La nouvelle grande amitié déclarée entre l’Iran et la Russie est un peu étrange au regard de l’histoire impériale russe, marquée par un affrontement inlassable contre l’islam, toujours repoussé à compter de la prise de Kazan par Ivan le terrible en 1552. Cette amitié n’est pas très bien perçue par les populations concernées ; les Russes ne se croient pas d’affinités avec un peuple qui accepte la prohibition de l’alcool ; les Iraniens sont entretenus par l’école dans le douloureux souvenir des guerres du XIXe siècle. La perte du Caucase actée en 1813, passe encore, mais les traités inégaux de 1828 et 1881 furent des gifles qui brûlent encore la joue des Persans. Aux yeux d’une large majorité, la politique de Khamenei est une incongruité. Certains vecteurs de propagande américaine attribuent l’origine de ce mauvais pas à une possible adhésion du jeune Khamenei aux jeunesses communistes. C’est improbable mais ça fait effet, comme souvent les fake agissent plus que les vérités dans les pays privés de débats réellement ouverts.
Il est dit depuis octobre et nettement confirmé depuis quelques jours que l’Iran va recevoir 24 avions de chasse Sukhoï-35 « après le début de l'année » selon la communication d’un parlementaire iranien membre de la Commission des Affaires étrangères et de la sécurité nationale. Or, le début de l’année est dans deux mois en Iran, le Nouvel An y étant fêté le premier jour du printemps. Cela confirme que l’Iran, craignant des frappes punitives de la coalition israélo-arabe, se prépare à résister à toute violation de son espace aérien. La livraison russe conforte le régime à un moment où il se trouvait en grand péril.
Poutine prend ici une décision qui ne fait pas l’unanimité des cercles dirigeants en Russie. Conforter l’Iran revient à trahir Israël. Seules les droites patriotiques et “eurasiennes“ (dont l’ultra Douguine) ont plaidé pour cette option. Les musulmans de Russie sont bien-entendu silencieux sur le sujet mais relativement favorables et leur clergé ne cesse de proposer ses services pour aider à contrer l’influence pernicieuse de l’Occident. À l’exception des Tatars de Crimée qui ont exprimé le souhait de rester Ukrainiens, et des milieux demeurés influencés par la résistance tchétchène, les masses musulmanes suivent un clergé en général favorable à la guerre contre une Ukraine “passée à l’ennemi dépravé“.
Dans ce contexte, la véritable opposition russe, celle qu’on nomme “extra-systémique“ pour la différencier des marionnettes siégeant à la Douma, ne peut guère tendre la main aux cadres politiques et religieux de l’islam russe ni s’accorder avec le pouvoir sur la politique suivie au Moyen-Orient. Dans l’ensemble, l'opposition russe démontre de nets penchants islamophobes. Pourtant, sa volonté de libéraliser les institutions politiques du pays pourrait servir les intérêts bien compris des populations musulmanes.
La défaite militaire qui semble se profiler pouvant alimenter le flux des protestations qui avait tendance à croître en Russie avant la guerre, on en vient inévitablement la question suivante : quel impact une hypothétique victoire de l'opposition russe pourrait-elle avoir sur les relations de la Russie avec le monde extérieur ? Compte tenu de l'attitude islamophobe consubstantielle à de nombreux dirigeants de l'opposition russe (le plus souvent soutiens d’Israël), cette question est particulièrement pertinente pour les nations et pays musulmans. Et les perspectives de changement dans les politiques étrangères et intérieures doivent être considérées sous tous leurs rapports mutuels. Nous allons juste effleurer cette question.
Il n’est pas superflu d’écouter le latent informulé que véhicule l'opposition dite extra-systémique. Aussi improbables que puissent paraître aujourd'hui les perspectives de leur victoire, il faut compter avec les acteurs potentiels d’un changement complet de paradigme. Changement qui est bien entendu compromis dans la mesure où les principales puissances d’Europe continentale n’ont pas pour projet de parvenir à un “regime-change“ en Russie, étant prêtes à se contenter d’une succession huilée au Kremlin. Mais comment toutefois exclure ce bouleversement, objectif déclaré de la guerre pour les dirigeants ukrainiens, et surtout but implicite des puissances anglo-saxonnes ? L’histoire des deux derniers siècles n’a-t-elle pas démontré que ces puissances parvenaient immanquablement à leurs objectifs ?
