Un spectre hante l’ensemble des républiques de l’ex-URSS, celui du nouveau partage. Non pas celui des territoires qui obnubile sottement Poutine, non pas celui qui prétend redessiner les frontières suivant des paramètres culturels et linguistiques trop flous en l’occurrence en raison de l’infinie variété des niveaux d’imbrications et de la subtilité des emboitements que toute frontière déséquilibre, non ce qui est possible et fait peur aux gagnants d’hier c’est le repartage des richesses héritées du tronc commun de la propriété collective des moyens de production.
Ce n’est pas tant par nostalgie du collectivisme dont les gens ne voulaient plus en raison de son incapacité à préserver le pays des pénuries ; mais c’est peut-être un peu par goût, une tendance ancienne à rejeter les inégalités, d’origine tribale et pré-étatique. À l’exception des Baltes soumis très tôt à une organisation germanique très centralisée (chevaliers teutoniques) et des Caucasiens dominés par les empires musulmans de Perse et Turquie, les peuples de l’ancienne URSS n’ont pas connu l’État centralisé et le contrôle d’une fonction publique prévaricatrice avant le XVIIe siècle.
2023 est envisagé comme une année fatidique par les protagonistes du conflit d’Ukraine. L’année de la catastrophe ou du moins celle du rebatage des cartes. L’année de la remise à plat et par conséquent l’occasion de la remise en cause de ce qui a été imposé en 1991 et 1992. Les potentats de la nouvelle Russie et ceux de l’Ukraine indépendante portent une large responsabilité dans la déplorable situation des populations appauvries. La paix revenue, il n’est pas exclu que les mobilisés d’un côté comme l’autre du front veuillent demander des comptes et rétribution de leurs sacrifices. Les principaux analystes commencent à s’effrayer d’un nouvel “été 1917“. Un jeune gauchiste ukrainien réfugié en Californie s’en réjouit, se fondant sur une allocution du Pdt Zelenski début novembre 2022 :
"L'Ukraine a lancé un processus de nationalisation extrajudiciaire de grandes entreprises" (la presse de Kiev).
L'expression "nationalisation extrajudiciaire de grandes entreprises" est une douce musique à mes oreilles. Quant à ce qu'il y a derrière, c'est une autre question.
La privatisation des années 90 fut le crime qui a engendré l'oligarchie post-soviétique. Des gens dont la place était au pilori ont constitué une élite qui a muselé la société , bridant son authentique richesse, formé des clans et semé la discorde. Cela a mis en œuvre dans le but de diviser et de gouverner de manière à satisfaire leurs intérêts particuliers. En conséquence, les margoulins ont grandi comme des pinces aspirantes, et l'État ukrainien est devenu faible et dépendant non seulement des "princes" locaux, mais aussi des impérialistes étrangers.
La nationalisation renforce l'État, qui devrait être une interface de contrôle démocratique entre les mains du peuple. Mais est-il entre les mains du peuple ?
Renforcer l'État, c'est renforcer ceux qui le contrôlent. S’il est contrôlé par le peuple, tout est démocratique. Et la démocratie s'en trouve, par conséquent, renforcée. Mais dans notre société, la force qui contrôle l'État ne représente qu'une infime partie du peuple : ce sont les élites mêmes qui ont concentré entre leurs mains les moyens d'influencer et d'être au pouvoir ; les capitaux issus de la dérégulation post-soviétique, du proxénétisme géopolitique et de l'exploitation des Ukrainiens.
En nationalisant les grandes entreprises, l'État ukrainien porte un coup aux élites nationales, il écrase l'oligarque local. Il semblerait que ce soit une évidence. Mais un tel resserrement ne signifie pas en soi que l'État cesse d'être oligarchique. Au contraire, c’est lui-même qui se change en oligarque, se débarrasse de ses concurrents tout en maintenant ses fondements de classe.
La "question oligarchique" a été résolue de manière similaire dans la Russie de Poutine et la Chine soi-disant "ouverte". Cette solution a un nom : le corporatisme, c’est-à-dire la fusion de l'État et des entreprises.
Dans l'Europe d'avant-guerre, le corporatisme a été encouragé par la Grande Dépression, la désillusion du centre libéral et les élites anticommunistes, essayant de maintenir le statu quo, ont fusionné avec les adeptes du nationalisme d'État et abouti au fascisme.
Presque tous les États corporatistes sont passés au régime du "chef" : Dolphus en Autriche, Mussolini en Italie, Salazar au Portugal, Franco en Espagne, Ulmanis en Lettonie... Les principes du corporatisme étaient également caractéristiques de plusieurs dictatures latino-américaines.
Aujourd'hui, nous avons le même mélange de conditions pour un corporatisme basé sur les stéroïdes de la pandémie et du réchauffement climatique : une crise économique, une crise du centre, la montée de la droite et l’éradication de la gauche.
Dans le cas de l'Ukraine, les conditions matérielles du corporatisme sont créées par la loi martiale, un bouquet accumulé de tout ce qu’inclut "l'État post-soviétique", et aussi… par l'Occident donnant à l'État ukrainien blanc-seing et lui offrant des ressources pour passer au crible les hobereaux locaux.
Étant donné l'état de dépendance totale de l'État ukrainien vis-à-vis de nos "partenaires occidentaux", le fait qu'ils n'ont pas bombardé Kiev immédiatement après que le mot "nationalisation" soit sorti des lèvres de la Bankova (siège de la présidence NdT), nous pouvons supposer que le nettoyage des oligarques nationaux est proposé dans l'intérêt d'acteurs internationaux plus importants, dont les investissements en Ukraine seraient... de vrais investissements. C'est-à-dire supposant un retour et nécessitant des garanties. Et qui peut les donner dans des conditions de guerre ? Des Kolomoyskyi, prêts à sauter dans leur yacht à tout moment ?
Il est plus pratique de traiter avec un État, qui dépend de vous et gère l'ensemble des biens qui vous intéressent. Le fait que cet État n'ait pas encore écrasé Porochenko suggère qu'il n'est pas encore assez fort pour une telle manœuvre. Mais elle va s’imposer à Zelenski afin de montrer qui est le papa de la maison et empêcher un développement dans lequel tout ce schéma néocolonial sera remis en œuvre, avec d'autres "surveillants".
Quoi qu'il en soit, la concentration des actifs entre les mains de l'État en fait une cible plus attrayante pour la lutte populaire et la démocratisation. L'État dilapidé refait soudainement de la graisse et un pouvoir qui doivent être subordonnés au démos ukrainien - de préférence avant qu'un guide n’émerge de l'entonnoir.
@dadakinder le 9 novembre 2022 Traduit par Divide
