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Confiner la Moscovie

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L’équipe du Président Zelenski n’est pas à court d’idée. Elle est certes bien plus innovante que les vieux ratiocineurs du Kremlin.

La dernière en date est audacieuse : il ne s’agit de rien de moins que de récupérer le nom original du pays de Kiev dont l’attribution à Moscou a été plus tardive. On a parlé de Russie kiévienne bien longtemps avant de parler de Russie tout court ou même de « Toutes les Russies » dont les Tsars étaient souverains. Les amis de Zelenski ont en outre bien pris note du piège sémantique tendu par l’appellation actuelle de leur pays : Ukraine signifie Ou-kraï-ni, c’est à dire mot à mot « aux confins ». Ce qui augure mal de l’avenir quand votre volonté est de vous muer en pièce centrale d’un échiquier politique ravagé. On va donc s’empresser de changer de nom et ce n’est apparemment pas une si mauvaise idée, ne serait-ce que parce qu’elle hérisse le Kremlin et tous les patriotes de Russie ! Pourquoi se priver du plaisir de les contrarier ?

Ainsi, Volodymyr Zelensky a-t-il officiellement demandé ce 10 mars 2023 à son Premier ministre Denis Shmygal d’ "opérer de manière exhaustive" un ensemble de démarches et d’abord une pétition visant à renommer la Russie en Moscovie https://petition.president.gov.ua/petition/170958 Courant novembre, l’éventualité d’un changement de nom avait été annoncée par Sergueï Kislitsa, ambassadeur d'Ukraine auprès de l'ONU. https://www.pravda.com.ua/rus/news/2022/11/29/7378557/

L’idée était déjà d’imposer le changement de nom à la Fédération de Russie avant de procéder à celui de l’Ukraine, qui importe pourtant bien plus. Comme l’explique l’organe de l’opposition russe en exil, ce manège « montre que l'espace de la politique symbolique et de la politisation du passé n’affecte plus seulement les XXe et XIXe siècles, mais s'étend également - aux XVIe-XVIIe siècles ». https://novayagazeta.eu/articles/2023/03/15/nu-vy-znaete-rus

Dans cet article, Novaya Gazeta (récipiendaire du prix Nobel) rappelle quelques faits qui ne sont pas restés dans les mémoires des locuteurs francophones mais dont il faut se souvenir pour mieux mesurer comment Kiev a pensé son agression symbolique : «  Le mot "Moscovie" apparaît au tournant des XVe-XVIe siècles chez les auteurs européens et devient rapidement courant. On le trouve dans divers textes et cartes géographiques. Si ce nom n'a jamais été utilisé au niveau national dans la transcription "Moscovie", on sait que les mots "État de Moscou", "Royaume de Moscou" et "Terre de Moscou" ont utilisés en Russie même au XVIe siècle et en particulier au XVIIe siècle. Ils ont été utilisés comme synonymes de "l'État russe" ou de "l'État des Russes". On pense que "Moscovie" était un terme péjoratif inventé par les Européens (principalement les Polonais) pour discréditer la Russie ; il n’en est rien, des gens aussi "pro-russes" que possible ont évoqué en paroles et écrits un "État de Moscou". À la même époque, la confédération polono-lituanienne a conçu une différenciation entre "Russes" et "Moscovites" envisagés comme deux peuples différents. […] ; il y avait au sein du Royaume de Pologne, puis du Commonwealth polono-lituanien, une voïvodie russe dont la capitale était Lviv. »

Le mouvement national polonais du XIXe siècle va ressusciter cette vision et la transmettre aux nationalistes ukrainiens, alors très minoritaires dans l’empire russe mais bien implantés dans les territoires qu’administrait l’Autriche-Hongrie. Novaya Gazeta poursuit : « Aujourd'hui, l'actualisation de ce sujet comporte deux aspects clés. D'une part, il s'agit d'une lutte pour le patrimoine symbolique de la Russie ancienne. La Fédération de Russie s’est également impliquée dans cette lutte : l'exemple le plus frappant est l'installation d'un monument au prince Vladimir (de Kiev NdT) à Moscou en 2017 ».

C’est que Moscou se veut l’héritière directe de Kiev tandis qu’inversement Kiev ne veut pas de ce membre rapporté et souhaite profiter de l’association du mot Moscovie avec une sorte de barbarie d’ordre asiatique dans l’imaginaire de l’Européen moyen ; le mot est déjà source d’effroi chez Rabelais qui met dans un même sac les Orientaux mécréants, énumérant "Moscovites, Indiens, Perses et Troglodytes" (sic). En fait, la Moscovie a disparu avec l’avènement de l’empire russe, proclamé en 1721 et le statut international de la Russie se met ensuite à diverger de celui de la Moscovie, surtout après l’échec napoléonien : « La Russie était puissance participante au Congrès de Vienne de 1814-1815 - une conférence au cours de laquelle l'ordre international du XIXe siècle a pris forme, la "Sainte Alliance" - une coalition qui comprenait tous les principaux États européens, et par la suite elle adhère à l'Entente - une association avec l'Angleterre et la France à la veille et durant la Première Guerre mondiale. L'élite russe de cette période était généralement intégrée à l'élite européenne - et la littérature, la musique, la peinture et le ballet étaient considérés comme russo-russes. »

