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Le 47e ? ou quel autre parallèle ?

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On l’aura certainement oublié mais le numéro d’un parallèle a été plus d’une décennie durant, peut-être même deux, associé à la Corée et sa guerre civile : la frontière entre le Nord et le Sud s’est établie au niveau du 38ème parallèle. À la même époque, en 1954 précisément, on en viendra au 17ème ; frontière entre un Vietnam communiste et un autre, libéral et occupé par les Américains. Qui n’aura pas duré autant que celle de Corée. https://fr.wikipedia.org/wiki/38e_parallèle_nord

Va-t-on maintenant bâcler une paix en actant qu’une partition de l’Ukraine puisse s’établir au niveau du 47ème ? Ce n’est pas Poutine, ni les Occidentaux, qui profèrent de grossières comparaisons entre la Corée et l’Ukraine ; non, c’est une homme politique ukrainien. Pas des moindres puisqu’il a été conseiller médiatique et même porte-parole de Zelenski jusqu’à une date récente. Arestovytch s’est servi de cette analogie risquée pour faire comprendre à son très vaste auditoire qu’il fallait peut-être en rabattre des certitudes d'une victoire totale, que les réalités veulent qu’on se prépare à la possibilité d'un scénario "deux Corées", ce qui équivaut pour l'Ukraine à entériner une formule "paix contre territoire". Comme de juste, à son habitude, Arestovytch a prétendu qu’une idée aussi tordue ne pouvait être suggérée que par de sournois politiciens européens, dont l'Ukraine serait, hélas pour elle, totalement dépendante.

Cette annonce fracassante des premiers jours de février n’a pas été commentée dans la presse européenne. C’est qu’on ne veut pas prendre Arestovytch au sérieux, il n’a plus de fonctions officielles ; c’est aussi qu’on aime souligner que l’Ukraine est parfaitement souveraine et maîtresse de ses choix. Voeu pieux qui n’a plus de vraie consistance car l'Ukraine est depuis la mi-novembre totalement dépendante de l'Occident et de ses livraisons. En ce sens, elle n'est plus seule maîtresse de la décision finale. D'ores et déjà, la fin du conflit actuel par une issue intermédiaire est donc tout à fait possible, mais elle dépend uniquement de la mesure dans laquelle l’issue répondra aux intérêts de ce même Occident. Or l’entité « Occident » n’est pas monolithique, c’est un conglomérat complexe d'intérêts qui négocie en permanence les contours de ses équilibres politiques et économiques. Dans le cadre global d’une suzeraineté états-unienne manifestée par la suprématie du dollar, des terrains d’expansions sectorielles se dessinent qui creusent des divergences.

À Munich en février le cynisme de Macron a tranché sur radicalité idéologique de l’irrédentisme de Biden dont la rigueur fabiusienne avait été l’écho en France en 2014. Macron, décidément héritier de Giscard et Sarkozy, a cependant des alliés aux Etats-Unis, au Congrès. Il en a en Suisse et sous pas mal d’autres latitudes. Qui ne servent pas tant qu’aucun processus de négociations d’armistice n’est engagé, mais qui se réveilleront dès qu’un nouveau "round d’Istanbul" sera réengagé. Pour l’heure, une autre itération avec offensive, blocage puis contre-offensive est programmée. Les puissances anglophones de l’Aukus travaillent à une percée ukrainienne qui contraindrait Poutine à demander grâce. Mais si cette percée s’enlise et que le chenapan ne se rend pas ?

Pour Nesmiyan "el-Murid", on risque de se retrouver dans une impasse : « l'Occident pourra apporter et fournir du matériel et des armes, mais il ne restera pratiquement plus de ressources humaines sous la forme d'Ukrainiens en chair et en os. La Russie, au contraire, sera complètement privée d'équipements, mais disposera toujours de ressources humaines importantes. Devant cette situation, l'OTAN pourrait bien décider de mettre fin au conflit en vertu d'une logique évidente : la Russie est militairement exsangue, et le passage à la paix signifie que sa mobilisation industrielle va cesser. Qu’il lui faudra beaucoup de temps, des décennies, pour reconstituer le potentiel militaire détruit. Pour le Kremlin, qui est dans une impasse totale, l’offre de cessez-le-feu serait un cadeau du ciel, même si cela ne résoudrait en rien le problème de fond : la faillite du régime.

