Nous explorons la galaxie des oppositions russes. Parce que nous considérons que la clef de la paix est à Moscou. Seuls des Russes sont en mesure de mettre à l’arrêt la machine de mort. C’est le moteur moscovite qui doit caler. En l’absence d’alternance politique à Moscou, le risque d’un allongement indéfini des hostilités se confirme. Parce que la guerre est une forme d’administration de la société.
Les Ukrainiens savent désormais qu’ils ne seront pas vaincus mais qu’ils sont encore loin de la victoire. Qu’il est pour eux impensable de proposer un armistice qui admettrait l’idée d’une concrétion de la frontière le long de l’actuelle ligne de front. Une telle proposition pouvait venir de Moscou en avril 2022, elle est depuis lors exclue par les deux parties. Une fixation de la frontière plus près des contours de 1991 ne sera pas admise par Moscou, bien qu’elle ne puisse espérer conserver intégralement ce qui a été pris en 2014. Si l’Ukraine reprend l’avantage, la Russie va certes reculer mais ne se résoudra pas à admettre qu’elle est à plat. Et donc ne cessera pas de si tôt les hostilités. Parce que la guerre est un mode de gestion de l’État autocratique. Conserver un niveau de tension élevée ne nuit pas au pilotage des affaires courantes. C’est pourquoi Peskov, le porte-parole du Kremlin, s’est dit convaincu que la guerre serait très longue, de l’ordre de cinq ans.
Face à ce programme terrifiant, qui peut proposer une porte de sortie ? Une sorte de « comité de salut public » à la russe, une coalition bonnes volontés dotées d’un sens politique sûr et d’une volonté inflexible. Le personnel de ce comité ne semble pas prêt de se déclarer. Manquent cruellement les compétences, la probité, l’habileté… Les éclaboussures du probable financement occulte de l’officine de Navalny sont de mauvaise augure. Et on ne perçoit aucun vrai désir d’unité de tous les opposants. Chacun prête l’oreille en vain : nul n’entend évoquer une structuration d’organisations en capacité de fomenter un coup d’État. Pour autant que nous soyons correctement informés, quoique très indirectement, il ne semble pas que les gouvernements occidentaux veuillent ou sachent se charger de la mise sur pieds d’une coalition politique de Russes pacifistes. Une éditorialiste du Monde saluait tout récemment ce qu’elle appelle « un effort de coordination de plusieurs personnalités de l'exil russe » coordonnée par « ONG engagée dans la construction de la démocratie, la Fondation Russie libre » et de rappeler, citant son amie la chercheuse Marie Mendras, qu’à Moscou « l’enjeu n'est pas celui de la succession mais celui de la transition » (Kaufmann le 22/03).
Cet enjeu n’échappe pas à l’ex-milliardaire Mikhaïl Khodorkovski, dépossédé mais demeuré multi-millionaire et généreux sponsor de plusieurs organes de presse contraints à l’exil. Dans une certaine mesure, compte-tenu de son habileté à choisir des conseillers et fédérer le beau monde des partisans de la démocratie, Khodorkovski pourrait être l’homme de la situation. Mais à une échéance encore lointaine ! En fonction du temps imparti pour travailler à une très large coalition comprenant beaucoup de ceux qui furent, du point de vue des éduqués & modérés, dans l’erreur. Qu’il s’agisse de transfuges liés au gang qui tient le pouvoir ou de militants et propagandistes écoutés dans les milieux de gauche, qu’il s’agisse de libertaires ou de dirigistes. Vladimir Pastoukhov, juriste et philosophe qui a choisi l’exil depuis plus de dix ans, sait très bien que les libéraux ne peuvent pas reprendre la Russie en mains sans reposer la question inaugurale de la tare originelle du régime post-soviétique : la question des privatisations et spoliations.
