Ce jeudi 5 janvier, les médias nous apprennent que l’Iran prend des mesures de rétorsion contre la France à la suite de l’édition spéciale de Charlie Hebdo parue la veille. Le régime islamique ferme un « outil d’influence française » qui n’en est pas à sa première avanie et qu’une longue série d’outrages a réduit depuis une décennie aux dimensions d’une bibliothèque, plutôt riche et bien modernisée aux frais des contribuables, mais privée de rayonnement. https://ifriran.org/bibliotheque/presentation/
Outil prestigieux au passé glorieux (né de la fusion de deux vénérables instituts fondés en 1897 et 1947), l’Institut Français de Recherche en Iran a un été un haut lieu de la vie intellectuelle avant la révolution islamique mais n’est guère plus qu’une bibliothèque (49 mille entrées), éditeur de thèses ainsi que d’une revue très pointue nommée Abstracta Iranica. C’est aussi une sorte de « camp de base » pour une poignée de chercheurs, essentiellement des archéologues participant aux quatre missions de fouilles franco-iraniennes (NB il y a aussi des fouilles italo-iraniennes et austo-iraniennes qui ne s’appuient pas sur un institut pérenne). Les archéologues d’autres pays d’Europe sont les bienvenus et l’Iran préfère ces spécialistes d’un monde révolu, ne parlant qu’anglais, à ceux qui auscultent d’autres époques de l’histoire plurimillénaire d’un pays aux innombrables facettes.
Notre IFRI est adossé au Ministère français des Affaires étrangères comme le sont tous nos instituts de recherche partout ailleurs. Cela lui est bénéfique dans la mesure où les pensionnaires bénéficient par extension du statut d’immunité diplomatique, bien que ce statut soit souvent une cause d’empêchement par non-attribution des visas de séjours. L’Iran a une conception très floue de la réciprocité et se plie peu aux règles qu’il tente d’imposer ailleurs au profit de son personnel. Les mollahs ont une sainte frayeur des universitaires spécialistes qui manient la langue de Hafez et sont férus de l’histoire de la nation iranienne, voir experts en histoire de l’islam, de la conquête arabe, des diverses dynasties turco-mongoles et, pire encore bon connaisseurs d’une époque charnière telle que le premier quart du XXe siècle. Bon nombre de directeurs de l’IFRI ont ainsi été contraints de rester à Paris et céder a direction exécutive de l’Institut au Conseiller de coopération de d’action culturelle de l’ambassade de France qui a en charge les relations entre universitaires et la promotion de la francophonie (gérant par ailleurs une centre de langue française et une école qui scolarise en français de la maternelle à la terminale).
On le voit, la France n’est pas seulement le premier constructeur automobile du pays (pas en nom propre puisque PSA et Renault sont en joint-ventures de gestion locale), l’un des principaux pourvoyeurs d’agro-alimentaire (Bel, Danone et autres). Ces intérêts nous avaient conduit à tenter une résistance au sabotage du traité JCPoA par D. Trump https://ir.ambafrance.org/INSTEX Avant ce sabotage, nos entrepreneurs avaient été mis en appétit, souvenons-nous : https://www.lefigaro.fr/societes/2016/12/20/20005-20161220ARTFIG00014-premiers-succes-pour-les-societes-francaises-en-iran.php
Ainsi la France, que la mitterandie laïcarde avait placée en position d’ennemi irréconciliable, aidant l’effort de guerre de Saddam Hussein, sponsor du groupe d’islamistes de gauche OMPI (MEK/MOK) que nous avons hébergé à Auvers-sur Oise, cette France s’est rapprochée de l’Iran et lui a offert un tapis rouge à compter de 1992 et plus encore depuis 2013, le Qatar et les Emirats contribuant fortement à l’implantation de sociétés telles que ACCOR et Carrefour.
Nous pensons souvent qu’il est habile de ne jamais rompre, de ne placer que peu d’oeufs dans le même panier. Nous allons donc au devant du risque avec des gens qui nous décryptent aisément, nous connaissent souvent intimement et savent comment se venger de nous, estimant que nous avons trop à perdre pour risquer la rupture des relations diplomatiques. Cette morgue est confortée depuis quatre mois : bien qu’une diaspora nombreuse et pour la première fois très concernée ait demandé à maintes reprises une rupture complète des relations avec rapatriement spectaculaire des ambassadeurs, le Quai d’Orsay fait la sourde oreille. Monsieur Total et Monsieur Carrefour lui soufflent de ne rien tenter.
La fermeture de l’Institut de Recherches n’est pas une grosse punition, celle de l’école le serait bien plus mais il est peu probable qu’on en vienne là car quelques nantis du régime restent intéressés à la scolarité en langue française, tremplin de l’expatriation de leurs proches au Canada… Que l’on ferme l’IFRI n’aura guère d’incidence alors que sa direction est régulièrement empêchée d’exercer sur place. Les trop brèves périodes de grâce ont été en cette matière suivies de fermetures hermétiques. Il a été mis fin au séjour du sulfureux Christophe Balaÿ, les inoffensifs Jean During et Christian Bomberger n’ont pas été au bout de leurs mandats ; Denis Hermann, directeur nommé en 2018, n’a jamais été autorisé à poser le pied en Iran ! De simples invités pensionnaires tels que Clément Therme et Stéphane Dudoignon ont été privés de visas. La France s’est pliée, faisant le gros dos, jouant l’inertie mais ne punissant sans doute qu’elle-même.
