« Devant la guerre » est le titre d’un livre paru en France en janvier 1982. Le philosophe Cornélius Castoriadis s’y livrait à une analyse partiellement juste mais globalement fausse qui est bien présentée sur la 4ème de couverture :
« La confrontation russo-américaine et la perspective de la guerre dominent la réalité mondiale, en façonnent la dynamique. Cette situation s'explique en fait par l'état des impérialismes occidentaux, repus, vieillis, divisés, en crise _ et, plus profondément, par le processus de décomposition des sociétés occidentales, toutes classes confondues. Mais aussi et surtout par le grand phénomène de l'époque: la fantastique montée de la puissance militaire de l'U.R.S.S., qui sous-tend sa politique d'expansion mondiale. L'incroyable contraste, dans ce pays, entre une société non militaire où rien ne fonctionne sauf la répression, et une société militaire où tout fonctionne mieux qu'aux Etats-Unis, impose une nouvelle analyse du régime russe comme stratocratie: une nation où l'appareil militaire pèse d'un poids croissant sur les orientations de la société et relègue le Parti au rôle de gérant des affaires courantes. »
La justesse du propos ne fait pas de doute en 1982 alors que l’URSS occupe l’Afghanistan et que les armes américaines n’arrivent que lentement aux mains de la résistance (islamiste d'ailleurs, pour mémoire). Cependant il était déjà faux de dire que rien ne fonctionnait en URSS sinon une armée plus forte que celle des USA. Car l’armée dysfonctionnait déjà et ce qu’on observe aujourd’hui de l’armée russe se voyait il y a 40 ans. Par ailleurs, comme l’avait immédiatement rétorqué Edgar Morin, l’URSS n’était pas une stratocratie mais une logo-cratie car le discours primait sur les réalités (cf. « de la nature de l’URSS paru quelques mois plus tard chez le même éditeur). La puissance russe était d’emblée en partie imaginaire et de nature à alimenter une propagande occidentale alarmiste estimant probable l’invasion de l’Europe et l’arrivée des T72 « à Lisbonne en 4 jours », la France étant coupable d’impéritie aux yeux de la droite et de ses soutiens américains ; souvenez-vous de la rhétorique de Ronald Reagan !
Rien de ce qui était fantasmé n’est arrivé et c’est Edgar Morin qui eut raison de poser que le système communiste était changé en un vent qui ne pouvait plus tourner au typhon. Parce que les populations soi-disant menaçantes étaient dans l’ensemble pacifistes et ne voulaient pas du tout de confrontation avec notre système social qui faisait leur envie. Lorsque des voyageurs attentifs le firent comprendre aux gouvernement européens de l’époque, il se trouva des chroniqueurs attardés pour dire dans les feuilles de droite que certes, les Russes voulaient vivre comme nous et dans la paix mais qu’au fond cet amour voulait dire qu’ils allaient dérober nos biens, pareils aux Goths et Vandales de l’antiquité tardive. Il n’en fut rien. Gorby évacua l’Europe orientale, faisant reculer les frontières du monde barbare. Il le fit sans y être forcé et alla même plus loin que ce qui lui était demandé : il suscita des coups de force en Roumanie et Bulgarie alors qu’on ne lui demandait guère plus que la Pologne, la Tchéquie et la réunification allemande… C’est Moscou qui siffla la fin de l’occupation en pensant ainsi sauver et consolider sont propre empire soviétique par le moyen d'aides financières occidentales.
C’est assez dire que le poids relatif des militaires était, dès 1986, très faible dans l’appareil de gouvernement de l’URSS. Maintenant la guerre est là, bien réelle, qui n’est pas le fait de militaires mais plutôt de bandes barbares, celle d’un appareil policier véreux, celles de mafieux convertis au mercenariat. Et cette guerre, la Russie n’a pas la force de la conduire comme elle l’a rêvé. Elle ne pourra en aucun cas annexer l’Ukraine entière.