La tâche lui semble insurmontable car elle passe par le questionnement de la propriété privée, assise de la représentativité. Rendre la société moins inégalitaire revient à refonder une classe moyenne de créatifs et d’entrepreneurs qui seraient mis à l’abri du racket par une législation fiable, une justice autonome, etc. Comme Pastoukhov ne fait aucunement confiance au petit peuple, il lui semble que le chemin de la liberté devra passer par un moment autoritaire. Solide et bien articulée, sa théorie est convaincante mais provoquera la colère des révolutionnaires de toutes obédiences... Les experts occidentaux nous présentent des libéraux comme Pastoukhov, Khodorkovski et madame Ekaterina Schulmann comme la seule alternative raisonnable au système politique russe. Il serait bon qu’ils nous révèlent quels sont les vrais projets de ces gens estimables de manière que nous comprenions mieux pourquoi ils n’emportent pas l’enthousiasme des masses… Car tout, dans l’impasse actuelle ne peut s’expliquer par l’arriération politique, l’abrutissement alcoolique, l’absence de tradition du dialogue. Si la tendance « gilets jaunes » est si forte en Russie, c’est que la société est écartelée. Il est temps de nous demander si ce pays ressemble bien à l’image qu’en donnent ses élites pensantes et si les potions et purgatifs dont on veut gaver les Russes seront de nature à les guérir, sachant qu’il n’est pas certain que des pays plus faciles à réformer aient réussi leur mue.
En attendant, un intellectuel emblématique nous met en garde contre la populace. Son texte nous éclaire ; non seulement parce que son diagnostic de l’état de l’opposition est objectif, mais parce qu’il porte sur la place publique ce qui est murmuré en catimini. Tandis que l’Ukraine se prétend porteuse d’un projet de liberté sans limites qui pourrait seul émanciper les peuples de la région, un penseur russe expose ses doutes et propose un regard terriblement lucide :
« Dans la distinction entre autoritarisme et totalitarisme, il y a un point subtil qui me semble insuffisamment abordé aujourd'hui. Si l'on considère la question du point de vue de la corrélation de ces régimes avec les formes politiques "classiques", alors l'autoritarisme est plus probablement un despotisme, c'est-à-dire l'antipode de la monarchie, tandis que le totalitarisme est plutôt une "ochlocratie", c'est-à-dire l'antipode de la démocratie. Quelle est l'importance de cette distinction ? Dans l'usage courant, le totalitarisme est perçu comme une forme lourde d'autoritarisme, sans plus. On suppose donc que si l'autoritarisme est censé être guéri par la démocratie (ce qui est essentiellement vrai), alors le totalitarisme peut être guéri par encore plus de démocratie. Mais, malheureusement, "tout n'est pas si simple" et le totalitarisme n'est pas guéri par la démocratie. Du moins, pas immédiatement après la fin de sa phase aiguë.
Le totalitarisme est d'une nature fondamentalement différente de l'autoritarisme. Il s'agit de pathologies sociales qualitativement différentes dont les similarités ne sont que superficielles. De la même manière, de nombreuses maladies provoquent une éruption cutanée, alors que la cause de chaque maladie est différente et les méthodes de traitement peuvent souvent être opposées. Dans un État autoritaire (ou "policier"), la source première de la violence illégale est le pouvoir, qui répand de nombreuses métastases dans le tissu social. Dans le totalitarisme, les choses sont plus compliquées. Ici, le pouvoir ne joue que le rôle de déclencheur, de premier maillon de la maladie. Il affecte le tissu social de telle sorte que pratiquement chaque cellule devient un isotope autonome, irradiant la violence. Le rôle du pouvoir se réduit encore à une politique des deux "P" : provocation et populisme. D'une part, le pouvoir provoque une demande permanente de violence de la part de la société et, d'autre part, il organise une réponse populiste à cette demande sans cesse croissante.
