La question de la nature du régime politique post-poutinien ne cesse d’agiter les esprits. Non que l’on vende la peau de l’ours tant que l’animal reste dangereux, mais il y a dans l’air une sorte de certitude diffuse que la défaite du Kremlin est inéluctable. On ne s’accorde cependant nullement sur ce qui pourrait advenir de la Russie, la plupart se montrant très pessimistes quant à de significatives transformations de la structure du pouvoir. Un dauphin moins belliqueux, comme par exemple le maire de Moscou Sobyanin, ne fera que consolider la dictature comme le fit le pseudo libéral Medvedev durant la période de l’artifice de sa présidence. Les Ukrainiens se montrent eux aussi bien plus prudents et taiseux qu’au cours de l’automne dernier. Non seulement nul ne se fait désormais fort de monter à Moscou et faire prisonniers des dirigeants criminels mais bien peu croient vraiment possible la restauration de l’Ukraine dans ses frontières de 1991.
Bien entendu, il est encore tôt pour admettre une transaction, un accord sur une cotte mal taillée, prélude à un gel de plusieurs décennies. Les belligérants se préparent à des offensives courant avril et jusqu’à l’été. Le résultat de ces tentatives sera déterminant. La frontière future sera fonction des contours réels au moment d’un cessez le feu. Le moment de cet armistice n’est pas même encore devinable ; il interviendra aussi bien dès juillet qu’en mars 2024. Tout dépend de la soumission des guerriers au principe de réalité et aucun signe de cette évolution n’est encore perceptible.
Ce qui semble par contre clair, c’est que la Russie ne pourra pas réussir complètement la mue obscurantiste et totalitaire que Poutine tente d’imposer. Le glissement réactionnaire va se confirmer mais les moyens de son achèvement font défaut : le pays s’appauvrit et manque de forces vives, la mobilisation productiviste est impossible tandis qu’une démographie effondrée et la fuite des élites éduquées conduit inexorablement à une nette baisse de l’influence russe dans le monde. Les générations montantes ne veulent pas tourner le dos à l’Occident, elles n’ont nulle envie de remettre en cause leur appartenance subjective à la culture euro-américaine. Ce constat objectif général inspire à un Ukrainien pro-russe un post désabusé :
« Le libéralisme est une idéologie mondiale gagnante. Sous deux formes - gauche-libérale et droite-libérale. En fait, la plupart des États du monde sont libéraux, ou font du moins semblant de l’être. Même la très médiévale Fédération de Russie.
Mais il est intéressant de constater que les libéraux russes sont organisés selon des principes identiques à ceux des structures de pouvoir : imitation et centralisation. C'est-à-dire qu'il s'agit en fait des mêmes structures de chefferie avec un minimum d'initiative et une baisse du niveau de vol des budgets.
La raison pour laquelle les uns sont en guerre les autres depuis tant d'années n'est pas claire. Après tout, ce n'est qu'une sous-culture itou. Mais c'est peut-être là le problème : la sous-culture libérale en Russie est très exclusive, étroite d'esprit et peu engagée dans la promotion de ses idées dans la société. Ce fait a tout simplement irrité la population.
C'était un sparring-partner très pratique pour le gouvernement. Qui ne prétendit jamais gagner par des voies politiques, mais mima la menace d’une insurrection de type Maidan. Maintenant, l'opposition à l'étranger imite la conspiration, mais je pense qu'il est plus probable qu'il s'agisse simplement d’émarger au budget.
Et l'idée même d'attendre que l'Occident détruise la Russie et mette sur le trône des libéraux pro-occidentaux est utopique. On a exactement le type de Russie dont l'Occident a besoin : effrayante mais pas dangereuse, autoritaire mais arrangeante, vivant dans le passé.
En bref, le champ du libéralisme est libre. Il suffit que son idéologie soit réagencée. Pourquoi ? Au moins pour mettre un peu d'ordre dans leur tête. Et pour faire la part entre initiés et outsiders. » Igor Dmitriev le 7 février 2023
Caustique ! Peu sympathique… mais nous traduisons ici des posts Telegram qui sont beaucoup lus et commentés, révélant des opinions très partagées par des couches sociales dont les experts de la presse mainstream n’ont pas évalué l’imposante masse ou bien l’assimilent par facilité à une opinion amorphe, stupidement fidèle au dictateur. Or beaucoup de Russes ne sont pas avec Poutine sans pour autant être engagés aux côtés de ses ennemis.