L'absence d'instrument d'agression transférera les moyens tactiques de survie du régime au plan exclusivement intérieur. Le Kremlin sera contraint de déclencher une terreur interne à grande échelle, qui (et elle seule) sera en mesure de contrôler le territoire et la population afin de conserver le pouvoir. Dans l'ensemble, l'Occident ne se soucie pas de cela, tout comme il ne se soucie pas des Ukrainiens qu'il a utilisés et continue d'utiliser à ses propres fins. L'important est que l'un des principaux facteurs d'incertitude soit retiré du jeu par sa propre exclusion et simplifie l'environnement international à un moment de crise grave et de transition. […]

Il convient de préciser qu'il s'agit jusqu'à présent d'une spéculation, fondée sur une hypothèse identique à celle d'Arestovytch. Elle semble relativement plausible, mais pourrait changer radicalement si les événements dans l'avenir immédiat se déroulent autrement que prévu. L'offensive russe, qui est littéralement prévue d'ici une semaine ou deux, n'a pas beaucoup de chances de capturer ne serait-ce qu'une portion de territoire dans la région de Donetsk, mais elle pourrait se solder par un épuisement des capacités bien plus important que ce qui est suggéré, et une contre-offensive ukrainienne pourrait alors avoir d'autres motifs. Mais l'Ukraine pourrait également épuiser ses capacités offensives dans les combats du Donbass, ce qui signifie que sa contre-offensive échouera ou se révélera moins efficace que prévu.

Quoi qu'il en soit, beaucoup de choses se décideront sur le champ de bataille. Et les résultats seront utilisés pour décider s'il faut poursuivre la solution militaire ou passer aux négociations. Bien sûr, en cas de trêve, le Kremlin tentera de la faire passer pour une victoire, et tous les sceptiques seront balayés pour une certaine durée : les neuf ans collés à Belotserkovskaya "pour rien" et les huit ans et demi à Yashine pour la même chose sont suffisamment éloquents (2 dissidents récemment condamnés par la justice russe NdT). Cependant, il n'y aura pas d'explosion d'enthousiasme, si ce n'est un soupir de soulagement pour ceux dont les proches, jetés dans le hachoir à viande, survivront.

Les résultats économiques de la "victoire" peuvent déjà être évalués comme désastreux, car le coût d'une telle "victoire" semble terriblement excessif. La perte de marchés traditionnels et l'entrée sur des marchés non traditionnels avec une perte totale de revenus est une réalisation douteuse. La situation financière de la Russie semble déjà incroyablement précaire ; il n'y aura bientôt plus rien pour boucher les trous du budget tentaculaire : la partie liquide du dernier coussin du Fonds souverain s'élève à environ 6-7 trillions de roubles, tandis que le déficit du seul mois de janvier s'est élevé à 1,7 trillion de roubles. En fait, si la phase militaire se développe selon le scénario envisagé par Arestovytch, il sera épuisé au moment de sa fin.

Dans un tel scénario, la Russie (avec ou sans Poutine) disparaitra de l'ordre du jour mondial pour des décennies. Un tel script exclut, certes, un certain nombre de bonus, notamment la transformation de la Russie en un État dénucléarisé, mais lorsque le pays entrera en phase de désastre économique, toutes les industries de haute technologie qui se réchauffent encore s'auto-liquideront de toute manière en assez peu de temps. Le résultat sera le même, juste les formes différentes. » […] extraits de https://t.me/a_nesmijan_longread/185

Sur le même sujet, revenant sur le parallèle entre Ukraine de demain et Corée du Sud d’aujourd’hui, Alexeï Koungourov répond à une question de lecteur : « Pourquoi êtes-vous si sûr qu'il n'y aura pas de "plan Marshall" pour l'Ukraine après la guerre ?

On ne peut être sûr de rien dans l'avenir. Mais rationnellement, pourquoi l'Amérique voudrait-elle relever l'Ukraine de ses ruines ? Quel en serait l'avantage ? L'ordre mondial de Yalta s’est traduit par une division de la planète en deux blocs concurrents. L'Union soviétique a investi beaucoup de ressources dans la promotion de son modèle en Europe de l'Est, en Asie et en Afrique. De leur côté, les États-Unis investirent massivement en Europe occidentale et consolidèrent une influence politique incontestée dans les territoires situés à l'ouest de l'Elbe. Pour le Japon, le calcul est à peu près le même. Il ne faut pas oublier que les Yankees avaient les moyens à l'époque, que les Américains, principaux bénéficiaires de la Seconde Guerre mondiale, avaient concentré d'énormes ressources entre leurs mains et que le dollar était devenu la monnaie mondiale.

Mais en Corée du Sud, transformée en désert par la guerre, à Taïwan, en Irak, en Afghanistan, en Libye, au Kosovo, Washington n'a pas même annoncé de plan Marshall. L'aide s'est limitée à nourrir la classe dirigeante corrompue. Bien sûr, les entreprises américaines viendront volontiers investir l'argent des réparations en Ukraine. En fait, ce sont elles qui recevront les réparations de la Fédération de Russie, et le gouvernement ukrainien les présentera à la population comme une grande aubaine. Mais cela n'a rien à voir avec un plan Marshall. L’avionneur Antonov n'a pas la moindre chance de devenir un concurrent de Boeing. Mais il pourra être remplacé par un centre de service & maintenance Boeing. L'Ukraine est incapable de dépasser son statut de pays capitaliste périphérique, elle n'a pas et n'a jamais eu de projet de développement propre. Il nous reste donc à rêver que les bons bwanas blancs viendront rétablir la vie sur les cendres. »

Traductions de Divide