Le post-totalitarisme russe contemporain n'échappe pas à la règle. De plus, comme dans le cas du "marxisme russe", ses architectes se sont inspirés dans leurs expériences des "idées occidentales avancées", c'est-à-dire qu'ils n'ont pas été pionniers, même dans ce domaine flou. Toute la sagesse actuelle du Kremlin n'est qu'une "réinterprétation dans la langue des plaines natales" de la théorie du chaos contrôlé. Le Kremlin a lui-même plongé le pays dans le chaos en déclenchant une "guerre civile froide" en Russie en 2020, et maintenant, pour éviter que ce pays n'explose de surchauffe, il évacue l'énergie excédentaire au moyen d'une guerre impérialiste. Dans ce scénario, la guerre est une sorte de radiateur qui refroidit le système. Dans cette situation, l'essentiel pour le Kremlin est de ne pas perdre cette guerre, et il peut la mener indéfiniment, car la guerre dans ce système est une partie organique du plan général. Le totalitarisme présuppose la guerre, comme une voiture à moteur à explosion présuppose la présence du pot d'échappement. Si un système totalitaire refuse de faire la guerre, il subira le sort de l'URSS.
Dans le système conçu par Poutine, la source des radiations mortelles est, quoiqu’on dise, la société dans son ensemble, et non le gouvernement seul. Dans ce système, le pouvoir joue le rôle d'un répartiteur, qui régule la puissance et oriente intelligemment le flux de violence dans la bonne direction. Ainsi, si l'on se contente de démolir le gouvernement ("supprimer Poutine", comme beaucoup en rêvent), cela ne conduira globalement, dans un premier temps, qu'à ce que le chaos contrôlé devienne incontrôlable et que la violence organisée devienne inorganisée.
Nous avons affaire à une société qui irradie la violence comme l'uranium enrichi irradie. Jusqu'à présent, il s'agit d'une réaction contrôlée, qui ne se transforme pas en réaction en chaîne uniquement parce que les autorités se débarrassent habilement de l'excédent d'"énergie noire". Supposons que cette main, crispée sur le panneau de commande, soit coupée. Quel scénario vous semble le plus probable : la société s'organise miraculeusement et réprime la violence en son sein, ou bien une réaction en chaîne de violence se produit qui finira par engendrer un "nouveau Poutine" dans un nuage de champignons nucléaires ? Il n'y a pas de réponse évidente, mais personnellement je tiens le second scénario pour plus probable.
Anticipant le reproche selon lequel je "soutiens" le régime actuel en évoquant les défis inévitables auxquels la société russe sera confrontée en cas de révolution, je tiens à dire, pour ma défense, que je ne pense pas qu'il soit nécessaire de simplifier la situation simplement parce que ne pas le faire pourrait effrayer certaines personnes et les inciter à s'agripper à la réalité existante comme à un fétu de paille. Ceux qui ont peur ne devraient pas penser du tout à l'avenir de la Russie : c'est un conte de fées pour adultes qui se termine mal et que les personnes aux nerfs fragiles ne devraient pas lire du tout. Pour le reste, je dirai qu'aujourd'hui, un dilemme est déjà apparu au sujet duquel les "honnêtes gens" préfèrent garder le silence. Sans un large mouvement démocratique, la Russie ne sortira pas de l'ornière de la dé-civilisation (du déficit culturel chronique), et dans les conditions actuelles toute démocratisation conduira à une vague de violence des plus obscènes, de type pogrom, qui submergera le pays.
La réponse naturelle et, semble-t-il, la seule possible à cette menace est la décision d'abaisser les "barres de plomb" de freinage de la nouvelle dictature dans la masse sociale surchauffée et radioactive. C'est-à-dire qu'après avoir dit "A", il faut accepter "B". Si nous acceptons l'inévitabilité de la révolution en Russie, nous devons également accepter l'inévitabilité d'une dictature révolutionnaire en Russie. Et si nous acceptons l'inévitabilité d'une dictature révolutionnaire, alors nous devons nous demander quels mécanismes peuvent être proposés pour empêcher la dictature révolutionnaire de se transformer en dictature réactionnaire (et la Russie d'entrer dans un troisième cycle de "stalinisme-poutinisme") ?
