La Géorgie est agitée. Deux visions de son avenir s’affrontent : les urbains veulent obtenir l’intégration européenne, beaucoup de jeunes y voient le seul salut possible, les ruraux - en général âgés- veulent un pays en paix, plutôt neutre et commerçant avec tous ses voisins. Ce n’est pas cette équation simple qu’on nous présente pour éclairer le hiatus. On préfère nous mettre en garde contre un putsch pro-Kremlin dans un pays où le parti russe est pourtant ultra minoritaire.
Alexeï Koungourov n’a pas bonne presse, il déplait aux raisonnables, aux modérés qui recherchent la concorde. Bien qu’un peu maladroitement gauchiste et toujours emporté, rageur, souvent fielleux, la dent dure, et qu’à ces titres il ait soulevé en Russie et Ukraine des polémiques débouchant sur le soupçon d’être à la solde de Poutine, il nous semble bien plus honnête que bon nombre de dissidents trop encensés par ceux qui procèdent au choix des référents pour le grand public. En voilà un qui n’a pas tendu sa sébile à Fridman & Cie... Né à Tyoumen en Sibérie en 1977, Koungourov a une formation de journaliste et d’historien, et s’est fait connaître par une étude intitulée : “La distorsion de l'histoire comme méthode de contrôle des esprits“. Il a été arrêté à plusieurs reprises à partir de 2010, notamment en 2012, et les ONG de défense des droits se sont intéressées à son cas à partir de sa condamnation pour diffamation de l’armée russe, très antérieure au conflit: https://www.hrw.org/news/2016/12/22/crossing-red-line De Koungourov, on peut dire qu’il se trompe souvent de cible, qu’il est querelleur, mais on ne saurait douter de son engagement payé de longs mois de prison et de camp https://rsf.org/fr/rsf-réclame-la-libération-d-alexeï-koungourov-jeté-en-prison-pour-un-post-sur-la-syrie
Après deux années et demi d’incarcération, il s’est enfui et réfugié à Kiev, courant 2019. Rapidement, il a manifesté de très nets désaccords avec les médias et les dirigeants politiques ukrainiens qu’il a critiqué d’un point de vue égalitariste (qu’en d’autres temps on eut qualifié d’ouvriériste), considérant que l’oligarchie kiévienne était soeur jumelle de la moscovite. Il a aussi condamné le nationalisme et jugé durement la rhétorique nationaliste anti-russe. Ces positions lui auraient valu des menaces et l’ont conduit à s’installer en Géorgie au printemps 2021, bien avant la grande vague des élites fuyant la situation créée le 24 février 2022 ; il a quitté Tbilissi pour Batoumi avant l’été 2022, se disant chassé par la cherté des loyers. Très satisfait de l’accueil qui lui a été réservé, il défend l’image du pays et l’oppose à l’Ukraine dont il croit qu’elle n’est pas aussi mûre pour la démocratie et les valeurs européennes que ne l’est la Géorgie. Ces prises de position stimulent la production de calomnies qui ne nous semblent pas justifiées. Dans le texte que nous choisissons aujourd’hui, Alexeï Koungourov donne, le 11 mars 2023, un éclairage divergeant sur les tous récents événements de Tbilissi :
« MAIDAN EN GEORGIE. Que s’est-il donc passé ?
Le public m'a inondé de questions : comment se déroule le Maïdan géorgien, le "régime pro-russe" va-t-il bientôt s'effondrer et pourquoi ne suis-je toujours pas sur les barricades ? Les Ukrainiens s’inquiètent particulièrement, pour une raison que j'ignore, du tollé provoqué en Géorgie par la loi sur les agents étrangers. Certains expriment même l'espoir que si le régime oligarchique tombe, la Géorgie se joindra aux sanctions antirusses, voire ouvrira immédiatement un second front.
Hélas, à l'ère de la post-vérité, les gens ne se soucient pas du tout de ce qui se passe réellement là-bas. Ils ont déjà une image simple et cohérente dans leur tête, ils ne veulent que voir confirmée la justesse de leur point de vue et leur profonde sagesse. Je n'ai donc pas matière à expliquer ce qui se passe, mais plutôt à démystifier les fictions de la propagande.
