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Que ce passe-t-il en Géorgie ? L’ambassadrice des Etats-Unis se met à déplorer la présence de « groupes puissants acharnés à dissocier nos politiques et défaire l’alliance entre les USA et ce pays ». De quel projet étasunien la Géorgie s’écarte-t-elle ? De l’entrée en guerre aux côtés des Ukrainiens disent à mi-voix les électeurs du parti au pouvoir.

Le 11 février, le Premier ministre géorgien Irakli Garibashvili se lance, devant un parterre de journalistes, dans une diatribe contre Kiev : "Les tentatives d'introduire d'une manière ou d'une autre le conflit dans notre pays se poursuivent sans relâche. Nous avons entendu des déclarations en ce sens de la part de représentants des autorités ukrainiennes. Leur objectif était d'ouvrir un "second front".

Ce n'est pas la première fois que le chef du cabinet géorgien manifeste son mécontentement à l'égard de la politique des autorités ukrainiennes. Des colères au goût de divorce après un long compagnonnage, à la hauteur de la place qu'occupe l'Ukraine dans l'agenda politique géorgien. La communauté d'intérêts des deux pays a été démontrée à plusieurs reprises au cours de la période post-soviétique. En Géorgie comme en Ukraine, la perception dominante est que les conflits en Abkhazie, en Ossétie du Sud et dans le Donbass sont imputables à des machinations de la Russie et nullement dus à des erreurs de calcul dans la construction des États-nations géorgien et ukrainien. Aussi la politique étrangère des deux pays demeure-t-elle très similaire, orientée contre la Russie et ses alliés ; les deux pays votent les mêmes motions.

Cependant, l’agenda de la politique intérieure contredit en Géorgie même ces prises de position. Tout tourne autour de la figure de l’opposant le plus dangereux, l’ancien Président Mikheil Saakashvili maintenu en prison par l’homme fort du pays, l’oligarque Bidzina Ivanishvili. Ces hommes ont été alliés de circonstance quand Saakashvili tenait le pays ; mais ils ne furent jamais complices. Le président pourfendeur de la petite corruption généralisée, artisan de la tension militaire avec la Russie, a été une pomme de discorde entre la Géorgie et l'Ukraine, cette dernière refusant de l’extrader, même lorsque sa seconde carrière politique prit fin en Ukraine. Petro Porochenko se débarrasse du Géorgien encombrant mais le ménage : il lui évite le vrai règlement de compte, le grand classique comme l’attentat, l’accident fatal… Volodymyr Zelenski conserve un temps dans son équipe des ennemis de Saakashvili mais plaidera pour sa libération, son jugement équitable…

Tbilissi ne supporte pas cette ingérence dans ses affaires intérieures, lesquelles ont souvent moins relevé du pur brigandage que ce ne fut le cas en Ukraine. Depuis l’agression russe, les relations bilatérales se sont encore détériorées, Garibashvili et son parti Rêve géorgien étant arque-boutés sur un pacifisme sourcilleux. Pour faire contraste avec Saakashvili que le régime géorgien présentent comme la personnification de la guerre et de l'aventurisme. Les événements de 2008 ne sont pas digérés et nourrissent des polémiques. Une majorité de citoyens veulent réinvestir les régions séparatistes confisquées par des hommes à la solde de Moscou, mais il n’y a pas vraiment de « parti de la guerre » en Géorgie. La solution idéale serait un Yalta caucasien imposé à la Russie par sa défaite, pourvu que ce repartage ne coûte rien aux montagnards et tout aux Slaves qui s’entretuent… Ainsi, le 11 février, Garibashvili a déclaré : "Notre gouvernement a réussi à éviter la plus grande épreuve pour notre pays : la guerre".

L’Ukraine, naguère amie, est perçue comme le vecteur de tous les malheurs. C’est comme si on lui devait l’irruption de dizaines de milliers de réfugiés de Russie, vaches à lait détestées qu’on aime exploiter mais dont on craint qu’elles deviennent vite insolvables et précipitent le fragile petit pays caucasien dans le marasme. Et puis ces réfugiés réintroduisent l’usage de la langue russe dans la vie quotidienne, qu’on se faisait fort d’éradiquer mais dont on ne peut se passer pour parler aux pays voisins, que les nombreuses minorités ethniques continuent de mieux pratiquer que la langue de l’État. La sortie de l’empire moscovite n’est pas de tout repos.