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Autour de Staline

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Voici 70 ans exactement, le 5 mars 1953, disparaissaient deux figures : Joseph Staline et Sergueï Prokofiev. Le malheur voulut que l’annonce du décès du génie de la musique intervint deux jours plus tard, effacée par le mauvais génie bourreau des peuples… Mais ce 5 mars 2023, c’est encore de Staline dont on parle en Russie et dans beaucoup de pays limitrophes où sa férule se fit sentir, terriblement. Aussi proposons nous deux petits textes oubliés suivis d’une réflexion sur l’actualité paradoxale de Staline :

Tout d’abord un extrait d’une correspondance de Nikolaï Boukharine, bolchévik modéré qui fut son allié avant d’être tué sur son ordre aux termes d’un procès grotesque : «  Ici, vous dites que vous ne le connaissez pas beaucoup, mais nous, on le connaît bien. Il est malheureux parce qu'il ne peut convaincre tout le monde, pas même lui-même, qu'il est plus grand que tout le monde, et ce malheur est peut-être son trait le plus humain, mais il y a quelque chose qui n'est pas humain, mais diabolique en lui, du fait de son 'malheur' même : il ne peut pas s'empêcher de se venger des gens, de tout le monde, et surtout de ceux qui sont en quelque sorte plus élevés, meilleurs que lui... Si quelqu'un parle mieux que lui, il est condamné, il ne le laissera pas en vie, parce que cet homme sera pour lui le rappel éternel qu'il n'est pas le premier, pas le meilleur, et si quelqu'un écrit mieux que lui, son affaire est mal engagée, parce que c’est lui seul qui devrait être le premier écrivain russe. »

Autre document d’époque, une proclamation éditée par une opposition en exil qui n’est plus guère mentionnée tant elle fit honte aux dirigeants européens et américains qui la finançaient après la seconde guerre mondiale alors qu’elle avait été soutenue par le régime nazi : le NTS, Union Populaire du Travail des Solidaristes russes. Malgré le désaveu général des puissances occidentales, ce parti politique structura la dissidence russe jusqu’à la fin des années 1970… Resté très minoritaire et en opposition radicale, il a évolué vers le monarchisme au fil des années 1992-2014. Le paradoxe veut pourtant que cette opposition ait infiltré les couches dirigeantes, largement contribué à penser la mue du régime intervenue en 1991 et influé l’idéologie du groupe dirigeant la Russie actuelle…

Déclaration du Bureau exécutif du Conseil du NTS à l'occasion du décès de Joseph Djougashvili :

"Staline est mort. La situation de notre peuple a-t-elle changé ? Non, elle n'a pas changé. Les fermes collectives, l'asservissement des travailleurs, l'esclavage mental de l'intelligentsia - demeurent. La privation du droit de vote, les salaires de misère, l'insécurité constante quant à l'avenir et le piétinement des libertés civiles, tout est resté. La gouvernance de notre pays a-t-elle changé ? Non, elle n'a pas changé. Reste une dictature autocratique incontrôlée, piétinant même ses propres lois. Le parti communiste, les organes punitifs et les camps de concentration sont restés. Les objectifs de la dictature ont-ils changé ? Non, ils n'ont pas changé. L'édification forcée du communisme esclavagiste dans notre pays, premier objectif, est resté. L'extension forcée, au moyen de la guerre, du communisme esclavagiste au monde entier - deuxième objectif - demeure. Par conséquent, à la suite de la mort de Staline, ni la position de notre peuple, ni la gouvernance de notre pays, ni les objectifs de la dictature n'ont changé.

Staline est mort - le régime stalinien demeure. Les descendants de Staline tenteront de préserver ce régime. Ils n’introduiront aucun changement qui rendrait la vie plus facile au peuple. Même s'ils le voulaient. Ils vont maintenant se battre férocement entre eux pour le poste de dictateur. Ils poursuivront leurs propres intérêts dans cette lutte et non les intérêts du peuple. En s'attaquant les uns aux autres, ils s'attaquent avant tout au peuple.

