" /> Ma cassette ! Où est ma cassette ! - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Ma cassette ! Où est ma cassette !

- Posted in Lettres internationales by

La scène est à Londres mais elle serait digne de la Comédie Française, Molière en ferait son beurre. Il nous manque un Russe de son calibre, un Gogol, un Leskov, un Saltykov-Chtchedrine. Espérons qu’il existe et prend note de ce qui se déroule pour en faire de quoi amuser le public dans quelques années. Les avares furent de tout temps obscènes, comme le sont les hommes d’argent de manière générale, tristes adorateurs de matières fécales (selon certains psychanalystes). Jusqu’ici, les oligarques russes surent conserver des allures de beaux joueurs, se présentant en grands seigneurs que ne trouble aucun déboire en salle de black-jack. Un argent facilement gagné se perd en principe aisément dès lors que le moyen de le retrouver est connu.

Une demi-douzaine de ces supposés beaux joueurs font triste mine, manifestant un agacement, une impatience et un manque d’humour qui ne ressemblent pas au métier d’aventuriers qu’ils ont feint d’exercer. Ce ne seraient en fin de compte que de très vulgaires petits bureaucrates issus des jeunesses communistes et que le régime mua en très rapaces fermier-généraux ? Si vous aviez des doutes et vous êtres trouvés mystifiés par ces excellents comédiens, il est temps de revenir sur terre autant qu’il l’est pour les protagonistes eux-mêmes.

Les masses d’argent indûment privatisées ne furent jamais de vraies propriétés mais des apanages dont ces fermiers eurent l’usufruit. Une sorte de cagnotte de l’État russe placée au soleil pour rapporter gros. Le train de vie de ces habiles valets leur tourna cependant la tête et l’accueil triomphal que leur réservèrent les banques suisses et britanniques les persuada qu’ils avaient un droit à jouissance pleine et entière, à disposer complètement des biens qui leurs sont tombés du ciel. Se retrouver sanctionnés, c’est à dire spoliés, sur décision de quelques dirigeants occidentaux en même temps que lâchés par le Kremlin qui ne croit pas pour eux judicieux de rester établis dans leurs châteaux européens ? Effarement, consternation.

Et incapacité flagrante à tenir son rang de grand escroc : il convenait d’esquisser un sourire méprisant mais vos lèvres s’y refusent. C’est particulièrement comique dans le cas du banquier Oleg Tinkov, ancien brasseur de bière, qui a choisi de rester à Londres et de condamner la guerre de Poutine, ce qui lui a valu une quasi confiscation de sa banque au profit d’un groupe rival en Russie… indemnisé bien au-dessous du marché et dépouillé de ses actifs, il espérait que son geste lui vaudrait une faveur de Londres et Washington. Hélas, la banque centrale américaine conserve le souvenir de vieilles entourloupes et ne pardonne les retournements de veste que sur ordre explicite.

• Harpagon

Comme le constatent les persifleurs des réseaux sociaux, Tinkov ne perd cependant pas espoir de voir remarquées ses déclarations sur les "méchants Russes" et il a déposé une demande de levée de sanctions auprès du ministère britannique des affaires étrangères le 1er mars. Londres fait parfois la sourde oreille, surtout quand le fisc américain conserve une dent : l'oligarque a essayé de tromper les autorités fiscales américaines. Oleg Tinkov est citoyen américain depuis 1996, mais en 2013, après l'introduction en bourse très réussie de sa banque (la famille d'Oleg a reçu plus de 1,5 milliard de dollars), il décide soudain de renoncer à sa citoyenneté pour de ne pas payer d'impôts sur ses revenus. Il déclare alors que ses avoirs plafonnent à 300 000 dollars, ce qui va déplaire aux autorités fiscales américaines à tel point qu’elles obtiendront en 2020 une condamnation par contumace et demanderont son extradition à Londres. Aussitôt, Oleg se déclare atteint d’une leucémie et donc intransportable et procède une grande revente d'actions. Pour finir le fisc propose une transaction à 509 millions de dollars en échange de la liberté.

Tinkov est libre et redevenu honorable, mais sa réputation est définitivement ternie. Soucieux de l’avenir de ses enfants (bien que tout à fait guéri de son cancer), l’essentiel de sa fortune est placé à l’abri de Poutine comme des Américains. Selon Forbes, la fortune de Tinkov s'élève à 860 millions de dollars, dont 260 millions de dollars reçus pour la vente finale des actions de son groupe russe à la holding Interros. Les 600 millions de dollars restants proviennent de la vente d'actions bancaires en 2020, de dividendes, et comprennent un yacht de 100 millions de dollars, une datcha chypriote et quelques biens immobiliers. Malgré l’opportune constitution de la société chypriote offshore Woorlon Holdings Limited, Tinkov a dû conserver une grande partie de son argent à Londres et ne peut l’en faire bouger, les sanctions britanniques limitant son accès à ces fonds…

