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Le système post-totalitaire

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  1. À la lumière de l'ensemble des idées que nous nous faisons maintenant sur le fonctionnement de la machine de pouvoir de Poutine, je trouve le terme "néo-totalitarisme" contre-productif car il renvoie à des pratiques utilisées précédemment en Russie et présume que ce qui se passe aujourd'hui dans ce pays n'est qu'un retour en arrière (une réaction au sens historique) et que, par conséquent, nous pouvons nous attendre à l'avenir à une trajectoire plus ou moins familière avec certaines déviations dues aux spécificités du lieu et du moment.

Une lecture plus attentive des réalités d'aujourd'hui en Russie incite à utiliser un terme différent pour les décrire. À mon avis, la définition de "post-totalitarisme" la reflète mieux que celle de "néo-totalitarisme". Tout d'abord, je note que le retour au passé n'est que superficiel et limité aux caractéristiques générales qui semblent être communes à tous les systèmes totalitaires. Quant aux caractéristiques spécifiques, elles n'ont très probablement rien en commun avec le "soviétisme" et le "communisme" (ni, d'ailleurs, directement avec le fascisme et le nazisme). Il s'agit de quelque chose d'entièrement nouveau (une mutation complète), bien qu'issue des oblations d'anciens systèmes. Il faut s'attendre à des surprises, car cette nouveauté va se développer selon une trajectoire que personne n'a jamais décrite auparavant, une trajectoire qui ne correspond pas aux schémas habituels de perception du totalitarisme, du moins du totalitarisme soviétique.

Le totalitarisme russe actuel procède davantage des pages de romans anti-utopiques que du véritable passé soviétique. Il tient davantage d'Orwell, de Huxley ou de Bradbury que de Lénine, de Staline ou d'Andropov. C'est un totalitarisme très littéraire, décadent et postmoderne en général. Quelle est sa différence avec les exemples passés ?

Probablement dans l'accent mis sur le deep fake (faux abyssal) au lieu de la propagande de masse (bien qu'elle demeure comme vestige, bien sûr, mais sa nature est également très différente). Le "troisième Kremlin" tente de s'appuyer sur les technologies de gestion de la conscience, qui, sous les régimes totalitaires "primitifs" du passé, n'existaient que dans des dystopies fantaisistes, mais qui, dans la vie quotidienne totalitaire réelle, n'étaient présentes que sous forme de tendance virtuelle. Cela explique la nature apparemment "littéraire" du régime, sa "cinématographie" feinte et sa "non-substantialité". Il apparaît à tort comme un monstre-jouet, alors qu'il peut s'avérer être la machine à briser les têtes la plus atroce tout en restant la plus cool que l'humanité ait jamais connue.

Lorsque je regarde le travail des "p'tits gars du Kremlin", je me rends compte que nous avons regardé les mêmes films avec eux : "C’est la queue qui remue le chien", "La guerre civile", etc. Sauf que moi je les ai vu comme des avertissements et caricatures, et eux comme un mode d'emploi et du réalisme social. La tromperie indirecte, à plusieurs niveaux, personnalisée, strictement dosée, préventive et basée sur l'analyse continue des "big data" est la principale astuce du régime de Poutine, le point de folie de son administration. La personne moyenne n'a aucune idée des ressources que le Kremlin consacre à la "numérisation politique" de la Russie et de la mesure dans laquelle il y croit comme en une pierre philosophale de son pouvoir éternel sur le pays. Tous ces gloussements à propos de la prochaine introduction d’un nouvel "homme bureaucratique" ne sont pas un lapsus freudien de fonctionnaires analphabètes (comme il semble à première vue), mais font partie d'un véritable plan de "recyclage des cerveaux" gigantesque et tout à fait délibérément mis en œuvre. Ce que nous voyons et entendons n'est que “la queue de l’éléphant“ une infime partie d'une énorme machine à contrôler l'inconscient collectif, contrôlée conjointement par l'Administration Présidentielle, le FSB, des centres de "recherche" pseudo-privés et qui sait qui d'autre.

L'essence du travail de cette machine géante est de détecter, prévenir et supprimer toute perturbation de l'environnement à une échelle gigantesque sur la base d'une surveillance en ligne de la conscience de masse, tout en maintenant la violence ouverte à un niveau minimum (c'est-à-dire en la gardant ciblée et sélective). En termes de médecine politique, il s'agit d'un cas plus difficile à traiter que les précédents types de totalitarisme.

