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Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

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Si la société russe s’abstient de poser la moindre question sur le cours des événements, les réseaux sociaux plus ou moins furtifs comme les chaines Telegram - qui n’opèrent pas toutes en parfaite intelligence avec le régime mais fonctionnent comme des soupapes faisant échapper la pression du mécontentement- ne cessent d’interroger les réalités et de notamment de se demander pourquoi Poutine décore des généraux mis en échec, pourquoi le Kremlin ne procède à aucune purge de l’appareil de pouvoir, globalement fautif par incompétence et pur appétit de richesses matérielles. Deux analystes nous donnent leur sentiment sur l’origine de cette absurdité : le premier (analyste militaire) explique comment Poutine veut éviter la sévérité extrême d’un Staline, le second livre les chiffres d’une enquête sérieuse conduite par des universitaires crédibles sur la composition des élites russes, celles qui règnent comme celles qui sont célèbres sans gouverner (personnages médiatiques). Poutine n’est donc pas un autocrate isolé sanguinaire, ni même un simple chef de gang, mais le chef d’une caste structurée dont il défend les privilèges et arbitre les conflits.

  1. Canal @atomiccherry 💯 https://t.me/atomiccherry : « Observant les conséquences de ce qui s'est passé à Ougledar (Vuhledar) et l'intensification des appels publics à sanctionner les dirigeants militaires des forces armées russes, il me revient un récit édifiant que j'aimerais raconter au lecteur.

Je vais commencer par une longue introduction. Vous êtes-vous déjà demandé sur quelle base l'armée de la Fédération de Russie a été construite ? Je ne pense pas. La plupart des gens répondront quelque chose de banal comme "ce n'est pas différent de l'armée soviétique", et ils auront tort.

L'armée russe a été reconstruite sur la base de l'expérience des guerres américaines en Irak... ou plutôt sur la base de la façon dont cette expérience a été perçue en Russie. L'ensemble de l'establishment militaire russe forme un autel au culte de Desert Storm : acquisition de milliers de missiles de croisière, unités SDF de toutes sortes et de tous bords, parodiant le travail de combat de l'US Air Force, unités sous contrat, groupes bataillon-tactique, sociétés militaires privées, camouflages pixelisés.... il y a une longue liste. Si vous faites un petit effort et que vous sortez des publications ouvertes de l'état-major russe au début des années 2000, vous lirez une ode sans fin à la puissance des forces armées américaines.

Le processus même de copie des pratiques militaires américaines a toutefois échoué quelque part : aucune théorie de la planification des opérations aériennes n'est apparue pour accompagner les missiles de croisière, on ne sait trop pourquoi ni comment mais un F-15 n'est pas sorti de la famille des Su-27, quel que soit le nom qu'on lui donne, ni pourquoi un Gordon Ramsay est devenu responsable de notre "Blackwater". Mais ce sont des broutilles, n'est-ce pas ?

Toujours est-il que l'expérience de l'Irak a tout déterminé, et cette médaille avait deux faces : Moscou a également prêté une attention toute particulière à ce qui est arrivé à Saddam. Et non, la question centrale n’était pas l’irruption de centaines de milliers de soldats de la coalition, l’essentiel tournait autour de ses décisions de politique intérieure. Du point de vue des cercles d'opinion patriotique russe, Saddam Hussein était un dirigeant idéal - un manager fort et dur, une sorte de Joseph Staline à la sauce moyen-orientale. Il pouvait être aussi bien charismatique et généreux que cruel et intransigeant - et son armée en a fait elle-même l’expérience en 1991.

La perception populaire associe souvent, à tort, les généraux irakiens à la stupidité et à l'incompétence - en fait, ils ne manifestaient ni l’une ni l’autre. Les généraux irakiens étaient des professionnels, bien qu'entachés par une décennie de boucherie positionnelle avec l'Iran (ce qui a eu un effet prononcé sur leur vitesse de prise de décision). Leur problème était différent : Saddam refusait catégoriquement toute retraite, imposait ses vues sur la planification stratégique de l'armée et, cerise sur le gâteau (atomique ?), interdisait l'utilisation d'avions, paralysant ainsi tout le système de défense aérienne du pays.

Ainsi, le commandement irakien a été privé de l'occasion de prendre la seule bonne décision dans sa situation : sauver l'armée, éviter son anéantissement complet (les dirigeants de l'armée irakienne avaient compris dès le début qu'ils n'avaient aucune chance de gagner, ils ont donc essayé de sauver la vie des soldats et leur équipement).

En 1991, Saddam Hussein a fait exécuter 14 généraux et 126 officiers supérieurs. 620 ont été arrêtés, plus de 1500 ont été rétrogradés. Les purges n'ont pas cessé jusqu'en 2003, quand une nouvelle guerre a éclaté...

... et lorsqu'une nouvelle guerre a éclaté, les généraux irakiens, bien conscients de leurs faibles chances de survie, ont commencé à abandonner leurs troupes en masse et à se constituer prisonniers des Américains. Certains l'ont fait pour l'argent, d'autres simplement pour sauver leur peau - le fait est que presque tout le haut commandement irakien a décidé qu'il n'aimait pas du tout les méthodes de discipline de Saddam et qu'il serait incontestablement mieux en captivité.

L'histoire ultérieure de l'Irak et celle de Saddam Hussein personnellement, je pense, ne nécessite aucun rappel. Et les personnes haut placées à Moscou ont bien appris cette leçon, certainement mieux que celles qu'elles ont essayé d'incarner dans la recomposition de la force armée.

Les bataillons disloqués peuvent être réassemblés. On peut se relever des défaites. De nouveaux chars peuvent être achetés, on peut même acheter de nouveaux hommes. Il s’agit là de facteurs mineurs dans l’objectif de stabilité de la verticale du pouvoir.

Une seule chose est vraiment dangereuse pour la structure verticale du pouvoir : la manifestation de déloyauté parmi les éléments qui en composent la structure.

  1. Canal Tolkovatel’ https://t.me/tolk_tolk « Généalogie de l'élite actuelle de la Russie. Des travaux intéressants sur ce sujet ont été réalisés par Kirill Petrov du MGIMO (équivalent russe de Sc.Po. NdT), Maria Snegova de l'université polytechnique de Virginie et Denis Tchoubarov de l'université d'État de Moscou ("Ideas and Ideals", n° 3, 2022). Les auteurs ont compilé deux listes d'élites : une liste de position et une liste de réputation. La liste des postes, qui est définie pour le début du mois d'août 2021, comprend 112 personnalités qui occupent des postes de pouvoir et ont une grande influence. La liste de réputation comprend 100 personnalités et est basée sur la très notoire modélisation experte de l'élite russe par Evgeny Minchenko intitulée "Politburo 2.0".

Il s'avère que dans la liste de position 59 personnes sur 112 (52,6%) sont liées à la nomenclature soviétique, dans la liste de réputation - 50 sur 100 (50%). Un autre 13-15% pourrait s'y référer avec une part importante de probabilité. C'est-à-dire que 2/3 des hauts gradés russes sont issus de la nomenklatura soviétique. Une autre conclusion inattendue des chercheurs :

"Presque le seul dirigeant à long terme (dans la post-URSS), qui puisse être qualifié d'anti-élite et d'extra-systémique par rapport à la nomenclature soviétique, était et demeure A. Loukashenko".

Fin de citation. Que le plouc d'origine prolétaire qui dirige la Biélorussie ne soit pas issu des anciens cercles dirigeants ne faisait pas de doute, vu son style et son langage... N'en est-il que plus féroce encore ? pas sûr.