Maintenant que sa force ne fait plus peur, il faudrait que sa faiblesse ne le fasse pas non plus. Il faudrait qu’elle ne se désagrège pas tout à fait. Or, l’Occident n’a aucune théorie ni aucun projet pour la Russie d’après. Seuls des dissidents en fuite peuvent en avoir, se faire une idée de ce qui peut advenir si l’Ukraine perce le front et provoque une débandade générale. Pour aider le public non-russophone à se faire une idée de ce qui s’échange dans les milieux compétents, nous traduisons ici quelques ténors de l’émigration. Ci-dessous un post récent de Vladimir Pastoukhov que nous avons déjà présenté et publié à diverses reprises :
« Après toutes les prévisions humoristiques et les prédictions pompeuses tout spécialement destinées à la table de Nouvel an, le moment est enfin venu de réfléchir sérieusement à ce qui nous attend cette année. Bien qu’on manque de données pour une prédiction responsable. Je suppose qu'à l'heure actuelle, ni la Russie ni l'Ukraine ne disposent des ressources nécessaires pour changer fondamentalement la situation sur le front. La capacité à accumuler des ressources des deux côtés est très limitée et se prête donc en principe à cette analyse : - Pour que l'Ukraine gagne, l'aide militaire occidentale doit être multipliée tant quantitativement que qualitativement ; - La victoire de la Russie (sans utilisation d'armes de destruction massive à grande échelle) nécessite non pas une mobilisation partielle mais totale en plaçant de surcroit toute l'industrie sur les rails de la militarisation.
Comme ni le premier ni le second point ne semblent probables, le scénario de base prioritaire pour 2023 reste la "palestinisation du conflit", les deux sociétés s'habituant progressivement à la guerre comme mode de vie. La probabilité d'une trêve de type “Minsk-3“ (autre scénario de "palestinisation") me semble également peu probable, car, pour Zelensky comme pour Poutine, une telle trêve créerait plus de problèmes de politique intérieure qu'une guerre continue. Faire pression sur Biden pour forcer Zelensky à faire des concessions à Poutine est un coup diplomatique difficile à réaliser l'année précédant les élections américaines.
Ceci posé, il est possible de passer au niveau suivant du jeu et d'envisager la probabilité d'un écart par rapport au scénario le plus probable. On peut supposer avec quasi certitude que la stratégie consistant à "imposer la paix" par des frappes sur les infrastructures civiles aura l'effet inverse (rappelons que même les tapis de bombes sur Londres, Berlin, Kent et Dresde n'ont pas entraîné dans les pays concernés de mouvements de masse contre la guerre). À l’inverse, on peut s'attendre à l’intensification des tentatives de transférer au moins une partie de la guerre sur le sol russe en 2023. Ce serait une réponse logique de la part des dirigeants ukrainiens, et des moyens pour y parvenir seront trouvés tôt ou tard.
Si la guerre cesse de ressembler à un téléthon optimiste, la demande d'une victoire rapide augmentera de façon spectaculaire dans la conscience de masse des Russes. Je souligne : ce ne sera pas une demande de guerre, comme c'est le cas actuellement, mais de victoire rapide (car tout le monde sait par la télévision que la Russie a l'armée la plus forte et les armes les plus avancées et uniques, que personne d'autre ne possède). Le seul défaut reconnu est celui des erreurs de calcul dans l'organisation de la mobilisation, qui ont déjà été abordées. Si des explosions commencent à retentir régulièrement loin à l’arrière du front, on ne peut s'empêcher de se poser la question suivante : combien de temps encore ?
Cela mettra Poutine dans une position difficile. Il a longtemps été l'otage des sentiments des masses. C'est très pratique lorsque vous contrôlez vous-même ces sentiments en façonnant l'agenda. Mais si l'agenda commence à être façonné par d'autres facteurs, comme les explosions dans l'arrière-pays russe, cette dépendance à l'égard du sentiment de masse se retournera contre vous. Poutine devra réaffirmer son statut de chef de guerre mirobolant, et donc agir plus activement. Mais toute hausse de l’activité comporte l’augmentation des risques.
Il s'avère qu'à l'entrée de 2023, les conditions ne sont pas réunies pour un déséquilibre, mais elles peuvent survenir au cours du show, Poutine lui-même étant le déclencheur. Son agitation entraînera naturellement une contre-action, et la formule actuelle pour aider l'Ukraine "pas de gagnant, pas de perdant" pourrait alors être reconsidérée. Dans ce cas, le jeu deviendra ouvert et imprévisible, comme tout jeu d'échecs accéléré. En général, celui qui nous gêne est celui qui va nous aider… » V Pastoukhov le 3 janvier 2023 Traduit par Divide