  1. Essayant d'évaluer les tactiques du Kremlin dans la perspective quelque peu dépassée de nos connaissances actuelles sur la manière dont les systèmes totalitaires du XXe siècle étaient structurés et fonctionnaient, nous commettons par inadvertance un certain nombre d'erreurs importantes dans nos calculs et projections, sous-estimant largement la capacité d'adaptation du régime aux défis, ainsi qu'en évaluant mal, voire en surestimant, l'efficacité des outils utilisés pour faire pression sur le régime, notamment les sanctions, la contre-propagande, etc.

Un exemple de la mauvaise compréhension du fonctionnement du post-totalitarisme de Poutine est la mauvaise évaluation du potentiel de soutien à la guerre en Ukraine et de l'impact possible des activités de mobilisation sur le régime. Le premier a été sous-estimé et le second surestimé. Apparemment, l'entrée en guerre du Kremlin n'était pas une action spontanée et réflexive (réactive), mais une démarche profondément réfléchie, calculée et prospective. En ce sens, l'erreur manifeste de calcul au début de la campagne militaire, lorsque la "Blitzkrieg russe" a échoué, n'a pas vraiment eu l'importance stratégique qu'on lui avait attribuée pendant un certain temps. Elle a été douloureuse, mais pas fatale, et le système a donc pu y survivre sans dévier de la trajectoire militaire. Car la guerre pèse plus qu'une victoire pour le Kremlin. Elle est une façon de penser et de vivre dans une société post-totalitaire.

En substance, la surveillance et le réglage sont à la base du système. En principe, ce qui est nouveau ici, c'est l'accent mis sur les possibilités des nouvelles technologies. Cependant, il ne faut pas oublier que la naissance et l'évolution même des systèmes totalitaires ont été étroitement liées au progrès des technologies médiatiques (l'émergence de la radio, puis de la télévision). En conséquence, l'avènement des médias sociaux et les possibilités du big data ne conduisent pas seulement à la possibilité d'un retour aux pratiques totalitaires du passé, mais à leur changement qualitatif, un saut évolutif dont les conséquences sont encore peu comprises. Ce qui est clair, c'est que le Kremlin investit activement d'énormes ressources matérielles et intellectuelles dans l'étude de toutes les micro-vibrations significatives du sentiment public et les influence de manière interactive en mode rétroactif en corrigeant les situations boiteuses et les perturbations.

Les nouveaux gourous du post-totalitarisme siphonnent d'abord un extrait d'agressivité dans le subconscient collectif du peuple russe, puis le réinjectent dans la conscience publique sous la forme d'un stimulant militariste. L'organicité de cette injection endort le système immunitaire de la société et rend la micro-gestion de la conscience beaucoup plus efficace que ne fut le macro-management des âges du grand style idéologique. Ainsi, à l'aide des dernières technologies de l'information, le Kremlin a transformé sa vulnérabilité (le manque d'idéologie de qualité) en un avantage (une extraordinaire omnivocité idéologique).

Le régime ne vise pas l'inclusivité totale, comme le faisaient ses prédécesseurs. La tendance est là, mais elle n'est pas dominante. Les citoyens moyens sont maintenus à l'intérieur de bulles sociales d'information aussi longtemps que possible, ce qui bloque la formation de réactions sociales en chaîne. En même temps, ces bulles jouent le rôle d'incubateurs politiques particuliers. Lorsque la température à l'intérieur de celles-ci parvient à atteindre une norme prédéfinie, un nombre nécessaire et strictement limité de ces bulles sont crevées et leur contenu est versé dans un champ magnétique pré-calibré, formant un plasma social, qui se déverse dans la guerre et y est incinéré. Tout compte fait, c'est plutôt astucieux.

C'est cette technologie qui explique le mieux pourquoi ni les mobilisations passées ni celles à venir n'ont provoqué ou ne provoqueront d'explosion, mais au contraire, seront soutenues par la société. Parce qu'elles sont "partielles". La mobilisation partielle ne fait pas référence au nombre de personnes enrôlées dans la guerre, mais à une technologie sociale particulière de "cannibalisation" dans laquelle certains groupes sont mobilisés (car ils y sont préparés en interne) tandis que d'autres sont maintenus en suspens à l'état de conserves. Ces "conserves" continuent pour l'instant à mener une vie normale (magasins, théâtres, restaurants, shopping, tourisme). Mais uniquement jusqu'à ce que le moment vienne d'éclater leur bulle.

https://t.me/v_pastukhov 19/02/2023, 17:02