On ne mesure pas encore la portée de la guerre. On ne pourra pas en mesurer les effets avant longtemps, bien après sa fin. La catastrophe humanitaire a cependant commencé avant elle, avant même ses prémices de 2014. Cette catastrophe a commencé par la déshumanisation des Russes, qui est très ancienne, démarre peut-être en 1937, mais à laquelle une part saine de la société a su très bien résister jusqu’au tournant de 2012. Une part qui fut déterminante quelle qu’ait été son poids démographique. Segment qui ne pèse plus lourd et dont on ne sait pas s’il va se reconstituer quand la majorité des vertueux et talentueux a pris la fuite.
Igor Dmitriev, 44 ans ce 26 janvier, a quitté son Odessa natale pour Moscou parce qu’il ne croyait pas au projet indépendantiste… il était de ceux qui croient que les Ukrainiens ne sont pas un peuple autonome et que, trop divers, ils ne pourraient pas former une nation. Il sous-estimait la force d’un projet en double négation : rejet de la Russie suzeraine et rejet de l’autorité polonaise. Ce double rejet est constitutif du projet d’indépendance, c’est un mythe qui fonctionne. Dmitriev ne voyait pas l’intérêt d’un édifice étatique bancale et peu crédible ; on ne saurait dire qu’il ait été seul dans ce cas. Peut-être cela doit-il être rapporté au fait qu’il ait eu un grand-père Bulgare, ce qui est le cas de beaucoup de « Bessarabes » qui généralement ne parlent pas ukrainien et pas même le russe en famille (peuvent être turcophones ou roumanophones, tsiganes, etc.) Le russe leur servait de lingua franca, les relations avec les vrais Ukrainiens venant du nord-ouest n’étaient pas très chaleureuses.
Dmitriev aurait pu se contenter des maigres émoluments que lui garantissaient son expertise du monde turc et sa bonne connaissance des mondes arabo-musulmans. Quelques commandes d’articles… Mais il s’est engagé dans les projets “anti-Maïdan“ en 2014, s’associant avec Tsariov, un aventurier politique sans popularité. Nous lisons Dmitriev parce qu’il a 127 mille followers et parce qu’il raconte la fâcheuse histoire des perdants, toujours plus instructive que celle des gagnants. Nous avons traduit et publié un texte de ce monsieur, le 19 juillet dernier (cf. infra) parce qu’il n’est pas un propagandiste grand-russe vulgaire. Il est aussi l’un des rares épistoliers à organiser une aide humanitaire à destination des civils restés à Marioupol. Vous verrez dans les extraits ci-dessous qu’il a l’oeil ouvert sur le déclin de la politique et de la culture russes ces dernières années :
« Je vais tout de suite vous dire une chose très désagréable. Depuis dix ans que je vis en Russie, le niveau intellectuel des gens autour de moi a généralement baissé. Et je pense qu'il y a des raisons socio-économiques à cela. Laissez-moi vous expliquer.
Lorsque je me suis installé ici il y a dix ans, avant même le Maïdan, j'étais ravi du niveau de la capitale : sujets de conversation, belle langue russe correcte, qualifications des interlocuteurs, lieux de rencontre intellectuels, invités de haut niveau à la télévision. Mais ensuite, lentement, au fil des années, les gens se sont peu à peu désillusionnés. Ils ont perdu tout intérêt pour les questions sociopolitiques, certains sont partis, d'autres sont morts, et les personnes singulièrement intelligentes ont été remplacées par des braillards à la télévision. En Ukraine, dans les provinces, au contraire, il y avait des luttes et des discussions incessantes, et à un certain moment, je me suis rendu compte que je perdais mon niveau - je ne pouvais plus maintenir le niveau rhétorique des batailles politiques ukrainiennes. Ils se sont simplement habitués pendant cette période et je revenais ici (en Russie NdT) pour faire une pause dans les débats.
J'ai ensuite essayé de créer moi-même des clubs de discussion : hors ligne dans mon pub, en ligne dans Telegram. Mais, je l'avoue, je n'ai pas entendu une seule pensée depuis quelques années qui m'ait impressionné. Je pense que c'est parce que les gens avaient faim et ne pensaient qu'à comment rentrer dans un certain budget. D’ailleurs, j'essayais moi-même de gagner de l'argent avec autre chose.
Depuis tout ce temps que je vis à Moscou, depuis 2018, je n'ai fait que quelques nouvelles connaissances qui m'ont stimulé intellectuellement. Ce ne sont pas toujours des gens qui partagent les mêmes idées, mais c'est toujours intéressant. Et en général, je peux approximativement deviner ce que les gens diraient en réponse à ma thèse. Rien de nouveau. Or, c'était des idées fraîches et intéressantes que j'attendais. Mais non !
