Nous évoquions avant-hier la stabilité du régime russe, nullement ébranlé par la défaite militaire qui se profile. Donnions la parole à Yakov Mirkine, un économiste libéral reconnu, respecté et même épargné pour le moment par les partisans de Poutine. Nous proposons ci-dessous une court éclairage de Vladislav Inozemtsev, docteur en économie, directeur du “centre de recherche sur la société postindustrielle“ lui aussi des plus « libéraux » :
« On a déjà beaucoup écrit sur le fait que les prévisions économiques pour 2022, faites en février et mars lorsque la Russie a ressenti les premiers contrecoups des sanctions, ne se sont pas réalisées : les résultats réels affichés par notre économie se sont révélés bien meilleurs. Je pense qu'il est utile de rappeler trois des raisons expliquant le succès économique relatif de la Russie l'année dernière.
La première d'entre elles, je la définirai conventionnellement comme «opérations professionnelles des autorités financières ». La Banque de Russie et le ministère des finances ont sauvé l'économie de l'effondrement en endiguant la panique sur le marché des changes dans les premiers jours de l'Opération. Je sais que de nombreux experts de l'opposition affirment que les fonctionnaires qui ont agi de la sorte méritent d'être traités comme des criminels de guerre, mais je ne pense pas que cette approche soit correcte : quand bien même si la crise aurait pris une tournure beaucoup plus grave, cela n'aurait pas arrêté le Kremlin dans son opération militaire, mais aurait seulement sérieusement aggravé les conditions de vie de millions de Russes qui n'avaient rien à voir avec le conflit militaire en cours. Pour la première fois dans l'histoire de la nouvelle Russie, la Banque de Russie et le gouvernement ont testé des mesures extraordinaires que de nombreux gouvernements ont utilisées dans le passé (par exemple, les autorités malaisiennes pendant la crise "asiatique" voici 25 ans) et qui ont fait leurs preuves. De manière générale, les opérations des financiers russes ont montré qu'il est difficile (et dans certains cas impossible) de mettre en faillite un État souverain par les actions d'acteurs financiers extérieurs.
Un deuxième point crucial (et sous-estimé) est, à mon avis, la nature privée de l'économie russe. Avant la guerre, les économistes libéraux ne cessaient de répéter qu'elle était étatisée à un niveau inacceptable, citant en exemple les secteurs pétrolier et gazier ainsi que le système bancaire. Entre-temps, l'expérience de 2022 a montré que la majeure partie du PIB et la grande majorité des emplois sont générés et fournis par les entreprises privées, qui ont fait preuve d'une flexibilité sans précédent pour reformater les chaînes d'approvisionnement et de distribution, trouver de nouveaux fournisseurs, fixer les prix et même souvent travailler à perte afin de maintenir une présence sur le marché. À mon avis, cette circonstance est gravement sous-estimée et les autorités devraient faire tout leur possible au cours de l'année à venir pour soutenir le secteur privé, car il sera en mesure de supporter toutes les charges qui pèsent sur l'économie russe (le pétrole et le gaz étaient et restent largement "en charge" du seul budget de l’État et ils seront sauvés au cours de l'année à venir par les emprunts intérieurs et l'émission limitée de la Banque de Russie). C'est donc dans la mesure où le gouvernement sera capable de ressentir les problèmes des entreprises privées (ainsi que, bien sûr, de soutenir le consommateur ultime - la population) que réside la réponse à la question de nos perspectives.
La troisième circonstance critique était l'impossibilité d'imposer un blocus économique complet à la Russie. Face au retrait des entreprises occidentales et l'échec des importations au cours du premier semestre, les autorités ont réagi par une vaste déréglementation (parfois à la limite du nihilisme juridique), qui a permis de garantir les "importations parallèles", puis par une coopération accrue avec la Chine, l'Inde, la Turquie et plusieurs autres pays, qui a facilité la poursuite de l'approvisionnement en produits essentiels. Les sanctions, qui se voulaient globales, étaient en fait très limitées et préservaient une grande marge de manœuvre dans l'activité économique extérieure pour les autorités russes. À la fin de l'année 2022, on pouvait dire que la "guerre éclair des sanctions" avait échoué et que la "guerre économique" avec les pays développés s'était prolongée.
