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Concept vs stabilité

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« Il est fort probable que la très prochaine adresse de Poutine à la nation ne soit à nouveau qu'une collection de mots, de grands airs et autres balivernes dénuées de sens. C'est d'ailleurs l'essence même de l'événement, qui a longtemps été un rituel ennuyeux destiné à souligner une seule chose : la stabilité. C'est le résultat logique de tout dirigeant dont l'objectif est le pouvoir, et uniquement le pouvoir. Ce à quoi sert ce pouvoir ne l'intéresse pas depuis longtemps. D'où le désir maniaque de stabilité, qui n'est compris que comme un silence étouffant.

Le problème est que sous chaque croûte, aussi épaisse soit-elle, même flétrie, il se trouve toujours quelque chose de vivant ; qui veut briser cette croûte. Et c'est pourquoi la recherche de stabilité s'est toujours soldée par un échec. Le vivant est toujours en mouvement, et s'il y a mouvement, alors se pose toujours la question de savoir vers où aller.

Le problème fatal du régime Poutine est son manque d’image-concept de l'avenir. Or cette figuration constitue la demande fondamentale de la société. Peu importe que cette représentation soit exprimée à haute voix ou qu'elle existe sous forme latente. Si aucune image du futur, présentée "d'en haut", n’est possible, il faudra qu'elle mûrisse à l'intérieur et qu'elle se montre lorsque le béton de la stabilité se fissurera.

Il faut cependant savoir que plus d’un pissenlit peut traverser le béton. Et chacun aura sa propre image de l'avenir. Il y aura immédiatement une lutte et compétition entre eux. Il n'y a pas grand-chose de bon à cela, d'ailleurs, car dans ce genre de compétition, le gagnant n'est pas le meilleur projet, mais celui qui a le plus de succès dans le chaos sanglant qui suivra l'effondrement du régime. C'est pourquoi une révolution par le haut, bien que généralement moins radicale et moins profonde par rapport aux contradictions accumulées, est toujours plus respectueuse de l'homme que le mouvement spontané des masses qui démolissent tout autour d'elles.

Mais ne parlons pas de ce qui n'existe pas. Une révolution par le haut est aujourd'hui une utopie. Et de ce fait nous devrons une fois de plus en passer par un effondrement. La question est de savoir dans quel ordre, mais il est fort probable qu'il s'agisse du parcours standard. Un coup d'État (ou même une série), puis une désintégration en entités distinctes, qui elles seules auront une représentation de l'avenir pouvant rivaliser avec les autres. Ceux qui n’en ont pas seront rapidement "mangés", seuls les sujets qui peuvent les présenter resteront à la surface. En règle générale, il y aura toujours deux images (parfois, mais plus rarement, trois, mais pas plus).

Par la suite, un conflit acharné les opposera, à la suite duquel l'une des images gagnera et le pays se reconstituera d'une manière ou d'une autre, ou bien le combat se terminera par un "match nul", et il restera alors plusieurs sujets à la surface, qui devront coexister d'une manière ou d'une autre. La majorité des États actuels se sont effondrés et ont été réassemblés en vertu de ce principe, plus d'une fois, de sorte que je n'ai rien dit là de nouveau.

C'est un problème classique : l'absence de figuration de l'avenir par le régime au pouvoir conduit inévitablement à l'émergence de cette image par suite de l'effondrement du régime, résultante de l'absence d'avenir du régime.

Pour la Russie, il n'y a en fait que deux images de l'avenir, et elles sont, par définition, antagonistes. Par conséquent, si elles peuvent être combinées, ce n'est que dans le cadre d'un niveau de développement supérieur. Qui ne peut être atteint que par l'une des voies proposées par ces représentations.

La première image est monoculturelle, à laquelle correspond une structure transversale et monocentrique de gouvernance de cette image. On l'appelle "impériale", bien que cela soit trop simpliste. La seconde image est toujours polycentrique et multiculturelle, à laquelle correspondent toujours les systèmes de gestion distributifs.

Ils ne sont ni meilleurs ni pires les uns que les autres, ils sont différents et donc plus efficaces les uns que les autres dans des contextes historiques différents. Il n'est pas possible de les combiner, mais il est possible de créer des mécanismes qui permettent une transition relativement réussie d'un système à l'autre, en fonction des tâches qui se présentent dans un intervalle historique donné.

Cela signifie que l'image de l'avenir ne peut être monolithique et singulière. Elle est toujours en mouvement, elle est toujours dynamique et paradoxalement, elle peut annuler sa version précédente pour y revenir à nouveau, mais au stade suivant de son développement. Et cette image doit toujours partir du niveau de développement actuel pour définir le suivant. En fait, c'est le karma de l'élite : gérer le présent et projeter l'avenir. Dès qu'elle perd cette responsabilité, elle cesse d'être une élite pour se changer en croûte sur les plaies de la société.

Il n'y a rien du tout en Russie aujourd'hui. Sinon le silence sépulcral du cimetière. Les morts qui rampent dans le cimetière veulent entraîner tous les autres avec eux. D'où l'exigence d’agencement des signifiants d’une civilisation de la mort, justification de la fin comme seul motif significatif de toute vie. Lorsque Poutine propose l'alternative entre mourir de vodka ou dans une tranchée, cela signifie seulement qu'il est totalement incapable de présenter aux gens ce dont ils ont besoin pour vivre. Il est lui-même un cadavre et perçoit son environnement comme un immense cimetière. Son motif est clair et sans le moindre intérêt. C'est pourquoi il est inutile d'attendre quelque tentative que ce soit d’esquisser l'avenir du pays et du peuple, même si la propagande, bien sûr, cherchera le moindre signe secret et allusion dans le moindre mouvement des sourcils et l’habile relèvement du stylo qui tombe. Elle fait son travail.

En réalité, nous devrons attendre le moment où la croûte qui a recouvert le pays se brisera, et ce n'est qu'alors que le pays aura une chance et un avenir. Les hypothèses, et même les certitudes, selon lesquelles cette maladie est éternelle, et qu'il n'y a aucune autre perspective que la poursuite indéfinie du marasme actuel, sont intenables. La vie triomphera toujours de la mort.

Donc, ce que Poutine dit dans son discours ne fait absolument aucune différence. Ni celui-ci ni, probablement, le suivant. Il parlera toujours du passé car il n'a pas d'avenir. Son but est de fixer le présent et de le prolonger autant que possible. De préférence à l'infini.

Mais ça ne marche pas comme ça. » Analolyi Nesmiyan le 13 février 2023 https://telegra.ph/Obrazy-02-13