Des Russes qui pensent, presque atones ou ne s’exprimant que prudemment, il en reste beaucoup, tout le monde n’est pas encore décervelé en dépit des efforts des médias. Leur grand sujet d’étonnement : comment se fait-il que les femmes ne se mobilisent pas massivement pour la paix, la fin de la boucherie ? Pour conserver leurs maris en vie. Il y a bien quelques mères qui font du ramdam mais presque pas d’épouses. Bien des femmes d’âge mûr ont même trouvé de bon goût l’initiative sans lendemain d’un oligarque d’offrir des pelisses de fourrures aux veuves de guerre ! Quelle fête, un beau manteau au lieu d’un grincheux qui picole et ne vous caresse plus !
Idem en Ukraine, pas de voix féminines pour sauver les jeunes hommes ; mais la chose peut se comprendre mieux en raison des caractéristiques socio-culturelles, le patriarcat ancré dans la paysannerie étant plus vivace : un homme “a le devoir de se battre“ & “la femme n’a pas à s’en mêler“, à quoi s’ajoute un mot d’ordre traditionnel dans ce pays qui fait sa différence avec celui de ses frères-ennemis : « la liberté ou la mort », (Makhno etc.) Pour ce qui est de la Russie, l’indifférence des femmes est inouïe car c’est une société urbaine et sans principes idéologiques (la pratique religieuse est moins prononcée qu’en Ukraine, le pic de fin des années 1990 est loin).
La démographie est en berne, le poids relatif des Slaves orientaux va baisser dans le monde. On comprend à demi-mot que le Kremlin s’en moque : il ne sait que faire de jeunes chômeurs avachis, dont il craint qu’il ne s’affranchissent de la boisson et ne secouent la barque (expression de Poutine). Mieux vaut un pays moins peuplé ! De mauvaises langues constatent qu’une armée pléthorique ne sert pas à grand-chose et ne regrettent pas d’avoir sous-équipé l’outil de défense puisqu’en fin de compte, seule la dissuasion nucléaire est une garantie… Bien entendu, rien de tout ceci ne peut être avoué par des responsables politiques, lesquels se conforment dans l’ensemble au discours nataliste et patriotique dont la diffusion est une des fonction de l’Église nationale. Mais en ce domaine comme en beaucoup d’autres, le poids de la parole du patriarche a fortement baissé et la femme russe ne semble plus suffisamment croyante pour se conformer au discours patriarcal dominant. La Russe d’aujourd’hui est même singulièrement misandre ; son aversion pour le masculin fait l’objet d’une curieuse étude sociologique sur laquelle revient Arina Kolodina, une jeune philosophe de Saint-Pétersbourg (très libertarienne et anti communiste mais devenue US incompatible après un séjour de deux ans à New-York) :
« Des sociologues ont interrogé deux générations de femmes soviétiques et post-soviétiques (âgées de 18 à 55 ans) et ont constaté une même aversion pour les hommes.
Les éléments standard de leur étude comprenaient, par exemple, la fonction dominante de l'homme dans la famille et en tant que pourvoyeur de fonds, ainsi que la fonction de maintien du statut social de la femme. Or, les femmes sont souvent déçues parce que ces normes ne sont pas respectées, le sexe dominant ne répondent pas à leurs attentes, ce qui crée une image négative des hommes : "sont très faibles", "ne sont capables de rien".
Cette étude récente prolonge à merveille l'article déjà canonique des sociologues Elena Zdravomyslova et Anna Tyomkina sur la crise de la masculinité dans le discours soviétique tardif. Article ancien et au langage lourd mais dont on peut tirer quelques observations importantes, qui offrent une passerelle avec la situation présente.
Le discours sur la crise de la masculinité dans les années 1970 et 1980 était typique de la société occidentale aussi bien que soviétique, mais le raisonnement différait très nettement dans les deux types de société. En Occident, on débattait de la nécessité de réviser les conceptions normatives de l'homme véritable, qui étaient souvent incompatibles avec la pratique. À la même époque, dans le contexte soviétique, le discours sur la crise de la masculinité révélait un profond malaise social. Dans ce cas, l'incapacité à mettre en œuvre des représentations normatives de l'homme était liée à une privation socio-politique générale : restrictions des droits de propriété, des libertés politiques et mésusage de la main-d'œuvre dans le processus de production.
À cela s'est superposé le slogan soviétique tardif "Prenez soin des hommes", qui reflétait une attitude ambiguë à l'égard des hommes : étant plus faibles, ils sont perdants et victimes, privés de la possibilité d'être les créateurs de leur propre vie. Traits caractéristiques de la crise : faible espérance de vie, pratiques autodestructrices (alcoolisme, tabagisme excessif, alimentation démesurée), morbidité accrue.
Quelles en sont les causes ? Certainement la démographie : les guerres et les répressions ont fauché la population masculine. Par exemple, le premier recensement après la Seconde Guerre mondiale n'a eu lieu qu'en 1959 : il y avait 4 % de femmes en plus, et dans certaines cohortes d'âge, l'écart atteignait 7 % (je reprends les chiffres de mémoire). Une autre raison, comme nous l'avons déjà noté, est la réalité socio-politique qui a réduit les possibilités d'épanouissement social des hommes.
Enfin une autre raison était la crise des relations familiales et le taux de divorce très élevé dû à la surcharge psycho-émotionnelle des femmes. Les femmes travaillaient en plus d'élever les enfants et de s'occuper du ménage, ce qui les privait presque totalement de temps pour elles-mêmes. Comme le notaient les sociologues soviétiques, une cause fréquente de divorce est l'alcoolisme masculin, qui conduit à l'impuissance.
Le divorce fait de l'éducation une fonction exclusivement féminine ; le phénomène de l'absence de père, l'éducation "féminine" des garçons et le manque d'autorité masculine conduisaient souvent au développement compensatoire de la personnalité masculine (violence excessive et ostentatoire).
L'article comprend une citation révélatrice de l'écrivain Viktor Erofeyev, connu pour avoir su saisir la réalité avec justesse : "Au début des années 1980, on a assisté à un processus d'émancipation sexuelle des femmes qui a placé de nombreux hommes dans une position plutôt délicate. Le rôle stable de l'homme gagnant a progressivement disparu."
Ce qui fut n'est plus. L'homme russe se secoue. Il est temps pour lui de redevenir un homme. Si on me permet d'argumenter librement, je dirais que le système soviétique a vraiment miné l'homme russe dans tous les sens du terme, et ce déséquilibre social et culturel, à en juger par toutes les apparences, subsiste jusqu'à ce jour.
Ici je ne peux m'empêcher de faire allusion à mon féminisme médiatique (non) préféré, qui imite le féminisme occidental sans réfléchir à la complexité du contexte russe. On a l'impression que ses militantes ne se contentent pas d'absorber les bribes du discours anglophone, mais qu'elles les mélangent à un mépris inconscient pour les hommes, qui est un fait de la vie sociale. Voilà un autre facteur culturel qui ne peut que renforcer la misandrie au lieu de la surmonter. »
https://t.me/arisha_monika traduit par Divide