Si le projet anglo-polonais l’emporte sur celui de l’Allemagne, il faut observer le personnel politique alternatif. L’opposition non systémique présente de multiples facettes mais il n’y a guère que trois “poids lourds“ pouvant devenir acteurs d’une mutation : Alexei Navalny, Mikhail Khodorkovsky et le Forum Russie Libre. Voyons ce que ces gens proposent aux musulmans, à ceux de l’intérieur, ceux de l’étranger proche naguère colonisé, ceux de la vraie périphérie méridionale de l’ancien empire.
Navalny, par exemple, anciennement patriote et peu suspect de sympathies sionistes, a viré de l'islamophobe déclaré au "défenseur des musulmans". Une récente lettre de sa main est devenue virale : du fond de la colonie pénitentiaire de Vladimir, Alexeï déclare être entré en procédure contre les autorités pénitentiaires qui lui ont refusé le droit d’ "étudier et comprendre en profondeur le Coran et la Sunna du Prophète". Ce désir de devenir l’unique "champion du Coran“ parmi les politiciens russes non musulmans est exprimé par quelqu'un qui avait jusque là une solide réputation d'islamophobe. Et pas seulement en raison de sa participation à la campagne "à quoi bon nourrir le Caucase ?" ou ses demandes d’introduire le régime du visa avec les États d'Asie centrale ; car après tout, ce sont là de simples manifestations de nationalisme que les peuples musulmans comprennent parfaitement. Il se trouve que Navalny s’est attaqué l'Islam en tant que tel. Par exemple, en 2017, il s'est indigné de l'apparition d'une nouvelle poupée Barbie portant un hijab : "Dégoûtant. Vous tentez de présenter l'humiliation des femmes comme une sorte de réussite et de progrès social. C'est dégoûtant. Sans s'arrêter là, il a ajouté : "Barbie en hijab est une promotion de l'humiliation. Les filles apprennent dès l'enfance qu'elles sont inférieures et qu'elles doivent porter un foulard. »
La rhétorique de Navalny a depuis quelque peu changé. En 2018, il a prononcé un "appel aux garçons daghestanais", qui, en substance, était spécifiquement destiné aux résidents des républiques musulmanes de Russie - pas seulement les Daghestanais, mais aussi les Tchétchènes, les Ingouches, les résidents de Kabardino-Balkarie, du Tatarstan et du Bashkortostan. Il y déclare que la politique électorale du gouvernement actuel de ces républiques humilie des peuples entiers, "en essayant de prouver à tout le monde que ces peuples sont incapables de compter les voix ni faire connaître le vrai nombre des électeurs. Et au début de l'année 2021, en réaction aux accusations de nazisme et d'islamophobie lancées à son encontre par le blogueur daghestanais Kourban Askandarov, Navalny s'est présenté en défenseur des musulmans de Syrie bombardés par Poutine et des musulmans torturés et arrêtés dans toute la Russie. C’est un virage en épingle à cheveux !
Navalny n’a jamais négligé l’islam russe, contrairement à la plupart des démocrates qui ont en Russie pignon sur rue. Tantôt il gronde contre le caractère rétrograde de cette religion, tantôt il se place en allié des musulmans, opprimés par nature… Nous le voyons s'opposer au soutien russe à Bachar el-Assad. À d’autres moments, il met dans le même sac Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, déclarant qu'ils sont des "frères jumeaux" et qu'ils "prétextent d’ambitions impériales, emploient une rhétorique impériale pour consolider leur pouvoir personnel et leur enrichissement personnel". On ne saurait dire que ces piques soient infondées.
Au delà de la forte réactivité aux événements qui le caractérise, Navalny a aussi un programme écrit, présenté en 2018 avant que toute campagne électorale lui soit interdite. Dans ce programme, il promettait, en cas de victoire, de "mettre fin à toutes les guerres, explicites et implicites", arguant que "nous n'en avons pas besoin, elles entraînent la perte de nos citoyens, elles sont coûteuses, elles nous appauvrissent". Un paragraphe distinct était consacré à la Syrie : "La Russie va reconsidérer le format de sa participation à la coalition internationale antiterroriste : le soutien politique au régime de Bachar el-Assad et à d'autres régimes similaires n'est pas une priorité de la politique étrangère russe, ne correspond pas aux intérêts à long terme de la Russie et réduit l'efficacité de la lutte contre le terrorisme“. En fait, Navalny se propose de cesser de contrecarrer la croisade occidentale contre l’extrémisme islamiste. Une croisade insolite aux yeux des Russes puisque l'Occident a au contraire soutenu les musulmans afghans contre l'URSS laïque...
