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« On a ses têtes », l’Ukraine les désigne…

- Posted in Boustrophédon by

On le constate chaque jour davantage, en dépit de l’allant de la Maison blanche, l’Europe ne tient pas à couper trop de têtes fortunées moscovites. Il lui faudrait en ce cas piétiner son ordre moral, lequel place la propriété privée avant toute autre considération. Mais il faut bien tailler « ce qui dépasse », sanctionner les têtes trop visibles ou qui furent trop longtemps très engagées du mauvais côté. Londres a toléré en son temps le Géorgien Patarkatsichvili, au passé très chargé, autant qu’elle a aimé Abramovitch (mécène flamboyant) ; elle fit bon accueil à Friedman (Alfa-Bank), tolère Tinkov et ouvre désormais sa porte à Tchoubaïs, supposé s’être insurgé contre la guerre. Mais il est certain que beaucoup de ceux qui ont été accueillis depuis 20 ans au Royaume-Uni ne le seraient plus à présent.

Grands prestidigitateurs faisant disparaître et réapparaître des fortunes, prévaricateurs à la morale douteuse, ces oligarques russes ne sont pas logés à la même enseigne, quand bien même ils auraient pris la précaution de posséder un passeport israélien ou d’être naturalisés Maltais, Chypriote, etc. Ainsi, tandis que Rome retient Piotr Aven dans une gêne relative, le privant seulement de sa villa en Sardaigne et de la modeste embarcation qui mouille devant, Londres tracasse beaucoup Mikhaïl Friedman et Viktor Wechselberg. De quel crime doit-on flétrir des deux individus ? - Du fait d’être nés Ukrainiens mais d’avoir choisi de faire fortune en Russie et d’avoir pris la nationalité russe. À la différence d’aussi méchants sinon plus, propriétaires à Londres mais devenus non-grata, comme par exemple l’Ouzbek Ousmanov, russifié aussi et naturalisé anglais mais qui ne fut jamais renégat (car félon de toujours et fidèle aux lois de la crapulerie).

De Friedman, qui a quitté Moscou avant même la déclaration de guerre, on sait qu’il a demandé à retrouver sa nationalité d’origine et proposé à Zelenski de participer à l’effort de reconstruction. Marché rejeté par le chef d’État. De Wechselberg, qui avait plus placé aux Etats-Unis qu’au Royaume-Uni, on ne doit par contre visiblement pas attendre de geste de repentir. Il se sait trop d’ennemis dans l’oligarchie ukrainienne, potentats auxquels il chercha noise du temps du gouvernement de madame Timoshenko (on se battait pour les dividendes sur le transit des hydrocarbures russes vers l’Europe). Wechselberg s’étant cru au-dessus des règles et s’étant adossé corps et âme à Poutine, se trouve désormais un peu ennuyé par les polices financières américaine et britannique.

À la demande des États-Unis, on vient d’arrêter en Espagne le citoyen britannique Richard Masters et l’on recherche activement dans ce pays et les limitrophes de l’UE un citoyen russe nommé Vladislav Ossipov, 51 ans. Les compères sont accusés d'avoir contribué à l'évasion des sanctions et élaboré un système de blanchiment d'argent pour Wekselberg. Selon les enquêteurs, Masters et Ossipov ont aidé l'oligarque à dissimuler la propriété d'un yacht de 255 pieds d'une valeur de 90 millions de dollars. Ossipov a conçu et mis en service une structure complexe de sociétés écran pour dissimuler le nom du vrai propriétaire du yacht ; il apparaît cependant que Wekselberg était seul commanditaire du bateau lors de sa construction et son seul utilisateur depuis qu’il est à flots.

L’étonnant n’est pas que l’on démasque cet oligarque mais qu’on ne le fasse que près d’un an après le début de la guerre. D’autant que le bateau est déjà confisqué et que Wekselberg est tombé sous le coup de sanctions dès avril 2018. Que c’est à ce moment que Richard Masters crée une société qui reprend la gestion du yacht Tango ainsi que quelques autres actifs devant échapper aux sanctions américaines. Masters écoulait aussi les bénéfices que Wechselberg réalisait dans le monde des affaires financières légales, bénéfices initialement destinés à financer son train de vie aux Etats-Unis même (hôtel particulier donnant sur Central Park notamment). Lorsque la mairie de New York estima préférable que le Russe revende son bien et s’installe ailleurs (pour des raisons purement politiques), Masters fit transiter l’argent vers l’Espagne pour le service d’un yacht portant le nom fictif de Fanta, dissimulant aux institutions financières que les paiements en dollars américains allaient à Tango, embarcation saisie par la police espagnole le 4 avril 2022. Pour les US, c’est ce mensonge qui justifie la garde à vue d’un Britannique.

L’intérêt de cette anecdote est 1/ de montrer que les aides et prête-noms ne seront plus épargnés et 2/ révéler que l’Espagne, l’Italie et désormais le Royaume-Uni sont plus sévères avec les amis de Poutine que ne le sont la France, l’Autriche et bien entendu la Suisse ainsi que quelques autres havres où l’oligarchie russe s’est discrètement retranchée, dont Chypre et le Monténégro pour ne parler que du continent européen. Dubaï, Istanbul et Jérusalem demeurant cependant beaucoup plus sûrs. Abramovitch aurait choisi Bodrum, non loin d’Izmir.