Qui peut changer la situation ? Qui peut, avec la mort de Staline, enterrer également le régime stalinien ? Seul le peuple lui-même peut le faire. Il n'y a qu'un seul moyen : la révolution. La bande des rebuts de Staline, qui s'accroche convulsivement au pouvoir, il faut la faire disparaître et prendre le pouvoir entre ses propres mains. L'environnement pour la révolution n'a jamais été aussi favorable qu'aujourd'hui. Les staliniens, décapités par la mort du leader, déchirés par des querelles internes, sont une bonne cible à atteindre. Ils le sentent, et prennent, sous l’effet de la peur, des mesures d'urgence, se pressent pour éviter le désordre et la panique, crient au caractère monolithique du Parti et en même temps dispersent son présidium, menacent hystériquement les "ennemis intérieurs", s'implorent mutuellement d'être unis. Et tout cela au lieu d'enterrer tranquillement leur leader bien-aimé.

Leur peur est-elle justifiée ? Oui, elle est justifiée. Ils sont peut-être les mieux placés pour voir les opportunités révolutionnaires qui ont maintenant été créées dans notre pays, ouvertes devant notre peuple. Cela signifie-t-il que la cause de la révolution est déjà assurée ? Que la révolution va se produire d'elle-même ? Non, la cause de la révolution exige un travail acharné. Et dans l'environnement actuel, dans une situation de grande opportunité révolutionnaire, vous devez travailler particulièrement dur et avec diligence. Tout donner à la cause de la révolution.

Qu'est-ce qui est maintenant nécessaire à la révolution ? Propager l'idée de la révolution comme le seul moyen de sortir de la situation actuelle, alors que les autorités sont en proie à une lutte interne acharnée et que le peuple a soif d'un changement radical de régime. Renforcer et accroître notre organisation révolutionnaire, créer par la propagande un environnement propice à la croissance rapide de petits groupes révolutionnaires de deux ou trois personnes au maximum. Observer attentivement les développements afin de ne pas manquer les moments opportuns pour des grèves, même petites, contre les autorités.

Attendre le signal du quartier général de la révolution pour frapper un coup décisif. Telles sont les tâches du mouvement révolutionnaire." _________________________________________Revue Posev, 7 mars 1953, Union populaire du travail (NTS).

La résurgence perpétuelle de groupe révolutionnaires, de droite comme de gauche, depuis les années 1950 en Russie, n’a eu, comme on peut le constater aucun effet sur une société globalement conservatrice et effrayée par toute proposition de chambardement. L’absurde guerre en cours ne semble pas remettre en cause le consensus social. Cependant, un néo-stalinisme paradoxal se diffuse dans la société, fondé sur l’image d’incorruptible du « petit-père des peuples ». Anatoli Nesmiyan ‘el-Murid’ explique en quoi le programme stalinien de terreur dirigée contre la concussion est actuel et comment, alors que le déploiement d’une violence extrême sur le front relativise les terribles effets des répressions politiques du passé, le désir diffus d’imposer une rotation drastique à un encadrement qui manifeste une singulière incompétence en tous domaines peut réactiver le mythe stalinien :

« Staline, comme tout dirigeant d'un tel calibre qui a eu une influence significative sur l'histoire, ne peut pas être un homme "d’un seul tonneau". On comprend qu'il peut être évalué de plusieurs façons. En fait, il est plus correct d'évaluer non pas l'homme lui-même, mais les résultats de ses actes. Et cette évaluation est toujours très simple : on compare ce qui était avec ce qui est advenu. Tout en étant compliquée, ambiguë, et nécessitant de manipuler un matériel factuel assez important. Ainsi, l'évaluation de Staline et de son régime se borne généralement à une appréciation extrêmement primitive dans laquelle le thème de la répression, des représailles et des exécutions l’emporte. Dans la perspective d'aujourd'hui, du point de vue coutumier d'un humanisme élémentaire, une telle appréciation paraît tout à fait compréhensible. Cependant, elle présente aussi des faiblesses évidentes.

La Russie soviétique, une fois établie, avait pour objectif de se développer. Comme tout système social émergent. Et c'est précisément cette tâche qui est entrée en contradiction avec les forces qui avaient fondé cette Russie soviétique - toute une strate de "vieux bolcheviks" et de héros de la guerre civile. Ce sont eux qui avaient tout réussi et avaient un intérêt direct à préserver le statu quo, parce que toute évolution même partielle signifiait le démontage de l’état de fait atteint. La tâche principale de l’expansion était donc de libérer le circuit de gouvernance du pays de la génération précédente, capable d'émeutes et de révolutions, de fusillades et de chevauchées. Et comme il n'y avait pas d'autre système de rotation des cadres que leur libération forcée de leurs postes...