Revenons donc à d’autres interlocuteurs, plus recevables parce que révélés et encouragés par des membres d’une opposition que les experts occidentaux jugent plus honorable. Nous avons souvent emprunté des analyses à Vladimir B. Pastoukhov, l’un des conseillers de l’oligarque Khodorkovski. À la mi-mars, Pastoukhov a lancé le projet sortir le libéralisme russe de son ornière idéologique et inféodation au modèle nord-américain. Il a suggéré de concocter ce qu’il nomme IdéAloguiya et qui ne se peut traduire en français sinon par le mot composé « a-idéologie », c’est à dire une méthode permettant d’émanciper les esprits de modèles sociaux et politiques préexistants. Son ambition reste balbutiante mais nous traduisons un post du 22 mars qui est édifiant et amusera tout connaisseur, même superficiel, des réalités russes parce qu’il commence par une anecdote révélant que la fine fleur des intellectuels libéraux sur lesquels misèrent Gorbatchev et son calamiteux successeur pour réformer le pays venaient peu ou prou de l’appareil du parti et n’étaient pas seulement faussement communistes et sottement bureaucrates. Beaucoup avaient d’abord été marxistes et sont restés longtemps tributaires de cette formation initiale :
« Dans la continuité de la discussion sur l’ »idée-Alogie russe", je voudrais commencer par une anecdote amusante tirée de ma vie personnelle. Quelques années après notre mariage, ma femme et moi avons décidé de faire un voyage sur la Volga. J'ai fait le plein de Berdiaiev et de ses "coreligionnaires", et nous sommes partis sur un bateau de passagers reliant, je crois, Moscou à Rostov-sur-le-Don. Au bout d'un certain temps, j'ai sombré dans la morosité, je n'ai plus guère communiqué et j'ai commencé à montrer des signes d'agitation mentale intense. Ioulia, qui avait à peine 20 ans à l'époque, s’est vivement inquiétée, prenant ce qui se passait pour une affaire personnelle. Finalement, acculé au mur, ou plutôt à la rambarde, j'ai baissé les bras et me suis expliqué du mieux que j'ai pu : "Tu vois, je crois que je suis déçu par le matérialisme dialectique, il ne me semble plus aussi convaincant." "C'est tout ? - a demandé mon extrêmement pragmatique femme, qui ne mesurait pas l'ampleur de la tragédie. Et pourtant, pour moi, le monde entier s'était effondré. J'avais embarqué sur le bateau en matérialiste convaincu, et je débarquais au mieux en relativiste. Berdiaiev avait détruit les fondements de ma vision soviétique du monde. En même temps, je ne suis pas devenu antimarxiste - j'ai simplement cessé d'absolutiser Marx. J'ai réalisé que, dans certaines circonstances, les idées peuvent devenir des moteurs plus puissants du mouvement historique que toutes sortes de besoins et d'intérêts matériels.
Marx lui-même n'a jamais exagéré l'importance de ses découvertes. Il décrivait les lois du développement de la civilisation occidentale, dont il a pu étudier la dynamique en détail. Il ne savait pas exactement dans quelle mesure ses découvertes pouvaient s'appliquer à d'autres civilisations. Si l'on se réfère à son essai sur le mode de production asiatique, on peut supposer qu'il n'avait pas l'intention d'étendre ses découvertes à d'autres cultures qu'il ne connaissait pas. D'autres l'ont fait pour lui. Par conséquent, la thèse selon laquelle la lutte des classes économiques est le principal moteur de l'histoire, qui décrit assez bien la situation au sein de la civilisation occidentale, semble moins universelle dès lors qu'il s'agit de décrire les lois du développement des civilisations non occidentales. Dans les années 1990, j'ai suggéré une thèse valant pour la Russie, selon laquelle son développement historique est davantage déterminé par la lutte des classes culturelles que par celle des classes économiques ; qu'il est plus correct de dire que son devenir dépend beaucoup plus de la lutte des idées que du choc des intérêts. Plus tard, ce sont ces considérations qui ont formé la base de mon affirmation selon laquelle le lumpenprolétariat est le principal bénéficiaire du poutinisme. Aujourd'hui, je ne peux qu'ajouter que le lumpenprolétariat a remporté sa victoire finale en poussant l'idée du "monde russe" au sommet.
L'antipode du lumpenprolétariat en Russie est la classe culturelle des "Russes européens". Ces Européens-là ont perdu leur combat pour la Russie pour cette raison précise : ils n'ont pas réussi à créer leur propre image du "monde russe". Au XXIème siècle, ils se sont révélés totalement stériles sur le plan idéologique et n'ayant rien d'autre à offrir à la société russe qu'une copie mécanique des idées libérales européennes. Sans parler du fait que parmi eux, il n'y avait pas un seul groupe significatif pour lequel la prise du pouvoir allait être l’outil de mise en œuvre de leurs idées, et non pas l'inverse : des idées en guise d’outil pour prendre le pouvoir. La locomotive de la nouvelle histoire de la Russie (si tant est qu’elle advienne), sera à mon avis, non pas une nouvelle classe économique, mais une nouvelle classe culturelle, regroupée autour de l'idée d'une image alternative du "monde russe".
La formation d'une telle classe nécessite la présence d'une minorité intellectuelle compacte, qui agirait en tant que "producteur de nouvelles significations" et deviendrait le point de cristallisation d'un mouvement social. Cela semble paradoxal, mais pour préserver la civilisation russe, il faut une alternative non pas tant à Poutine qu'aux Douguine-Strelkov (ce duo ne fait pas référence à des individus spécifiques, mais à une tendance lourde). Ce qu'il faut, c'est une vision différente de la Russie qui permette la formation d'un "consensus anti-Crime" doté de la perspective d'une alliance des forces sociales autour de lui. Le mantra libéral, qui est largement répété par les Russes européens aujourd'hui, n'est malheureusement pas une telle vision en soi, car la Russie n'y occupe pas une place centrale. »
