" /> 22 Bahman - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

22 Bahman

- Posted in Au bord des Mondes by

Aujourd’hui 11 février 2023, le régime islamique fêtait son 44è anniversaire. Cette date du 22 du mois de Bahman, l’avant-dernier du calendrier persan, marque sa fondation officielle et, comme chaque année, cette fête est l’occasion de défilés dans toutes les villes d’Iran. Défilés de plus en plus clairsemés auxquels ne s’astreignent que des fonctionnaires, des militants et des miliciens. Le coeur n’y est plus, on sait que 15 % seulement de la population se reconnaît dans ce régime, on peut même dire que ces convaincus ont désormais parfaitement conscience d’être minoritaires.

Cette même journée aura, pour la première fois, été aussi celle de la conclusion d’une semaine de réunion à Washington de la première conférence générale des dirigeants de l’opposition iranienne, en quête de la formule magique ouvrant la voie à un changement de régime à Téhéran. Cette réunion s’est donnée pour tâche de produire une plate-forme politique unifiée pour les opposants au gouvernement. Le poids lourd de cette nouvelle coordination devrait être Reza Pahlavi, fils du dernier shah.

Longtemps discrédité du fait de l’héritage contesté de son père, considéré comme un oisif nanti et sans autre mérite que celui de porter de nom de son grand-père, homme à poigne qui mit l’Iran sur les rails de la modernité et parvint à tenir les mollahs éloignés des prises de décisions, Reza fait depuis quelques mois un retour sans fautes. D’abord parce qu’il s’est toujours montré solidaire des laïcs occidentalisés et beaucoup moins motivé par les affaires religieuses que la majorité des hommes de sa génération, que cette solidarité instinctive s’est exprimée plus nettement depuis le drame de septembre dernier et tout au long de l’insurrection juvénile ; ensuite parce que Reza ne revendique nullement le trône.

Depuis la mi-octobre, Reza Pahlavi a démarché un grand nombre de politiciens américains et européens en faveur de la révolte laïque. Initialement très relative, sa crédibilité a été renforcée par son maniement impeccable de l’anglais et du français. Ces dernières semaines, une vaste campagne publique a été conduite dans les réseaux sociaux iranophones autour de sa figure, apparemment dans le but de renforcer la perception de son poids politique. Il n’est pas une figure d’autorité mais il pourrait néanmoins être plus fédérateur que tous les autres candidats à diriger la transition.

Longtemps, Reza s’est montré dubitatif sur un éventuel rôle à jouer et n’a cessé de répéter qu’il n’avait d’autre projet que d’accompagner la conversion laïque, aucunement celui de restaurer la monarchie et sa dynastie. Cette position est mise en doute ou bien rejetée par une majorité d’Iraniens : ceux de l’exil récusent en général l’héritage des Pahlavi, ceux de l’intérieur l’exaltent au contraire. La diaspora veut des gouvernants et ne reconnaît pas en Reza un chef poursuivant un projet clair, la jeunesse des grandes villes d’Iran trouve au contraire qu’il ne revient pas à un politique de dessiner les contours des institutions, que c’est la rue qui doit dicter les formes du prochain régime et esquisser les limites des pouvoirs institués. Cette dichotomie entre l’exil et l’intérieur tient au pragmatisme des Iraniens de la jeune génération, qui ne croient pas à la démocratie (ne se posent même pas la question de sa viabilité dans le contexte social) mais veulent un pouvoir réduit au minimum qui garantisse un degré d’émancipation du carcan religieux. La revendication de laïcité et d’accessibilité des distractions de type occidental prime sur les questions d’organisation politique de l’État dont se soucient les aînés. Reza Pahlavi répond à l’urgence, au caractère “déraisonnable“ d’une rébellion qui n’a pas été préparée, mûrie, d’un mouvement sans aucun programme sinon celui de dissocier les mots « république » et « islamique ».

La popularité de Pahlavi est circonstancielle, liée à l'absence de leaders politiques contestataires notables en Iran : la République islamique élimine quiconque veut prendre la tête du mouvement ou ne serait-ce que parler au nom de la société civile. Seuls des avocats et des artistes émergent de ce vide ont d’ailleurs fait allégeance la convention informelle de Washington. Il n’y a plus de leader alternatif crédible parmi les anciens dirigeants de l’aile réformiste. Ceux qui ont été élus et acclamés en 1997, 2001 et 2009, se font discrets sachant qu’ils n’ont plus aucune popularité. De même, les populistes conservateurs ne constituent plus une force. Longtemps très disert contre des dirigeants qu’il disait trop peu soucieux des pauvres, Ahmadinejad semble réfugié derrière d’abstruses formulations millénaristes. Tous ces leaders savent que le temps de l’islam politique est révolu.

La convention de Washington est un pas significatif en ce qu’elle concrétise l'émergence d'une organisation unique d'opposants à la dictature. Mais ce n’est guère plus qu’un effet d’optique car ce groupe n’efface que visuellement une autre union, le NCRI, factice et faux-nez des islamistes de gauche de l’OMPI, conglomérat qui a existé de longue date sans prendre d’importance, perdant son aura au fil des années, ne subsistant que grâce aux aides des bailleurs arabes et des soutiens américains du sionisme le plus agressif... L’émergence d’un groupe d'activistes moins opaques, plus détendus et disposant de la bienveillance des grands médias peut changer la perception de l’alternative politique, tant pour les Iraniens de l’intérieur (rejetant en majorité une OMPI perçue comme trop militarisée) que pour les responsables occidentaux qui doivent réfléchir aux formes et aux moyens de leur aide au mouvement d’émancipation.

Les personnalités éclairées qui sont réunies autour de Reza Pahlavi ne sont pas toutes favorables à sa personne dans la mesure où elles ne peuvent ni ne veulent se réclamer du régime du shah. Cependant, constatant que le mouvement protestataire est épuisé et que le moment d'un changement de pouvoir est remis aux calendes, elles partagent le sentiment qu’il faut continuer à proposer une alternative, constituer un lieu de réflexion et d’élaboration des voies de l’avenir.

Le collectif uni de l'opposition, tel qu'il est proposé, n'a guère de possibilité tangible d’influer sur la situation. Ces personnes n'ont pas d'organisation, pas de structure, pas même de soutien sérieux en Iran même. Elles peuvent faire valoir les processus en cours à l'intérieur du pays mais nullement les susciter. La principale tâche qu'un tel organisme peut accomplir est de devenir une sorte de mécanisme de pression sur les gouvernements occidentaux, afin d'influencer la formation de leurs politiques à l'égard de la République islamique. Ce n’est pas négligeable car le seul interlocuteur des Occidentaux a été jusqu’ici un groupe terroriste qui n’a été en mesure de faire valoir aucun succès décisif contre le régime de Téhéran.