MYTHE N° 1. LE RÉGIME AU POUVOIR EN GÉORGIE EST PRO-RUSSE. Pourquoi ? Parce que - comme le prouvent les propagandistes qui se font passer pour des "analystes" - la Géorgie a refusé d'adhérer aux sanctions antirusses, a doublé son chiffre d'affaires commercial et souhaite rétablir les liaisons aériennes avec cette maudite Russie. Je ferai d'abord observer que la Turquie et l'Inde, par exemple, ont également considérablement augmenté leur chiffre d'affaires commercial, aident Moscou au moyen d’importations non avouables et n'envisagent même pas de couper les liaisons aériennes. Et nul ne parle de leur position pro-russe. C'est simple : la Turquie a un régime pro-turc et l'Inde un régime pro-indien. La raison pour laquelle la Géorgie est soudainement devenue pro-russe est un mystère pour moi. Un régime pro-russe en Géorgie est par principe impossible, du moins tant que la Russie occupe 20 % du pays. Il n'y a même pas eu de relations diplomatiques entre les deux pays depuis 15 ans.
Si les Khokhly (Ukrainiens NdT) n'aiment pas la politique étrangère officielle de Tbilissi, ils sont libres de la considérer comme anti-ukrainienne, mais s'ils essaient d'apposer l'étiquette "marionnettes du Kremlin", les Géorgiens auront de quoi rétorquer. L'Ukraine a-t-elle imposé des sanctions contre Moscou, a coupé les liaisons aériennes et cessé de pomper le gaz russe ? Non, l'Ukraine continue de pulser du gaz vers l'Europe, aidant ainsi Poutine à gagner des devises pour acheter des drones iraniens afin de tuer des Ukrainiens. Où trouver donc un régime plus pro-russe après cela ? « Il arrive que la vache soit l'aboyeur », comme le veut le dicton.
Deuxièmement, la Géorgie est un pays relativement libre et l'État ne s'immisce pas dans les activités des entités économiques. Et si ces mêmes entités trouvent plus rentable d'acheter des produits pétroliers russes que des produits azerbaïdjanais, quel est le rapport avec la politique étrangère ? Je ne peux pas imaginer que le propriétaire d'un réseau de stations-service ait décidé de faire faillite pour satisfaire l'opinion publique ukrainienne. La part de marché du propriétaire sera réduite parce que les concurrents qui vendent de l'essence et du GPL russes la prendront. Le blé russe est d'ailleurs moins cher que le blé kazakh. Le marché emporte la décision.
Que peut-on encore reprocher aux Géorgiens ? Que le plus grand oligarque géorgien, Bidzina Ivanishvili, ait fait des affaires en Russie ? Vova Zelenski faisait des affaires en Russie même après le début de la guerre en 2014. Est-il lui aussi une marionnette de Poutine ? Ivanishvili, du moins officiellement, n'occupe aucune fonction politique, bien qu'il contrôle le parti au pouvoir. Et Zelenski est le président tout entier et le commandant en chef suprême. Tout est donc hors de propos.
MYTHE N° 2. LES AUTORITÉS GÉORGIENNES FONT RECULER LA DÉMOCRATIE ET CONSTRUISENT UNE DICTATURE À LA POUTINE. Tout d'abord, une dictature à la Poutine en Géorgie est fondamentalement impossible - la base économique est complètement différente et la mentalité du peuple n'est pas façonnée pour. La Géorgie ne gravite pas vers l'autoritarisme, mais vers une dictature hybride de type mexicain, dans laquelle un seul parti révolutionnaire institutionnel est au pouvoir depuis 70 ans, remportant régulièrement des élections face à une opposition caricaturale. Deuxièmement, les bureaucrates qui ont tâté du pouvoir tenteront de manipuler l'opinion publique et de construire un système de filtres de barrage pour l'opposition selon à peu près les mêmes principes : que ce soit en Géorgie, en Russie ou en Afrique, ils réprimeront les médias incontrôlés, truqueront les élections et emprisonneront les opposants dans des affaires criminelles réelles ou fabriquées de toutes pièces. Il n'y a rien de spécifiquement russe dans les politiques des autorités géorgiennes actuelles, même si certains aimeraient s’en persuader.