Les mésaventures des associés de la holding Alfa Group, Piotr Aven et Mikhail Friedman sont de la même veine : ces messieurs qui contribuèrent jadis à la consolidation du pourvoir de Boris Eltsine puis à l’ascension de Vladimir Poutine, sans jamais émettre la moindre critique car ne voulant nullement se départir d’une certaine neutralité ont vus tous leurs actifs gelés dans le monde entier. Cette sévérité les froisse parce qu’ils ont quitté Moscou dès le début de l’invasion de l’Ukraine et parce qu’il leur semble n’avoir jamais travaillé contre l’Occident, demeurant tout affairés à de colossaux transferts de fonds vers diverses grandes banques occidentales et fonds souverains de pays solvables. Friedman ayant été sanctionné dès le 28 février 2022 par les Royaume-Uni et l'Union européenne, Aven peu de jours après, ces associés de toujours ont intenté courant mai des poursuites auprès de la Cour de justice européenne à Luxembourg contre la décision du Conseil de l'UE.

Par la suite, Friedman a trouvé judicieux de rappeler qu’il était né ukrainien et demandé sa naturalisation à Kiev en même temps que sa déchéance à Moscou. Silence de tous côtés. En septembre, le Wall Street Journal révélait que Friedman avait proposé de transférer un milliard de dollars à la banque ukrainienne Alfa Bank, auparavant succursale de sa banque russe. Selon Roman Schpek, président du conseil de surveillance de cette banque, Friedman voudrait financer en Ukraine des projets liés aux infrastructures, aux soins de santé, à la sécurité alimentaire et énergétique. Ces tentatives ont été contreproductives dans la mesure où Londres a renforcé son contrôle et pour ainsi dire assigné Friedman à résidence dans son manoir (qu’il dit à peine chauffé et il évoque les larmes aux yeux la contrainte déshonorante de faire la vaisselle)… Aven se plaint de son côté d’avoir dû congédier du personnel dans ses propriétés de Rome et Sardaigne. On le voit mal s’armer d’un balai et d’un torchon, mais qui sait ?

Ces mésaventures méritent-elles d’être contées par un site sérieux alors qu’elles ont été évoquées ailleurs auparavant ? Oui, dans la mesure où ces magnats et potentats continuent d’exercer une influence non négligeable sur la vie politique russe ; on le perçoit mieux à la lumière des scandales qui ont éclaté la semaine passée, compromettant la réputation de personnages politiques de premier plan. La lutte désespérée de Friedman contre les restrictions qui lui sont imposées a un effet déplorable sur l’honorabilité de l'élite de l'opposition russe - économistes, politiciens et journalistes – tous démocrates et pro-Occident… dont on apprend qu’ils ont appelé le 8 mars le Parlement européen à lever les sanctions au nom de la lutte contre le Kremlin.

• Tartuffe 

Le scandale est orchestré par Alexey Venediktov, ancien rédacteur en chef de la radio d’opposition Echo de Moscou - au contenu dont la grande qualité étonna toujours ceux qui savaient qu’elle étaient financée par la holding Gazprom. Attaqué par les représentants à l’étranger du dissident emprisonné Alexeï Navalny, Venediktov rend publique une lettre adressée à Josep Borrell dont les commanditaires vont devoir confirmer l'authenticité après avoir crié au faux et photoshop de signature.

Venediktov révèle ainsi que l’équipe Navalny reçoit des subsides des oligarques en fuite et que ce soutien ne date pas de leur divorce d’avec le Kremlin. Pourquoi ce journaliste fait-il ce geste intempestif ? Pour se venger d’accusations émises par Leonid Volkov, un émigré qui tient en quelque sorte le secrétariat politique de Navalny. La faute de Venediktov n’est pas imaginaire bien que jugée vénielle par les ténors du camp de la démocratie : il a perçu des financements considérables de la mairie de Moscou pour soutenir des entreprises de presse écrite. Sobyanine a délégué 680 millions de roubles pour la publication du magazine « Mon quartier », ce qui aurait permis de renflouer les caisses d’un autre magazine du même homme de presse, un titre plus chic dénommé « Le Dilettante ». D’autres disent qu’il a reçu 830 millions.

