Il y a ce terme postmoderne : " narratif ". Utilisé à tort et à travers. En substance, il s'agit d'un type de récit court, d'une note. Le trait caractéristique de ce récit n'est pas le compte rendu objectif de ce qui se passe, mais un récit interprétatif de ce qui se passe, c'est-à-dire un récit délibérément subjectif sans la moindre prétention à l'objectivité.
Et bien là, maintenant, la situation est sans ambiguïté : les autorités ont mis le cap sur l'extermination accélérée du peuple russe au sens physique du terme. Par la destruction des institutions sociales, par la baisse du niveau de vie, et maintenant par des aventures militaires qui font des milliers et des milliers de victimes directes. Par conséquent, il était nécessaire (et urgent) de créer un cadre idéologique dans lequel la mort devait devenir l’unique remplissage donnant du sens à la vie. Son essence précieuse et porteuse de sens. La vie elle-même doit devenir un fardeau, la mort, en tant que telle, un objectif vers lequel une population inutile doit tendre d'elle-même, mais sous le patronage sensible du pouvoir, qui donne une direction au marasme suicidaire qui enveloppe l'inconscient collectif.
Le sujet a d'abord été abordé en douceur, histoire de tester le goût du jour, par des philosophes-penseurs, semi-marginaux mais encensés ; puis de plus en plus, et puis leur emboîte le pas une directive politique venue d'en haut. Lors d'une réunion avec les mères de militaires tombés au combat, Poutine, s'adressant à l'une d'entre elles, a déclaré : "...il y a des gens dont on ne sait pas si elles vivent ou non, et on ne sait pas comment elles partent – à cause de la vodka ou autre chose – d’un coup elles partent. Ont-ils vécu ou non ? Et imperceptiblement [la vie] s'est dévidée on ne sait trop comment, sans qu’on sache si la personne a vécu ou non. Tandis que votre fils a vécu. Son objectif a été atteint. C’est en ce sens, bien sûr, que sa vie a fait sens, a eu un résultat. Le type de résultat qu'il recherchait...".
On ignore comment Poutine sait quel était le but du fils mort de la malheureuse mère. En fait, il ne s'en soucie pas vraiment. L'important est de promouvoir le narratif, c'est-à-dire le story-telling de son méta-univers personnel appliqué à la tâche à accomplir. Ce que Poutine expose n'a rien à voir avec la vie réelle, mais correspond parfaitement à son interprétation personnelle de ce qui se passe, dans le cadre de laquelle sa survie personnelle doit être payée par des hécatombes de victimes.
En substance, nous avons une image très claire de ce qui se passe aujourd'hui : d'un côté, un pouvoir gérontocratique, qui répond parfaitement à toutes les caractéristiques de cette définition : rejet total de toute nouveauté, lutte contre tout changement (poids mort de la "stabilité" à tout prix), et absence d’ascenseur social pour qui que ce soit à l'exception de leur propre progéniture, qui elle aussi n'accédera au pouvoir qu'après la mort naturelle de ceux qui l'ont engendrée. Tout l’assortiment qu'il faut pour tuer un pays et une société, quels qu’ils soient. De l'autre côté, il y a les nouvelles générations qui vivront dans le futur. Auxquelles l'avenir est aujourd'hui dénié par ce même pouvoir gérontocratique qui considère cet avenir comme une menace mortelle pour lui-même.
En fait, nous sommes entrés dans l’ère d’une guerre, où un camp comprend très bien ses buts et ses objectifs, mais où l'autre camp ne peut pas comprendre qu'il est l'ennemi numéro un du premier. Le présent agonisant tente de détruire le futur encore vivant, les vieux usurpateurs qui détiennent le pouvoir exterminent les jeunes générations, espérant sinon la vie éternelle, du moins le plus long séjour possible au pouvoir. Jusqu'à la mort.
L'opération spéciale est une revanche sur l'Ukraine, qui passe par un changement de génération difficile et malaisé. Les gens nouveaux en Ukraine ne sont ni meilleurs ni pires que les précédents. Ils sont différents. Et c'est pourquoi il est plus facile pour eux de ne pas "rattraper" les erreurs et les mauvais calculs de la génération précédente, mais de les rejeter et de créer leur propre réalité. Qui, encore une fois, n'est ni meilleure ni pire, mais différente. C'est précisément pour cela que le Kremlin, qui n'est absolument pas prêt à se séparer du pouvoir, déteste existentiellement les nouvelles autorités de Kiev, dont la faute est d'être nouvelles. Elles ont une mentalité différente, des approches différentes et ne vont absolument pas correspondre aux notions d'une génération qui, en Ukraine même, est déjà partie alors qu’elle se cramponne de tous ses crochets à la Russie. Par conséquent, la nouvelle génération est pour le Kremlin un ennemi mortel qui doit être détruit. Y compris physiquement. D'où les combats, au cours desquels les jeunes sont les premiers à mourir. Et en ce sens, l'opération spéciale n'est pas seulement une revanche sur l'Ukraine, mais sur tous les jeunes, que les dirigeants actuels de la Russie ne seront plus. Les gérontocrates du Kremlin voient les jeunes comme une menace et leur fixent donc pour objectif de mourir tout de suite. Au profit des anciens vampires qui s'accrochent au pouvoir.
C'est pourquoi l'objectif politique de « mourrez!! " a été exprimé clairement, ce que la propagande a immédiatement repris et a commencé à le pousser jusqu'à l'absurdité la plus totale. La propagande ne peut pas faire autrement. Sinon, ce ne serait pas de la propagande.
La tâche est simple : extermination des jeunes. De ce côté-ci, de ce côté-là. Voilà qui ne fait aucune différence. Plus il y en a, mieux c'est. Et ceux qui ne peuvent pas être exterminés doivent être emprisonnés ou jetés hors du pays. Et des dizaines de milliers fuient. Quarante pour cent des jeunes sont disposés à fuir un pays où ils n'ont d'autre choix que de mourir.
Le mot "mort" est partout. Il est prononcé avec délectation, comme en passant. À bon ou mauvais escient. La mort sur le champ de bataille. La peine de mort comme punition. Incinération nucléaire de tout le monde autour. Les morts-vivants du Kremlin, sentant proche la fin de leur existence, sont en fait prêts à entraîner avec eux des milliers, des centaines de milliers et des millions de personnes. La seule chose qui les ralentit est leur peur animale personnelle de la mort. Sans elle, ils auraient appuyé sur tous les boutons rouges en même temps depuis longtemps. Mais la peur personnelle (et la nature indécise et lâche des hauts dirigeants du Kremlin a été démontrée à maintes reprises) - elle et elle seule est aujourd'hui le fusible qui se dresse entre les goules qui détestent la vie et celles qui craignent la mort.
Néanmoins, la guerre entre eux et la jeune génération ne devient pas moins sanglante. Cela n'a aucun sens de dire que l'issue de cette guerre est prédéterminée. La question est cependant de savoir combien de personnes ils vont tuer (littéralement) avant de disparaître. Une chose est claire dès à présent : beaucoup. Énormément.
Anatolyi Nesmiyan dit « el-Murid » 10-02-2023 10:25
