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Les taulards au front

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Vider les prisons fut toujours un souci pour qui n’en voulait pas trop construire. Et le seul moyen d’y parvenir a été en général de mettre les repris de justice au service d’un projet de l’État. Les puissances européennes considéraient par exemple les colonies et territoires peu peuplés comme des déversoirs pour le surplus de justiciables : la Louisiane pour la France, l’Australie pour l’Angleterre. La Russie donnait les clefs de la Sibérie à ses fortes têtes, elle offrit le Caucase et les confins de la Chine à ses hérétiques, chrétiens dissidents…

Au XXIè siècle, les prisons russes sont bondées, en partie insalubres, les caïds y font la loi, les violences et les atteintes aux droits les plus élémentaires y sont quotidiennes ; réputée disparue dans les années 1950 (mais résiduelle au Caucase et dans les pays indépendants d’Asie centrale)- la torture y a refait son apparition depuis une dizaine d’année. La mutinerie qui éclate le 10 avril 2020 dans le centre pénitentiaire d'Angarsk, à 5 000 kilomètres à l’Est de Moscou, fera scandale, obligeant les autorités à permettre la visite de médiateurs et débouchant sur des constats sévères dans plusieurs autres centres d’internement.

Vladimir Jirinovski, leader bouffon d’une extrême-droite aux ordres de l’autocrate, avait préconisé de désemplir les prisons en proposant aux criminels de racheter leurs fautes en « libérant » la Crimée. C’était bien longtemps avant l’annexion de 2014. Il ne fut pas suivi à ce moment, l’opération ne nécessitant pas le recours aux pensionnaires des centres de détention. À l’été 2022, Poutine a autorisé son “cuisinier“ et chef de corps mercenaire a recruter dans les camps. L’opération a été un franc succès. Des milliers de détenus ont souhaité jouer à quitte ou double.

Les survivants sont libérables et une bonne part ont été graciés ou vont l’être incessamment, ce qui effraie la population car il s’agit pour beaucoup d’individus dangereux et récidivistes. Pourtant tout le monde se tait, comme pour tout ce qui arrive, attendant que ça se passe… car il ne fait pas bon râler ouvertement. Et nul ne semble s’intéresser au bilan de cette opération d’ampleur inédite. Une chaîne Telegram d’opposition nommée VolyaMédia https://t.me/volyamedia a cependant mené l’enquête :

« Combien de prisonniers ont survécu à leur service dans le corps mercenaire “Wagner“ ?

Evgueni Prigojine publie périodiquement des vidéos d'anciens prisonniers revenus de l'"opération spéciale". Il parle de purification, d'héroïsme et de renaissance. Les vidéos ne montrent jamais plus de deux douzaines de "revenants". Il est logique de supposer que s'il y avait plus de survivants, la vidéo n'en montrerait sûrement pas quelques dizaines, mais quelques centaines. Mais deviner ne signifie pas savoir avec certitude. Nous avons vérifié.

Il est difficile de connaître le nombre de prisonniers qui se sont tirés en découvrant le nombre de grâces signées par Poutine. Ces informations ne sont pas publiées, et les personnes qui y ont accès ne sont pas enclines à la franchise. Néanmoins, nous avons réussi à obtenir des chiffres à peu près similaires de deux sources de l’Administration Présidentielle. Selon elles, du 1er juillet 2022 à fin janvier 2023, Vladimir Poutine a gracié de 1 012 à 1 092 prisonniers, passés par le Wagner. Certains d'entre eux ont été graciés pendant leur séjour à l'hôpital. Nous n'avons pas été en mesure de confirmer ou d'infirmer cette information par des sources du corps mercenaire, car seul un tout petit nombre de personnes dispose d’un accès à ces chiffres, et de plus, nul n'a envie de faire l’expérience du coup de massue sur sa joue.

Mais les sources du ministère de la Défense et dans l'armée même sont toujours prêtes à aider. Ils n'ont pas de données sur le nombre de graciés, mais ils ont des données sur le nombre de prisonniers dans le corps Wagner et sur ceux qui subsistent. Selon plusieurs sources du ministère de la Défense et de l'armée russe, de juillet à janvier, entre 56 240 et 57 602 prisonniers ont été recrutés par Wagner. Au 30 janvier 2023, il en restait 7 450 - 7 600 dans les rangs. Les autres sont morts, prisonniers, blessés ou graciés, certains ont eu des permissions longues ou été libérés pour de bon.

Selon des informations provenant de 26 régions de la Fédération de Russie, dont les sources au sein des administrations ont pu nous parler, ce sont surtout des cercueils scellés qui sont ramenés chez eux, et seuls quelques vétérans-prisonniers vivants rentrent chez eux. Tant ces témoignages que les chiffres que donne le personnel de l'armée confirment l'information sur le petit nombre de "wagnériens" graciés. Une autre confirmation indirecte est donnée par les pertes généralement élevées dans les unités du corps mercenaire. Fin janvier, il restait environ 36 000 combattants, alors qu'ils étaient deux fois plus nombreux début novembre.

Les informations que donne le Service pénitentiaire fédéral confirment des pertes élevées parmi les prisonniers, annonçant le prochain recrutement massif de pensionnaires de colonies pénitentiaires russes, des prisons et même des centres de détention provisoire. » @Volyamedia

NdT : le recyclage de criminels pour les attaques frontales les plus difficiles n’est pas une invention russe, il a été pratiqué par les USA lors des débarquements de Sicile et Normandie. Longtemps, la légion étrangère française fut aussi un corps ouvert aux délinquants ; Prigojine recycle les notions de purification et renaissance, d'origine française. Ce qui est inédit, c’est l’échelle de l’expérimentation, le niveau de pertes allant de pair. Un chiffre manque dans le décompte de VolyaMédia : le nombre de ceux qui choisissent de rester dans Wagner pour être réaffectés sur un autre front, dans un autre pays. Divide