Tandis que la presse française semble trouver superflu de suivre les péripéties de l’affaire qui secoue et divise l’opposition russe en fonction des rapports entretenus (ou non), inavoués du moins, avec les oligarques, le Financial Times s’en préoccupe, confirmant la semaine dernière que des lettres demandant la levée des sanctions contre le cofondateur de l'Alfa Bank, Mikhail Fridman et ses trois associés, ont bien été signées par deux des dirigeants de la fondation anti-corruption d'Alexeï Navalny. Outre le président démissionnaire de la fondation, Leonid Volkov, l'appel a été signé par le directeur exécutif de la fondation, Vladimir Ashourkov. Ce dernier aurait signé un premier document dès avril 2022 et l’aurait fait contresigner par Ilya Yashine, militant de l'opposition qui a été récemment condamné à 8,5 ans de prison pour diffamation et diffusion de "fakes" sur l'armée russe. Yashine aurait signé deux lettres, la première juste avant son arrestation, ont indiqué deux sources au FT.
Yashine a pris des risques importants à diverses reprises, il a aussi été candidat aux élections pour le parti de Navalny. Il passait jusqu’ici pour un martyr, un militant incorruptible. Le fait que des politiciens engagés dans une campagne dangereuse en faveur de la probité en affaires et qui disent considérer que la corruption est la principale plaie qui mine la société, aient signé une lettre en faveur d’un groupe bancaire associé de longue date avec les entreprises du régime est déroutant. Cela ne peut que conforter le discours des ultras, si tant est qu’on s’attarde sur le sujet dans le contexte de la guerre...
Tout le scandale repose sur le seul fait que les signataires aient tenté de nier en bloc. L’affaire est ancienne mais restée cachée, comme honteuse, et c’est une démarche de Volkov qui la révèle : il évoque début mars au micro de Bloomberg son appel à Ursula von der Leyen, chef de la Commission européenne, et reconnait avoir signé le document au nom de l'organisation à l'insu de ses collègues, outrepassant ainsi sa position. Or, c’est faux, tous étaient de connivence, sauf sans doute Navalny qui le pourrait difficilement, se trouvant derrière les barreaux. Niant l’authenticité du document et affirmant qu’on a “photoshopé“ sa signature (sic), Volkov s’est en tout cas ridiculisé et a porté préjudice à la réputation de Navalny. Cette histoire idiote va s’oublier en apparence mais sera déterrée dès que nécessaire et aura sur le long terme des répercussions déplorables.
Autre sujet, nullement connexe mais qui soulève aussi la question des financements occultes : les thèses pour la paix. Les réseaux sociaux indépendants en Russie s’interrogent sur le mystère de l’impunité de Leybin, journaliste qui fut un certain temps sponsorisé par un grand oligarque, V. Potanine, et reste peut-être sous sa protection. Une fois de plus, on constate qu’il n’est pas possible d’oser le moindre geste sans disposer de ce qu’on nomme « un toit » c’est à dire un protecteur puissant en mesure d’intercéder pour vous éviter la prison… Les premiers jours, on a beaucoup réagi à la publication du plan de paix, espérant comme Igor Dmitriev, né Ukrainien et passé aux Russes, que le Kremlin avait quelque intention cachée en laissant ainsi un “homme nouveau“ sorti de nulle part prendre la parole. Mais il ne s’est rien passé et Dmitriev a publié le commentaire d’un Ukrainien désillusionné, plus favorable à la résistance à l’invasion russe mais cependant lucide, répondant aux thèses de Leybin :
"Aucune paix n'est possible aujourd'hui. Pas plus du côté russe, que du côté ukrainien. Podolyak a déclaré que si la paix intervient sans une défaite complète de la Russie, les Ukrainiens se disperseront dans le monde, l'économie tombera en lambeaux et l'Ukraine cessera d'exister en peu d’années. Et il a raison. En ce moment, ils (le gouvernement NdT) construisent des fortifications le long de la frontière avec la Moldavie. Tout le monde parle de la Transnistrie, mais je pense que c'est pour que les hommes ne s'enfuient pas.