MYTHE N° 3. LA LOI SUR LES AGENTS ÉTRANGERS, QUI EST À L'ORIGINE DE TOUTE CETTE AGITATION, A ÉTÉ INSPIRÉE PAR LE KREMLIN. Oui, les affiches disent bien "Non à la loi russe". Apparemment, le projet de loi reprend la loi russe sur les agents étrangers et poursuit le même objectif : écraser toute dissidence. La seule différence est que la loi est basée non pas sur la loi russe mais sur son analogue américain, la FARA. En particulier, elle n'oblige pas à signaler les publications d'agents étrangers dans les médias et les réseaux sociaux, comme c’est le cas dans la Fédération de Russie. En outre, le projet de loi géorgien est nettement moins sévère que le projet de loi américain. Si, aux États-Unis, les contrevenants sont passibles d'une amende de 250 000 dollars ou d'une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à cinq ans, en Géorgie, la peine maximale est de 9 500 dollars.
Pourquoi le public est-il si excité par les machinations de la Fédération de Russie ? Parce qu'aujourd'hui, n'importe quelle saloperie est associée à la Russie. Et personne ne cherche à savoir ce qu'il en est. C'est comme dans le Reich lui-même : les ploucs sont fermement convaincus que c'est l'Occident malin qui leur crée tous les problèmes (Koungourov appelle la Russie “nouveau Reich“ et son dirigeant “Poutler“ NdT). Qui a dit que les masses géorgiennes étaient plus sensées et plus avisées que d’autres sur le plan politique ? Dans tous les pays, les masses sont également dépourvues de cervelle. Comme la lutte contre le fascisme russe est à la mode, il est profitable de lier tout mal à Moscou - la foule s'en empare avec empressement.
Mais au fond, le scandale est purement interne. De nouvelles élections législatives sont prévues en 2024, et le parti Rêve géorgien veut non seulement rester au Parlement, mais même remporter plus de 50 % des sièges pour former à lui seul le gouvernement. Toutefois, compte tenu de la lassitude de l'électorat face aux mêmes visages à la télévision et vu les problèmes objectifs de l'économie, dont ce parti est responsable, cela pourrait s'avérer difficile. C'est pourquoi il a été décidé de ne pas s’accrocher au pouvoir seul, mais dans le cadre d'une coalition. L'un des participants potentiels à la coalition est le parti ultra-conservateur "Le pouvoir du peuple", qui exploite la rhétorique patriotique et anti-occidentale. C'est logique : puisqu'il existe un segment électoral qui ne veut pas adhérer à l'UE et qui n'aime pas l'OTAN, on va tâcher d'obtenir ses votes.
Pour être plus précis, il ne s'agit pas encore d'un parti, mais d'un mouvement social, mais il possède sa propre faction au parlement, composée de neuf députés. Il s'agit d'une émanation du Rêve géorgien, qui est en quelque sorte contraint de soutenir le choix européen, l'adhésion à l'OTAN et les oripeaux démocratiques qui l'accompagnent. En conséquence, les voix des électeurs de droite sont récupérées par l'opposition. Le nouveau projet la prive de ce cadeau (à dessein). En outre, des projets de loi toxiques peuvent être présentés au nom du pouvoir populaire, et si l'opinion publique s'agite, toutes la faute retombe sur la micro-faction extrémiste, tandis que la majorité parlementaire demeure respectable et constructive.
Bien sûr, personne ne doute que derrière le "pouvoir du peuple" se cache le même odieux oligarque Bidzina Ivanichvili. À l'approche des élections, deux ou trois autres partis se détacheront du Rêve géorgien et se partageront des segments étroits de l'électorat - certains partis occuperont des positions favorable au clergé et aux forces de sécurité, d'autres des positions libérales et conservatrices. De cette façon, les vieux visages reviendront au pouvoir, mais sous de nouveaux drapeaux et avec des slogans retentissants.
C'est comme ça que le projet de loi "sur la transparence de l'influence étrangère" est devenu un outil de relations publiques du nouveau mouvement conservateur "Le pouvoir du peuple". Cette promotion scandaleuse a été couronnée de succès. Certes, la loi a jusqu'à présent été mise de côté, et l'intelligentsia libérale et les hipsters urbains ont amicalement exprimé leur "fi", mais il est peu probable que cela chagrine le "pouvoir du peuple". Leur électorat n'est pas la classe moyenne métropolitaine qui a participé aux manifestations, mais l'électorat de la province profonde, qui s'émeut des "politiciens vendus à l'Occident" et de “toutes sortes d'euro-homosexualité“. Comme on peut le constater, le Kremlin n'a rien à voir là-dedans.