Tempête dans un verre d’eau ? Oui et non car le soupçon de jouer double-jeu est un venin mortel dans l’atmosphère survoltée de l’émigration russe, où tout le monde s’efforce de paraître serein, ne pas céder à la paranoïa complotiste, et nul n’aime évoquer ce qui fâche et divise, qu’il s’agisse de la guerre ou de querelles d’argent. La règle de non-agression repose sur le principe général de non-culpabilité de tous ceux qui n’ont pas supporté l’idée de rester en Russie. Bien qu’à l’évidence, les délits de concussion – et donc la compromission avec l’État russe- soient très fréquemment à l’origine des moyens de cette fuite éperdue…

Le duel Volkov-Venediktov est donc une salissure qui ne concerne pas seulement les protagonistes. Il se conclut par la chute de Volkov, démissionnaire au profit de son adjointe Maria Pevtchikh, dont beaucoup pensent qu’elle fut de tous temps la véritable inspiratrice de Navalny et le cerveau de l’opération de déstabilisation de Poutine. Elle s’en trouve salie aussi : "c’est une jeune femme énigmatique avec un passé sombre proche du Kremlin" reprennent en choeur des éditorialistes… une femme forte, pas simple exécutante https://twitter.com/pevchikh

Elle rappelle que Venediktov avait refusé de s’associer à une campagne de l’opposition contre le vote électronique dont elle suggère qu’il a contribué à falsifier les résultats alors que Venediktov le jugeait au contraire potentiellement plus équitable que la procédure classique des urnes. Le déballage de linge sale prend tournure le 7 mars, quand l'équipe d'Alexei Navalny publie une enquête intitulée "Black Box Office" à propos du programme d'aménagement des quartiers de Moscou "Moï Raïon". En 2021, 14 milliards de roubles du budget de la ville y ont été alloués. Grâce à ce programme, des centaines de millions de roubles ont été octroyés à des entreprises de propagande du régime, notamment associées à la rédactrice en chef de Russia Today Margarita Simonyan et à son mari Tigran Keosayan, mais aussi aux médias d’une certaine opposition docile comme ceux de madame Ksenia Sobtchak… Venediktov n’est pas le seul incriminé. Comme d’autres bénéficiaires des largesses du maire de Moscou, il figure dans la fameuse liste des 6 mille corrupteurs, propagandistes et fauteurs de guerre que tient le fonds de Navalny (liste qui est montée à 7050 noms depuis le 10 mars) https://acf.international/ru/list-of-war-enablers

Pevtchikh et Volkov, garants de cette liste d’infamie, ne pèsent pas bien lourd aux yeux du public, apparaissant plutôt comme des comparses de second rang qui vivent du martyre de Navalny. Le scandale serait faible si Volkov avait signé seul la lettre à Borrell. Mais pas du tout ! Neuf personnalités sont mouillées, dont les glorieux journalistes Sergei Parkhomenko et Leonid Parfenov, les cofondateurs de la chaîne de télévision "Dojd’ RainTV" Natalia Sindeyeva et Vera Krichevskaya, l'ancien vice-premier ministre Alfred Koch, le politicien Leonid Gozman récemment arraché des geôles… Autant de personnages qui font référence pour nos salles de presse et chancelleries diplomatiques.

Les démocrates et pacifistes s’enferrent ainsi dans les accusations mutuelles. Ce n’est pas seulement une aubaine pour la presse propagandiste aux ordres mais aussi pour les dissidences qui ont été écartées par les démocrates : les droites et gauches réputées extrémistes parce que révolutionnaires et adeptes des solutions violentes. Cette situation conduit l’idéologue Pastoukhov (auquel nous avons ici souvent fait référence parce qu’il inspire des personnages plus en vue, dont l’ex oligarque pétrolier Khodorkovski) à réagir dès le 8 mars. Nous donnons à lire cette intervention bien qu’elle soit difficilement intelligible pour un non-spécialiste peu au fait des affaires intérieures russes. Nous le faisons parce que la position de Pastoukhov révèle l’abime qui sépare l’entre-soi des élites pensantes et entreprenantes fortunées de l’immense majorité du petit peuple démuni. Les élites ont tendance à minimiser le conflit et disculper les chevaliers d’industrie ; les gens de peu auront au contraire trouvé dans ce scandale la confirmation du « tous pourris là-haut » qui nourrit une sorte de stalinisme viscéral et irraisonné que manipule le Kremlin et que Navalny cherche en vain à réorienter contre l’esprit totalitaire tout en cultivant son potentiel révolutionnaire…

Voyons comment le juriste Pastoukhov tente de prendre de la hauteur :

« J'observe avec une stupéfaction croissante la spirale du scandale entourant le soutien présumé de Volkov à Aven et l'appel de Friedman en faveur de la levée des sanctions - jusqu'à présent seulement confirmé par un article de Bloomberg. En l'espace d'une semaine, les actions des parties impliquées dans le scandale ont commencé à ressembler à une opération militaire avec des attaques et des contre-attaques, des diversions et des attaques de flanc. Sobtchak et Venediktov ont essuyé des tirs de riposte, mais cette fois, ils n'ont pas été touchés. Cela dit, je pense que tout le monde situe le problème au mauvais endroit.