Je le répète : je pense que la raison réside dans les processus socio-économiques : l'intelligence n'est plus valorisée par l'État, elle n'est plus stimulée par les budgets ni sur les ondes, une fois que les intellectuels ont cessé d'être les maîtres à penser, ils sont occupés à chercher leur subsistance, ou ont déménagé.
Dans la culture, d'ailleurs, on voit des processus similaires. Hier, un de mes amis, qui est très patriote par ailleurs, m'a demandé : Citez-moi quelques livres remarquables qui ont été écrits ces dernières années, ou des films réalisés, qui vous impressionneraient. La musique, aussi. Quels sont les groupes qui ont fait une percée, pouvez-vous me le dire ? »
Sous ce post réaliste, un lecteur de Dmitriev commente : « S’agissant de la culture, la situation est ambiguë. Mais dans l'informatique russe, à laquelle je suis lié, la stagnation est encore plus perceptible. Le boom informatique russe reposait sur trois piliers : un vaste marché russophone, des pratiques juridiques anarcho-capitalistes sur Internet et un capital humain élevé en Russie. Or ces trois piliers ont été sévèrement endommagés en 2012-2014.
Tout d'abord, par le biais d'une étrange manipulation, Vkontakte a été racheté par Alisher Ousmanov, et Pavel Dourov a quitté le pays, et pas pour se perdre en terres étrangères : il a créé Telegram, où vous lisez ce texte en ce moment même. Les informaticiens russes ont ainsi compris que la Russie n'était pas le foyer de la nouvelle Silicon Valley et qu'il existait au moins quelques alternatives. Les gens ont progressivement commencé à partir, même si ce n'était pas en grand nombre au début.
Puis "l'Ukraine est arrivée", et Porochenko a interdit Vkontakte et Yandex, a interdit les produits de Doctor Web et Kaspersky Lab. Le marché s'est sensiblement rétréci.
Enfin, le gouvernement s'est employé à mettre de l'ordre sur Internet. Il est difficile de dire dans quelle mesure l'intervention non marchande du système dans l'environnement informatique et l'Internet a affecté les performances financières du secteur et la création de nouvelles entreprises. Cependant, c'est un fait.
Ces trois tendances négatives, comme nous pouvons le constater, sont mutuellement liées. Et le lancement de l’opération spéciale les a démultipliées.
Si j'étais un entrepreneur et que je souhaitais investir dans une nouvelle entreprise informatique, malgré tout mon patriotisme, je réfléchirais à deux fois avant d'ouvrir quelque chose en Russie. Le patriotisme ça va bien un peu, mais aucune personne normale ne veut avoir des problèmes avec la loi, faire faillite et devoir laisser tomber ses proches et ses collègues. »
Propagandistes :
« Les Z-patriotes tentent de réprimander leurs fils spirituels : ils disent que nous ne devons pas nous réjouir de la mort des Ukrainiens, tirons sur eux tout en affichant un visage triste. Apparemment, la perspective du déclin moral de la société russe est devenue trop évidente. Et ce déclin moral sera fatalement suivi d'une autodestruction.
Confronté à la contradiction morale entre la dure réalité et ce qui a été enseigné dans l'enfance, chacun cherche sa propre issue. Certains se replient sur eux-mêmes, suppriment le problème et disent qu'ils ne font pas de politique, d'autres essaient de rationaliser ce qui se passe et de voir le bon côté des choses - c'est leur propre faute, ils tirent aussi quelque part d'ailleurs. Et il y en a beaucoup qui se défoncent et expriment toute leur infériorité et leur insatisfaction dans des commentaires en ligne. Comme fait un exhibitionniste pervers insatisfait qui secoue son appendice velu devant des écolières dans le parc. Evidemment maniaques. Sans compter d’autres déviances. À l'ère de l'information, l'ensemble de la société devra les partager.
Je l'ai déjà constaté dans la vie. Et je pense que ça va être encore plus sombre cette fois-ci. C'est pourquoi j'ai mis en garde contre la frénésie de propagande en mars dernier. Je leur ai demandé de garder leur dignité.
Et maintenant, il me semble que c'est trop tard. Ce poison psychique, il est déjà dans notre sang, il est déjà dans la société. Vous vous souvenez, quand on nous montre comment un varan chasse de gros animaux, les mord, laisse la blessure béante et suit sa proie pendant des heures, attendant qu'elle tombe d'elle-même. Ici, ce sont les propagandistes qui ont mordu la société russe et continuent à la ronger et à l'empoisonner.
Vous pouvez vous demander s'il est possible de les traiter ? C'est probablement possible. Mais il s’agira d’une thérapie sérieuse. Je suis sous traitement maintenant. Je conduis l'aide humanitaire, je fouille les sous-sols. Parce que j'ai un peu plus à voir avec ce qui se passe que beaucoup d'autres. Et maintenant, je dois expier mes péchés et ceux des autres. » Igor Dmitriev