Sa politique moyen-orientale est fonction de priorités qu’il a énoncé ailleurs et dont on sait qu’elles sont bien mieux perçues par les masses en Russie : "La première priorité de la Russie sur la scène internationale est de réduire les tensions dans ses relations avec l'UE, les États-Unis et l'Ukraine. À cette fin, il est nécessaire d'entamer immédiatement des consultations sur l'ensemble des revendications et des problèmes mutuels dans les relations avec ces pays, partenaires les plus importants de la Russie sur la scène internationale".
En ce sens, il ne diffère en rien de Mikhail Khodorkovsky qui estime notamment que la Russie est "historiquement destinée à une voie de développement européenne". En 2016, dans les pages du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Khodor' appelait l'establishment allemand et, plus généralement, occidental, à élaborer une stratégie pour se préparer à l’imminente apparition d’une Russie post-Poutine, à faire en sorte d'être mieux préparé au changement politique dans ce pays qu'il ne l'était en 1991.
Khodorkovsky ne cherche nullement à séduire un électorat musulman. En 2015, il appelle tous les médias à publier des caricatures du prophète Mahomet en soutien à Charlie Hebdo. Alors que la rhétorique islamophobe et caucasophobe d'Alexei Navalny a connu un ajustement significatif, celle de Mikhaïl Khodorkovsky est immuable : il s’interroge sur l’aptitude des "barbus" à s'insérer dans le mouvement d’européanisation de la Fédération russe, il fait des remarques dépréciatives sur les Tchétchènes. Par ailleurs, Khodor' ne renvoie pas Poutine et Erdogan dos à dos mais condamne surtout la Turquie dont les entreprises au Caucase ne lui semble pas tolérables.
Les similitudes entre les programmes de politique étrangère de Navalny et Khodorkovsky ne sont qu’apparentes. Ils ont certes roulé ensemble contre la réélection de Donald Trump en 2020, mais cela tenait pour Navalny à l'espoir de gagner un dirigeant américain moins favorable au Kremlin, plus qu'à un rejet idéologique du trumpisme. En 2016, Navalny avait estimé que le programme de Trump n’était en rien semblable à celui de Poutine et que leurs deux personnalités étaient diamétralement opposés. Et en 2020, Navalny donnait la préférence à Bernie Sanders plutôt qu'au candidat de l'establishment Joe Biden. Au contraire, Mikhaïl Khodorkovsky disait rejeter le trumpisme autant que le populisme de gauche, ce qui est compréhensible puisque cet ancien oligarque est un partisan de la dérégulation des marchés.
Si Navalny, essaie désespérément de séduire et ratisse large pour fédérer le maximum d’électeurs, Khodorkovsky est fidèle à une ligne plus résolue. Il soutient que la Russie doit devenir un État-nation, qu'il entend comme un pays "dominé par une culture commune (langue, littérature et usages, habitudes quotidiennes) et le désir de vivre selon les mêmes lois et sur le même territoire". Ce qui suppose qu’on s’accommode de certains séparatismes au Caucase-Nord : partez donc ! et qu'on vous croise moins dans Moscou ! De même, considérant que la civilisation musulmane n’est guère compatible avec son projet, Khodorkovsky veut fusionner la Russie avec l’Europe occidentale et appuyer ceux des Européens qui entendent limiter les appétits de la Turquie.