Personnellement, je ne vois aucun inconvénient à soutenir l'appel d'Aven et Friedman, ni à lever (ou simplement à alléger) les sanctions qui pèsent sur eux. Pour autant que je sache, outre Volkov, Friedman et les autres actionnaires d'Alfa, il y a là de nombreuses personnes connues et honnêtes dont la réputation libérale et la position anti-guerre ne sont pas à mettre en doute. J'admets cependant que la position que j'ai exprimée suscitera des dissensions parmi de nombreuses autres personnes non moins méritantes et même des personnes qui me sont très proches. Je ne me justifie que par le fait que, depuis de nombreux mois, je défends ouvertement cette position, disant que je considère que les sanctions contre l'élite russe, sous leur forme actuelle, sont contre-productives.

En même temps, je pense que les sanctions en général sont nécessaires et inévitables, mais qu'elles devraient être imposées individuellement, et non sous forme de listes, et pour des actions spécifiques, et pas fondées sur le statut. En d'autres termes, je suis favorable à l'adoption de sanctions par le biais de mécanismes similaires à ceux de la loi Magnitsky. Faire feu "sur les places publiques" répond à la demande émotionnelle des opposants au régime de Poutine, davantage parmi l'émigration russe qu'en Ukraine, mais en pratique, ça ne sert pour le moment qu'à consolider les élites autour de Poutine.

J'en viens maintenant à mon problème. Mes doutes portent sur la possibilité de combiner l'humanisme envers des individus précis avec probité envers des centaines ou des milliers d'individus exactement du même type, similaires, à l'égard desquels il est fait preuve d'humanisme malgré une convergence manifeste. Une telle "sanction" sélective sape la crédibilité de l'institution dans son ensemble et suggère involontairement que les mécanismes existants d'inscription et de radiation sont corrompus. Je pars de l’idée qu'ils sont parfaitement transparents, mais comment éviter de mauvaises pensées ? Personnellement, je ne vois pas de différence entre le statut de Friedman et ceux d'Ousmanov, d'Abramovitch ou même de Deripaska. Ils ont tous leur propre fan club, composé de personnes honnêtes qu’ils ont aidés (reportez vous à la performance de Serebrennikov au Festival de Cannes) et de ceux qui les traitent simplement bien pour une raison personnelle. Je ne blâme ni Serebrennikov, ni Volkov. Mais ce n'est pas parce que l'un de ces clubs de supporters dispose d'un mécanisme de promotion permettant d'établir des listes de personnes "sanctionnées" qu'il doit bénéficier d'un avantage concurrentiel. Il ne s'agit donc pas ici des personnes, mais des listes, de la manière dont elles sont dressées, de la raison pour laquelle elles le sont et de la manière dont elles sont utilisées.

Concernant ces listes, je suis favorable à la transparence et à l'égalité des motifs d'inclusion et d'exclusion. Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes sont inscrites sur la liste pour une tache dans l'œil, alors que d'autres peuvent être rayées de la liste avec une bûche sortant de l'orbite. Je suis favorable à l'exclusion de Friedman, mais expliquez-moi alors pourquoi Venediktov, par exemple, qui est toujours sur la liste dans le seul but de changer le sujet de la discussion, y est laissé. Si le fait de reconnaître la guerre comme une tragédie a suffi à Volkov pour soutenir la demande de libération des actionnaires d'Alfa des sanctions européennes, alors que font la bonne moitié des personnes figurant sur sa liste des "6 000" ? Selon ce critère, non seulement Venediktov, mais Poutine lui-même devraient être retirés des sanctions - lui aussi reconnaît que la guerre est une tragédie.

P.S. au post précédent. Dans le contexte de la tentative de Volkov de retourner la situation contre Venediktov et Bloomberg, me revient une vieille histoire. Dans l'institut où je travaillais au début de la perestroïka, l'un de ses principaux partisans, A.N. Yakovlev, alors secrétaire du comité central du PCUS, prit la parole. Soudainement, inopinément, il s'est lancé dans une critique cinglante de Marx du haut de la tribune. Après son discours, il y eut un silence de mort. Dans ce silence, la voix de l'un des plus anciens professeurs se fit entendre : "Alexandre Nikolaïevitch, vous avez raison. Le marxisme vulgaire a un aspect dégoûtant. Mais il n'y a rien de pire que l'antimarxisme vulgaire. Ainsi, il ne fait aucun doute que la vulgaire corruption russe soit le phénomène le plus dégoûtant qui soit.  Mais dans certaines circonstances, l'anticorruption vulgaire peut devenir un phénomène encore plus répugnant. Notre tâche commune est d'empêcher ces circonstances de se produire ». Traduit par Divide