 appelés transportés dans des wagons non chauffés par un froid de -22° se sont rebellés, ont abandonné le train, fait des feux de camps avec ce qui leur tombait sous la main. Mais ils ont été ramenés à la raison par de forts contingents policiers qui les ont convoyés dans des abris en dur. Ils n’ont pas tiré sur cette police, ne se sont pas enfuis non plus.
La docilité des masses est un phénomène qui a toujours affligé les élites russes, à moins de susciter leur mépris. Voici une semaine, un témoin oculaire a entendu, dans un sauna de luxe très connu de Moscou, de riches entrepreneurs moquer les idiots qui vont au hachoir et déclarer qu’il fallait être nigaud ou désoeuvré pour ne pas tout entreprendre afin d’éviter la conscription. Ces nantis ne manquent pas de suffisance ; la chose n’est pas si simple, on ne parvient pas toujours à soudoyer, on ne trouve pas toujours de médecins complaisants ou corrompus et parfois leurs certificats ne sont pas acceptés… Chaque jour on apprend que telle mère de famille doit s’efforcer de prouver que la maladie de son fils n’est pas nouvelle, nullement imaginaire.
La situation est prérévolutionnaire, le bouillonnement est intense mais l’explosion ne semble pas pour demain. L’économiste et sociologue libéral Yakov Mirkine (qui se trouve toujours en Russie) a donné fin décembre une analyse abrégée sur sa chaîne Telegram :
« Pourquoi il n'y aura pas de révolution de couleur en Russie.
A) Le modèle économique maintient la grande majorité de la population dans une pauvreté modérée. D’un coté, faim et froid ne poussent personne dans les rues, de l'autre il ne se développe pas de classe moyenne prospère en nombre assez imposant pour exiger des libertés politiques. Chacun s’efforce de joindre les bouts. Pas le temps pour autre chose. Dépendance au téton de l'État, aux grandes verticales. En un mot, nous sommes un réfrigérateur dans lequel les escalopes ne grilleront pas. Dans un tel système, les droits et libertés ne constituent pas un besoin primordial. Tous les sondages le montrent.
B) La Russie a une population vieillissante. La proportion de jeunes, c’est à dire de ceux qui sont énergiques et téméraires, ne cesse de diminuer.
C) L'isolement de la Russie, acculée, la douleur de la "grandeur" perdue, inspirent un ralliement "contre tous". On dispose en outre d’un superbe système pour traiter la conscience de masse, la manipuler, inculquer des stéréotypes, des mythes et faire la démonstration de menaces. Il n'y a personne contre qui se retourner pour trouver un "moi" collectif, si ce n'est l'Occident, lequel a de surcroît (par la voix des États-Unis), déclaré la Russie son ennemi. La propagande fonctionne brillamment partout. Le "Tout est contre nous" rassemble autour de ce qui existe.
D) En lieu et place du vrai libéralisme (croissance du bien-être, liberté), nous avons eu une version corrompue par le fondamentalisme du marché des années 1990. Une matérialisation fracturée dans la masse, farcie de mythes, tendant au paternalisme et au dirigisme. La réputation du libéralisme est entachée, associé aux impitoyables années 1990.
E) Chocs externes ? Toute révolte se fonde en Russie sur des chocs extérieurs, sur des crises introduites dans le pays, si, à Dieu ne plaise, elle devait se produire, conduirait aujourd’hui aux dérapages les plus sauvages du dirigisme au lieu d’un accroissement de la liberté. Il n'y a aucune chance que cela conduise à une progression des libertés. Au contraire, à une coercition gigantesque. Telle est l’humeur de la majorité de la population.
E) On dispose d’un "bouton nucléaire". La Russie est une grande puissance nucléaire. Le chaos de la rue n’y est pas recevable.
G) Nous sommes les enfants de rescapés. La Russie a connu plus de cent ans de guerres, de révolutions, de répressions, de réformes qui ont entraîné des pertes de population monstrueuses. Nous ne pouvons plus le supporter. La mémoire de la guerre est en train de s'effacer et les victimes pourraient être beaucoup plus nombreuses aujourd'hui qu'au début des années 1990. Le prix de la vie humaine est devenu faible.
H) Dans cet environnement inerte, les chocs provoqués par des personnalités fortes ou par des groupes issus de la base sont délibérément insuffisants pour changer quoi que ce soit. Des millions de personnes en situation d’exil interne vont les regarder avec plaisir. Ils peuvent être aimés. On peut sympathiser avec eux. On peut les rejoindre. Mais il faut comprendre que leurs possibilités sont limitées, l’espace de ce qu'ils peuvent faire est un étroit corridor.
I) C’est comme ça, même à Moscou ou à Saint-Pétersbourg.
C) L'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération ne changera rien. Les jeunes et les déterminés sont déjà activement incorporés dans les anciens systèmes. Prenez, par exemple, les "jeunes gouverneurs" ou les "jeunes ministres". L'espoir qu'une nouvelle génération, fraîche et progressiste, vienne améliorer la vie est vieux de plus de deux siècles. Au final, on obtient un réfrigérateur, préférable au congélateur. Cette histoire dure depuis des décennies (beaucoup de matières premières, modèle latino-américain). L'écart se creuse avec les pays qui ont la croissance et l'innovation de leur côté. Risques de fractures suivant les confessions et régions.
Alors qu'est-ce qui reste possible ? Réformes par le haut, revirements inattendus également par le haut. Cela s'est-il déjà produit dans la pratique internationale au cours des 100 dernières années ? La réponse est oui. Y a-t-il des chances ? Aujourd'hui, presque aucune - 0,1-0,2%. (2022). Mais il s'agit là d'un sujet distinct (sur lequel on a déjà écrit plus d'une fois).
Que peut faire une personne d’esprit ouvert, devant agir et penser dans ces conditions ? Quels sont les objectifs à atteindre ? Où sont les limites du compromis ? Comment vivre et être en accord avec soi-même ? Ça c’est un sujet distinct. Des solutions sont possibles, en fonction de la personne que vous êtes.
P.S. Ce texte a été écrit et publié pour la première fois en 2020 – 2021. En 2022 on est au même point, pareil en plus dur, plus tranchant, la société placée dans des conditions extrêmes.
Mais il y a le pain, l'eau, le chauffage, la communication - il y en a toujours autant. Et - rien.
En 2020 - 2021, plus d'un million de personnes, principalement des personnes âgées, sont mortes d'une pandémie dans la société. Et - rien.
En 2022, des milliers de jeunes gens sont morts dans l'affrontement russo-ukrainien. Et - rien.
Donc - rien. Seul un grave déficit des conditions d'existence de base peut entraîner une augmentation des risques sociaux en Russie. Comme ce fut le cas à Petrograd à la fin de 1916. La probabilité que cela se produise aujourd'hui est quasi nulle, à moins que le conflit russo-ukrainien ne s'aggrave considérablement.
Nous avons devant nous de longues années pendant lesquelles la conscience publique va être capable d'avaler n'importe quoi. On peut maudire cette situation, on peut s’incliner, on peut s'y associer, ce qui semble être devenu un phénomène très répandu, quoiqu’il en soit c'est la vie telle qu'elle est. » https://t.me/ymirkin Yakov Mirkine