MYTHE N° 4. LES AUTORITÉS TENTENT D'ÉTOUFFER LA PRESSE INDÉPENDANTE. Ce n'est pas tout à fait le cas. La loi sur les agents étrangers ne restreint en rien les médias, mais exige des ONG qu'elles s'enregistrent en tant qu' "agents d'influence étrangère" si leur financement étranger dépasse 20 % de leur revenu total. Chaque année, les agents étrangers doivent soumettre une déclaration sur les tranches reçues de l'étranger. La question est de savoir pourquoi les opposants sont si excités qu'ils ont même décidé de prendre d'assaut le parlement.
Le fait est que les médias antigouvernementaux sont largement, voire entièrement, financés par des subventions étrangères. Le marché publicitaire du pays est restreint et il n'y a pas assez d'oligarques pour tout le monde. Il n'est donc pas surprenant que les médias d'opposition et les ONG soient sur la sellette. Qui appréciera que les autorités empiètent sur son budget ? L'argent est sacré. Pendant la campagne électorale, l'argument selon lequel l'opposition s'est vendue à des sponsors étrangers (regardez, ils remettent tous leur déclaration d'impôts directement au ministère des finances !) jouera en faveur des partis et des candidats pro-gouvernementaux.
C’est donc pour masquer la nature purement mercantile du conflit qu’on l'a voilé de tous ces oripeaux anti-russes. En termes de technologique politique, c'est la bonne décision. Tout le monde déteste la Russie aujourd'hui, il est donc facile de soulever la foule pour "contrer la menace russe".
MYTHE N° 5. LE POUVOIR A RECULÉ PARCE QUE, SINON, LES MANIFESTANTS L'AURAIENT DÉMOLI. C’est le mythe le plus ridicule. J'ai déjà caractérisé à plusieurs reprises l'opposition géorgienne comme étant totalement impuissante. Certes, elle peut se livrer à des émeutes bruyantes et parfois même violentes dans les rues, mais il ne s'agit là de rien de plus qu'une tradition locale. Carnaval au Brésil et Maidan en Géorgie. Les manifestants savent qu'ils peuvent marcher en toute sécurité sous les fenêtres des bâtiments gouvernementaux. Ils risquent tout au plus le canon à eau et des grenades assourdissantes. Les autorités savent que les émeutiers vont oser tout au plus faire irruption dans le parlement et agiter le drapeau de l'UE depuis le balcon. Ces manifestations théâtrales de type "biélorusse" ne représentent pas la moindre menace pour le régime en place. Le seul véritable objectif de l'opposition est de faire un coup de publicité bon marché. Elle n'a pas besoin du pouvoir. Elle est trop lâche pour se battre sérieusement pour le pouvoir.
Elle avait de bonnes raisons d'écraser le Rêve géorgien. Les élections législatives de 2020 et les élections municipales de 2021 ont été largement falsifiées. Misha Saakashvili est à nouveau jeté en prison. Face à ces affronts, les opposants sont devenus hystériques dans les rues, ont réclamé des talk-shows, ont brandi des torches dans le ciel, ont dansé sur les places et puis... se sont calmés. Ils n'ont pas le temps de construire des barricades, ils doivent rédiger des demandes de subventions... C'est tout ce qu'il faut savoir sur l'opposition géorgienne.
Il y a au moins une autre raison pour laquelle ni ce Maïdan-ci ni le suivant (et permettez-moi de vous rappeler qu'il y en a régulièrement) ne conduiront à une révolution, à un coup d'État ou à quoi que ce soit de surprenant : on a toujours le même très petit groupe de hipsters et d'activistes de la capitale qui se déchaîne. Les masses ordinaires ne s'intéressent pas au programme de protestation et comprennent mal les "valeurs européennes". Tant qu’il en est ainsi, les durs à cuire des centres régionaux pauvres et des villages de montagne ne seront pas réceptifs aux manifestants séduisants. Et, allez savoir pourquoi, mais aucun régime n'est renversé par des affiches créatives, des danses joyeuses et des hashtags viraux. » Traduit par Divide