Face à ce dilemme, le "public bien élevé" se divise en "cyniques" et "prudes". Les prudes continuent à répéter le mantra du royaume éternel de la liberté comme si rien ne s'était passé, tandis que les cyniques soutiennent ce discours creux sans avoir aucune intention d'accorder la moindre liberté après la chute du régime. Car pour les cyniques, parler de liberté, c'est ouvrir la voie à une nouvelle dictature tant convoitée. Je me contente de proposer de sortir cette discussion de l'ombre et de parler franchement du problème sans sourire moralisateur ni mensonges cyniques.
Renonçant aux nombreux détails qui n'ont pas leur place dans le format d'un message Telegram, je reviens à l'idée principale qui m'a tourmenté dans les années 90, à savoir que les garanties de l'État de droit et du constitutionnalisme (et, bien sûr, de la démocratie) ne se situent pas sur le plan juridique et institutionnel, mais sur les plans culturel et politique. La seule véritable garantie contre une dictature éternelle est un consensus social constitutionnel-démocratique, c'est-à-dire une unité basée sur des valeurs ("conceptuelle" si vous voulez) au sein de l'élite. Tout le reste n'est que mirage.
Nous en arrivons ici à la question fondamentale de savoir qui contrôlera les "barres de commande" dans la première phase qui suivra la révolution presque inévitable en Russie (je ne parle pas du calendrier, mais de l'essence du phénomène ; même si cela prend 50 ans, la donne ne changera pas). S'il s'agit d'un "groupe étroit de personnes partageant les mêmes idées", liées par le "centralisme démocratique", les membres de ce groupe auront beau jurer fidélité à la "Russie démocratique de demain", ils seront contraints de créer une dictature encore plus dure que celle de Poutine. En d'autres termes, plus le cercle de ceux qui contrôlent la "direction" après la révolution est étroit, plus la version la plus odieuse de la dictature sera rétablie rapidement. Inversement, plus ce cercle est large et diversifié, moins la dictature post-révolutionnaire risque de dégénérer en dictature réactionnaire.
Ainsi, la question de l'avenir démocratique de la Russie, même dans un avenir très lointain, dépend largement de la capacité actuelle des élites à créer une large coalition de pouvoir pour contrôler l'appareil de violence dans le cadre d'une inévitable dictature post-révolutionnaire. Plus la coalition est large, plus il sera difficile pour une seule personne de confisquer à son profit l'appareil de violence révolutionnaire. Le mécanisme d'interaction entre les factions au sein d'une coalition révolutionnaire et l'expérience du compromis dans la résolution des inévitables contradictions au sein de la coalition sont les seules choses qui peuvent donner naissance à une future démocratie russe.
Cette logique contredit essentiellement la logique du "mouvement des rubans blancs", qui s'est renforcé dans des conditions de guerre et qui réduit la base de la future coalition à un minuscule cercle sectaire, au lieu de l'élargir. C'est pourquoi, même si ce club parvient à devenir une puissance au lendemain d'une catastrophe militaire, ce que je ne crois pas personnellement, il ne pourra pas offrir autre chose que la terreur rouge, que les bolcheviks de la première génération ont déjà mise en œuvre une fois. En outre, au rebours de ce que préconise l'actuel « courant mainstream d'opposition ", la logique de la large coalition suggère la coopération et le compromis avec la partie du " système " qui est prête à devenir un " traître à sa classe ". Oui, il s'agit d'un recul du principe de justice, selon lequel toute personne ayant contribué à l'instauration de ce régime et au déclenchement de cette guerre doit être punie à la hauteur de sa faute. Mais, comme le disait Médicis (du moins celui d'Hollywood) : il n’y a de choix que pour celui qui est prêt au risque de perdre. »
V. B. Pastoukhov le 26 mars 2023 Traduit par Divide