Alexeï Arestovytch, homme politique ukrainien qui fut jusqu’il y a peu proche conseiller de Zelenski, a proposé dès 2021 de renommer le pays en “Rous-Ukraine“ sur le modèle qui fait de la Biélorussie une autre Russie, “blanche“, ainsi que l’entendent à raison ceux qui ne trouvent pas le terme “Belarus » suffisamment limpide. Après tout, le mot Ukraine est péjoratif, il a désigné une partie éloignée de ce pays quand le régime des Tsars désignait la région de Kharkov-Kiev-Jitomir du nom de Petite Russie et celle de de Zaporojya -une steppe très vide- de Nouvelle Russie (le nom que ressuscitent les extrémistes de droite en Russie). La Crimée n’étant pas considérée comme russe ni ukrainienne, trop fraîchement colonisée de Slaves, s’appelait alors Tauride en référence aux Grecs de l’antiquité qui l’ont d’abord occupée… La vraie vieille Russie est ainsi kiévienne, de même que les Ruthènes des Carpates sont des “Russiens“ depuis des temps immémoriaux, ne se voulant pas du tout habitants de quelques confins (kraïna) que ce soit.

Ces réalités historiques conduisent notre “ami“ el-Murid à ne pas prendre à la légère la proposition Zelenski-Shmygal-Arestovytch : « Renommer

L'histoire du changement de nom de la Russie en Moscovie pourrait avoir une composante plus rationnelle que le pur et simple trolling de la part de Kiev. Cependant, il faudra créer les conditions pour cela, et elles ne ne se prêtent pas toutes à quelque modélisation que ce soit.

L'Ukraine, la Russie et le Belarous ont certainement des versions différentes de la civilisation russe d'aujourd'hui, très différentes les unes des autres. Cela s'est déjà produit dans notre histoire, lorsque trois versions ont existé simultanément : le Grand-Duché de Lituanie, Novgorod la Grande et la Principauté de Moscou. Ces versions différaient également les unes des autres sur le plan des principes. Comme on sait, la version moscovite a finalement réussi à absorber les projets concurrents et à les annihiler.

Cela ne signifie d'ailleurs pas du tout que le dénouement qui a vu les autres versions rayées de l'histoire, ait été le seul possible. La coexistence simultanée de différents projets au sein d'une même civilisation aurait pu se maintenir, ce qui aurait assuré des contradictions internes entre ces versions et aurait, par voie de conséquence, stimulé le développement interne par la contradiction dans une même civilisation. L'annulation des versions concurrentes a considérablement réduit et émasculé les possibilités de développement, ne laissant subsister qu'un seul projet, pas nécessairement couronné de succès. Après la victoire de la version moscovite, le développement s'est quand même poursuivi mais toujours avec d'énormes retards, sacrifices et contraintes. Ce qui, en soi, a entraîné un nombre considérable de conséquences négatives.

Un nouveau choix est peut-être en train de s'opérer, à nouveau en deux phases, comme à l'époque : quelle version aura le plus de succès et sera-t-il possible de conserver la diversité des projets ? Si elle y parvient, la Russie pourrait commencer à créer ses propres projets, ce qui pourrait aboutir à un modèle de civilisation fondamentalement différent, doté d'un énorme potentiel de développement interne.

En attendant, il faut savoir que, mentalement, une telle situation sera très difficile à refléter. Le peuple profond en a assez des idées de grandeur impériale, alors que les autorités sont directement intéressées par la vente de cette seule idée, car elles ne sont pas en mesure de comprendre des constructions plus compliquées, et encore moins de les gérer.

Il convient de noter que l'Ukraine elle-même s'est retrouvée dans une situation délicate et très contradictoire. Le paradigme "l'Ukraine, c'est l'Europe" implique une position objectivement périphérique au sein de la civilisation européenne. De plus, elle devient source de contradictions au sein de cette civilisation, où il existe une rivalité permanente entre les versions continentale et insulaire (NdT: britannique vs franco-allemande). Le paradigme "l'Ukraine est une civilisation russe" est freiné par le slogan "l'Ukraine n'est pas la Russie", qui oblige l'Ukraine à nier son appartenance à cette civilisation, accordant ainsi le monopole à la version moscovite.

Aujourd'hui, une nouvelle histoire émerge, liée à une tentative de résoudre la véritable contradiction de manière indirecte, en revendiquant le droit d'entité au sein de la civilisation russe, mais dans ce cas, l'Ukraine devra faire un effort très difficile pour reformater toute la structure sémantique qui existe actuellement et qui est orientée vers "une Rous indivisible". La création d'une entité multiculturelle sur la base d'une seule civilisation n’est pas une tâche triviale, c'est le moins que l'on puisse dire. Cependant, elle peut s'avérer être la solution pour sortir de l'impasse dans laquelle se trouve notre espace civilisationnel.

Il ne reste plus qu'à faire apparaître une personne charismatique capable de proposer et de promouvoir une telle idéologie. Si tant est qu'une telle personne apparaisse. https://el-murid.livejournal.com/5291685.html

NdT : Arestovytch a aussi promu une idée connexe, celle de « Russie du Sud » comprenant toute l’Ukraine, les régions de Rostov, Krasnodar et du Caucase nord. Ici, la référence est nettement la Corée du Sud, créée par opposition à celle du Nord. La Russie du Sud serait une confédération des peuples ouverts à l’Europe et opposés à une Moscovie asiatique, satellite de la Chine. Nous y reviendrons bientôt.