Le Forum Russie libre (FFR) est la troisième tendance d’opposition radicale faisant entendre sa voix . Il est reconnu par les anglo-saxons qui estiment utile de l’associer aux décisions dans une éventuelle Russie “libérée“. Ce Forum qui se réunit chaque année à Vilnius est nettement choyé par certains gouvernements d’Europe centrale & orientale, Ukraine comprise. Il engage des opposants aux opinions diverses, mais partageant l’objectif européen, c’est à dire l’adhésion de la Russie à l'OTAN et à l'Union européenne. Pour certains des plus éminents représentants du FFR, tels que Garry Kasparov, Leonid Gozman et Andrey Illarionov, l'Occident est un allié nécessaire pour la Russie et le vecteur de son choix civilisationnel pour la bonne raison que les menaces principales contre la Russie viennent de l'Est et du Sud. La Chine est la plus effrayante, mais le terrorisme, qui pourrait s'intensifier dans les régions méridionales de la Russie et les États post-soviétiques limitrophes, est également considéré comme une menace. Kasparov et Illarionov ont pris des positions pro-arméniennes et anti-turques pendant la deuxième guerre du Karabakh. Alors que sur des questions telles que le soutien à l'Ukraine ou l'opposition biélorusse, le FFR a fait des déclarations consolidées contenant sa position officielle, aucune déclaration de ce type n'a été faite en ce qui concerne la guerre entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie.
Une caractéristique intéressante du FFR, en lien direct avec sa formulation des politiques étrangères et interethniques et qui le distingue de Navalny et Khodorkovsky, est sa volonté d'associer à ses activités non seulement des représentants des différents courants de l'opposition russe, mais aussi des forces nationales d'autres peuples de Russie, ainsi que des régionalistes et autonomistes slaves (Oural, Extrême-orient). À Vilnius, ces gens évoquent une Russie morcelée, ce qui est à chaque fois utilisé par la propagande du Kremlin pour les dépeindre comme un rassemblement de “démembreurs“ de la Russie. Pour le FFR, un fédéralisme très relâché est l’unique moyen de garantir la prospérité de régions d’extraction minière actuellement surexploitées par Moscou.
Dans les conditions de l'État centralisé, que Vladimir Poutine se flatte d’avoir restauré, les musulmans de Russie ne peuvent être qu'un outil qu'il utilise pour atteindre ses objectifs, mais ils n'auront pas leur mot à dire, et encore moins un droit de veto sur ses décisions. Ils n'auront une telle chance qu'avec une véritable fédéralisation et une libéralisation politique du pays, lorsque les huit républiques musulmanes (Tatarstan, Bashkortostan, Karachay-Tcherkessie, Kabardino-Balkarie, Daghestan, Tchétchénie, Ingoushetie et Adygey) verront leurs chefs et leurs parlements élus par les résidents et que des partis et des mouvements représentant ses millions de musulmans dans la politique fédérale émergeront en Russie. Un renforcement inédit de l’identité musulmane pourrait conduire le pays à une politique encore plus conciliante avec les puissances musulmanes, pas seulement la Turquie et l’Iran mais la plupart des autres. Et conduire à une nouvelle séparation d’avec la Chine, puissance dont la politique musulmane révolte la majorité des “mahométans“ de Russie.
On voit que la tâche de reconstruction d’une Russie émancipée ne va pas être facile et que les puissances occidentales n’ont pas en mains les clefs de la réussite, l’équipe de rechange étant composite et peu compétente. La majorité slave de Russie pourrait cependant se prononcer pour une nouvelle décolonisation, afin de se débarrasser de Nord-Caucasiens remuants dont les appétits de pouvoir font peur. Les élites urbaines suivraient sur ce point Khodorkovsky qui ne serait ici pas contredit par les partisans de Soljenitsyne (qui plaidait pour un retrait des régions où les Slaves ne sont pas majoritaires). Or, il se trouve que le bouillant conseiller de Zelenski qui vient de démissionner, et qui avait annoncé dès août dernier qu’il envisageait de se présenter aux prochaines élections présidentielles d’Ukraine, propose une grande fédération des Russes du Sud et des Caucasiens dans le giron d’une Ukraine agrandie ! https://fr.wikipedia.org/wiki/Oleksiy_Arestovytch Ce monsieur argue de l’incompatibilité entre d’un côté des « Finno-Ougriens froids et politiquement inertes, des Asiates soumis » et de l’autre des Slaves authentiques attachés aux libertés et amis des petits peuples irrédentistes. Voyons comment résonneront de telles paroles quand la démocratie sera restaurée. Pour le moment, Poutine a souhaité que le chef du gouvernement tatar ne porte plus le titre de Président. Le statut de capitale ne sera pas accordé à Kazan. La diplomatie musulmane de ce centre alternatif de pouvoir agace Moscou.