Il y a aussi une part de vérité. L'Ukraine a subi de tels dommages qu'elle ne pourra pas s'en sortir sans injections extérieures, même en cas de victoire. Et les injections extérieures peuvent provenir soit de l'Occident comme le soutien pendant la guerre, soit de la Russie, et on sait bien dans quelle optique. Dans tous les cas, la raison d'être de l'État ukrainien (comme celle de l’ État russe) devient la guerre. L’administration présidentielle le concède : "en l’absence de réparations, nous devons prévoir d’être endettés pour 37 ans". C'est ce qu'a déclaré le vice-ministre ukrainien des finances. À l'heure actuelle, le budget est constitué à 60 % de prêts et il n'y a aucun moyen de redresser la situation. Ils vendent les ports, le sous-sol, etc. Sans parler de l'obsolescence des infrastructures, des centrales nucléaires qui doivent être mises hors service dès l'année prochaine. »
Autre affaire d’argent qui disqualifie cette fois l’État russe : Evgeny Prigogine a été présenté comme un homme redoutable et influent en Russie depuis le début de la guerre. On l’a soupçonné de vouloir évincer Shoïgou de son poste de ministre de la défense, pour prendre le contrôle de l'armée. Puis il a semblé disqualifié; mais il réapparait toujours. Dans la première quinzaine de mars, il a été rapporté qu’il aurait négocié un gros contrat avec Igor Ivanovitch Setchine, le chef de Rosneft, membre du cercle rapproché de Poutine. On s’est dit ça y est, le coup d’État n’est plus loin, la conspiration contre Poutine est si avancée que deux de ses séides, naguère rivaux, font bloc autour de leur maître.
Mais cette analyse est un pur produit des rêves éveillés de quelques oligarques, dont Mikhaïl Khodorkovski qui espère toujours le retour aux années 1990, c’est à dire les temps bénis de son amitié avec Abramovitch, Berezovski, Deripaska et quelques autres. Amitié sans doute relative car aucun n’a levé le petit doigt pour le sauver de la prison…
Que fait Prigogine chez Setchine ? Il demande de l’argent car il en manque. Trop de troupes engagées sur un front qui n’offre aucun rendement. Wagner s’autofinance en grande partie sur les théâtres de guerres lointaines, surtout en Afrique. En Ukraine, la troupe est sous contrat avec le ministère de la défense et dépense les revenus alloués par le ministère de l'éducation au titre de la restauration scolaire qui est la vraie spécialité du “cuisinier“. Trop de bouches à nourrir, le nombre des repris de justice qui gonflent les effectifs n’est pas public mais on estime qu’il y a en ce moment 90 mille mercenaires alors qu’il y en avait au plus 15 mille avant guerre.
Konstantin Malofeyev, l’oligarque néo-monarchiste et ultra-chrétien orthodoxe, a déjà contribué à la solde des troufions et aux funérailles de nombreuses victimes. Il a demandé en retour l’exclusivité sur certains gisements de minerais rares qui n’étaient pas jusqu’ici exploités dans la zone envahie. Mais Malofeyev n’a pas les moyens de s’offrir Wagner tout entier. Aussi le “cuisinier“ a-t-il sollicité Setchine qui aurait, dit-on, accepté pour cette guerre d’Ukraine alors qu’il avait refusé de contribuer à l’entretien de Wagner sur des théâtres où Rosneft fore et pouvait avoir recours à une garde : Libye, Nigeria et Sud-Soudan.
Tout indique que c’est Poutine qui a demandé à Setchine de se montrer plus large. Et les moyens de Rosneft ont contribué au silence subit des mercenaires. Aucun sous-officier de Wagner de tourne désormais de vidéos pour se lamenter sur les approvisionnements, le manque de munitions. Soit on n’en manque plus, soit la solde est enfin payée et le silence d’or.