Extrapolant à notre époque, nous pouvons dire avec une certitude absolue que la situation est littéralement la même aujourd'hui. Le crime organisé et l'appareil bureaucratique qui l'accompagne, y compris l'appareil de sécurité, ont fait leur propre révolution de leur cru, s'emparant du pouvoir central dans le pays au début des années 90. Cela a été suivi par une courte période de redistribution rapide de la propriété, après quoi les principales tâches de ce groupe social ont été résolues, leur seule stratégie d'action étant de s'accrocher au statu quo et de stopper tout projet de développement. C'est ce à quoi nous assistons aujourd'hui. La cause est la même. Tout développement amène de nouvelles personnes au pouvoir, ce qui signifie que les générations précédentes doivent en partie être évincées, en partie partir d’elles-mêmes. Et plus le rythme de développement est élevé, moins il y a de chances pour ceux qui étaient là au début. Dans le même temps, le principe purement asiatique créé "pouvoir-propriété" empêche la création d'une couche d'aristocratie patrimoniale, dont la propriété serait inviolable. Si l'on perd le pouvoir, on perd la propriété ; et vice versa. C'est pourquoi la noblesse actuelle s’accroche jusqu'à la mort à une position de stagnation totale du pays (et donc sa dégradation alors que tout développement est toujours dynamique. Soit on se développe, soit on se dégrade, river la position est impossible). Dans ce cas, la strate dirigeante se referme objectivement sur elle-même, coupant ainsi toute possibilité de projet de croissance pour le pays et la société.

D'où la question de savoir ce qu'il faut faire, si la tâche est bien de s’extraire de la situation actuelle et de reformuler un projet de développement. La seule réponse est de supprimer la strate dirigeante actuelle, qui s'est montrée incapable de le faire. Le problème est le même qu'au début du pouvoir soviétique : il n'y a pas de mécanisme de rotation. Au vu des pratiques existantes de manipulation et de falsification qui s’adressent à une population incapable de faire un choix (une incapacité cautérisée au fer rouge pendant toutes les années du régime soviétique), cette méthode ne fonctionnera pas. Et si nous la mettons en œuvre, nous aurons l'Afghanistan ou l'Irak. Sortant de certains principes, nous nous retrouverons face aux conditions préalables pour une guerre civile à part entière. Ce mécanisme doit donc encore être créé.

En fait, le groupe de Staline a fait la même chose à la fin des années 20, quand il a réussi à vaincre les partisans d'autres projets de développement. D'où l'ordre de représailles contre la strate dirigeante des héros de la guerre civile qui n'avaient aucune compétence en matière de développement mais seulement en matière de sabrages. Aujourd'hui, il ne peut y avoir de développement pour une toute autre raison, mais similaire : toute la hiérarchie administrative est profilée pour voler toutes les ressources. Et peu importe le montant que vous allouez au développement, vous n'obtiendrez toujours rien. Ils le voleront tout simplement. L'exemple de ce qui reste du trillion de dollars alloué au réarmement […] est typique de tout projet de développement. Cette "élite" est incapable de faire autre chose. » fin de citation

Un peu forte de café la rhétorique de l’ancien chroniqueur militaire d’ascendance arméno-ukrainienne ? Certes, elle choquera notre intelligentsia francophone très imbibée de romantisme révolutionnaire trotskiste ! Comment assimiler les valeureux vieux bolchéviks aux bureaucrates corrompus de l’oligarchie poutinienne ? Choquant, oui, mais stimulant ! Et n’oubliez pas que l’animal, âgé de 60 ans, est lu par des centaines de milliers de russophones, en général plus jeunes que lui et des dizaines de rivaux ne cessent de le citer et/ou critiquer ; il n’est pas du tout marginalisé. Cela donne une idée de l’état des esprits. Très éloigné du nôtre et de l’idée que nous donne de la Russie un quarteron de spécialistes en chambre et de journalistes dont la paresse intellectuelle dépasse l’imagination. La Russie est un pays de vieillards frileux fragilisés par l’alcoolisme et confortés dans la démission sociale par la douloureuse expérience de défaites et spoliations sans fin. Mais cet état de fait ne peut être éternel. La saignée de cette guerre et la montée en puissance d’une jeunesse beaucoup plus affermie et moins consommatrice d’alcool et de stupéfiants pourrait créer la surprise à échéance de moins de dix ans. Nous ne présumons nullement de la nature de cette surprise. Divide