L'issue provisoire de la confrontation qui a débuté l'année dernière pourrait être définie comme une accalmie : la Russie a tenu bon sur le plan économique ; il ne faut pas s'attendre à de grands progrès dans les nouvelles conditions ; le moment est venu de procéder à une restructuration significative de l'économie sur les bases des nouvelles conditions. L'année 2023 sera très probablement consacrée à cette fin… » Fin de citation
Cette stabilité étonnante que relève Inozemtsev sert aussi à consolider un sentiment diffus de grande force, d’inertie résiliente, d’inaccessibilité, d’être pour ainsi dire inexpugnables, qui rend la société indifférente au drame qui se déroule à la frontière occidentale d’un pays très vaste et qui se sent à l’abri de toute invasion. La chaîne NeVoïna fait parler de la Sibérie par un témoin oculaire :
« L'anticipation d'une nouvelle vague de mobilisation, les revers et les lourdes pertes au front, la hausse des prix et la disparition de certains produits importés des rayons; dans quelle mesure cela change-t-il l'humeur de la société russe ?
Les sondages, on le comprend, n'expliquent pas grand-chose. Le journalisme indépendant, chose également compréhensible, écrit désormais davantage sur les émigrés qu’à propos de ceux qui sont restés au pays. La seule façon de savoir ce que pensent les "Russes ordinaires" est d'essayer de leur parler directement.
Nous publions un court monologue d'un habitant d'une région sibérienne. Tous ceux qui communiquent régulièrement avec les habitants des mégapoles, mais surtout des petites villes et des districts ruraux, sont invités à nous faire part de leurs impressions.
« - Il se trouve que juste avant la guerre, j'ai déménagé sur la terre de mes ancêtres - un village de montagne de 600 habitants. J'étais déjà venu ici à de nombreuses reprises, je connais tout le monde et tout le monde me connaît. En même temps, je garde le contact avec des amis d'enfance dans le village où j'ai grandi. C'est un chef-lieu de district avec une population de 3 à 4 mille habitants. Et en troisième lieu, je me rends régulièrement au centre régional, où j'ai vécu presque toute ma vie d'adulte. Le cercle social y est qualitativement différent des deux premiers.
Alors, que puis-je dire de l'ambiance dans le village ? Rien n'a franchement changé. La télévision règne encore en maître et l'autorité du chef reste à un niveau élevé. Le degré d'enthousiasme a peut-être baissé, mais c'est tout. Auparavant, je risquais une bagarre avec ma position anti-guerre, mais maintenant les gens essaient de ne pas trop orienter la conversation dans une direction dangereuse. Mais ils soutiennent la guerre, même s'ils ne sont pas aussi agressifs qu'avant.
Pourquoi ? Dans de nombreux cas, il s'agit d'un vice de notre éducation. Notre école ne nous a pas appris à travailler avec des informations, pas du tout. Ils ne savent pas comment la rechercher ou l'analyser. Et du cours d'histoire et géographie de l'école, ils ne se souviennent de rien. Certains sont sincèrement choqués par le fait que l'Ukraine est le plus grand pays d'Europe par sa superficie. Ils doivent l'imaginer comme une sorte de Lettonie. On a un éléphant et pas de souris. Mais même s'ils comprennent qu'il n'en est rien et que le blitzkrieg a été beaucoup retardé, ils emploient les clichés de propagande de la télévision.
Deux autres raisons expliquent ce soutien quasi total.
Premièrement, il y a beaucoup de militaires sous contrat dans notre région défavorisée, beaucoup. Cela reste presque un ascenseur social. Et qui cimente la société par une sorte de solidarité quasi familiale. Il est vrai que c'est tant qu'il n'y a pas de grosses pertes, et apparemment ils n'en sont pas encore là. Mais même lorsqu'il y a déjà eu des obsèques très remarquées, l'effet est parfois inattendu. Le fils de mon ami et voisin a été tué. Lui et sa femme avaient beaucoup de chagrin. Mais depuis lors, ils ont été métamorphosés. Eux qui étaient auparavant plutôt critiques à l'égard de la guerre, ils en sont maintenant devenus d'ardents partisans. Psychologiquement, c'est compréhensible, qui admettra que son enfant est mort pour rien, ou, pire encore, qu'il a été un criminel ? Et cette impasse est désolante.
Deuxièmement, les gens dans les campagnes sont dans une situation si terrible depuis de nombreuses années, que des sanctions qui ne leur tombent pas dessus leur importent peu. Ils n'ont jamais vécu à l’aise, il n'y a donc aucune raison que ça commence. Et en plus, il y a un défi à relever, pour la première fois les villageois ont senti que le gouvernement a besoin d'eux, même si c'est sanglant comme ça.
En ville, l'ambiance est différente. Mais le cercle social est différent là aussi : un comptable, un homme d'affaires, un coach sportif... Les évaluations de l’Opération Spéciale sont le plus souvent négatives, mais cette catégorie de la population n'entre presque jamais dans l'armée. A l'inverse de ces mêmes paysans... »
("Градус энтузиазма понизился, но и только")
