La Russie est dirigée par une junte qu’inspire le franquisme et le fascisme italien et qui se cache à peine de ces sources (soi-disant non antisémites) tout en rejetant la faute d’une sorte de « nazisme congénital » sur un régime qui entend lui résister. Ce que le Kremlin recycle des expériences d’autoritarisme des années 1930 nous est toutefois systématiquement présenté comme un « héritage stalinien ». Cette analyse facile n’est pas seulement peu opérante mais de plus susceptible de se retourner contre ses promoteurs, aimables démocrates que les jeunes des pays pauvres comprennent mal. La figure de Staline reste un repoussoir pour combien de temps encore ? Déjà, l’image affreuse que donne de l’URSS une élite intellectuelle vieillissante ne peut plus fonctionner comme elle le fit trois décennies d’affilée. Ukrainien réfugié en Californie connu sous le pseudonyme Dadakinder, le jeune créateur multimédia Anatoli Oulianov nous explique les raisons de ce fiasco, qui est une vraie “crise du sens“ :
« 1- Ce que ni les pro-Soviet ni les antisoviétiques ne comprennent, c'est la véritable raison pour laquelle les jeunes considèrent avec intérêt les alternatives historiques à l'ordre des choses.
Ni les millenials ni, moins encore, la Z-generation ne sont assez âgés pour avoir la nostalgie du "sovok" (la pelle à ordure = le Soviétique, l’URSS NdT). Ils n'ont pas non plus savouré l'État-providence. Tout cela a été détruit avant que nous ne venions au monde.
Nous ne voulons pas revenir à un passé que nous ne connaissons pas. Mais le présent, qui n'a rien à voir avec la promesse post-soviétique d'un monde ouvert, nous le connaissons bien.
Le vampire a beau couvrir son œuvre de désolation d'un cadavre de couleur rouge, cela ne rend pas la position matérielle de la génération X/Z plus attrayante, ni la posture antisoviétique plus fonctionnelle pour les personnes dont les parents sont des "sovoks".
Le sovok fera toujours partie de notre personnalité, quelle que soit la façon dont chacun d'entre nous l'évalue. On ne peut pas défaire l'histoire. On ne peut que la comprendre et l'accepter, en tirant de sa complexité ce que l'on trouve important et utile pour soi.
2- Le problème du présent est l'absence d'un avenir radieux. Non seulement en tant que perspective, mais même en tant qu'idée.
Quel est le projet d'aujourd'hui pour demain ? Au mieux, il s'agit d'éviter l'effondrement écologique, économique et démographique, de surmonter les vagues de pandémies, d'échapper à la Troisième Guerre mondiale... c'est-à-dire de ne pas aller plus mal. Il n'est plus question de mieux.
Qu'est-ce qui doit inspirer cela, et qui ? Certainement pas les jeunes qui, contrairement aux baby-boomers, ne vont pas demain s’échapper vers leurs tombes, mais continueront à vivre et à subsister en dépit de l’avalanche de prêches antisoviétiques sur leur peau.
Ce qui paraissait convaincant à la fin des années 80 montre aujourd'hui son résultat : la guerre. Qu'y a-t-il de plus effrayant pour nous que des missiles sur nos mamans ? L'absence d'un assortiment de jeans ? Un livre de poèmes non publié ? Ou est-ce la persécution des dissidents, que l'on pourrait croire terminée, comme s'il n'y avait pas d'Assange, pas de censure, pas de peines de prison pour les opinions dans ce monde "libéré" qui est le nôtre...
Le fiasco actuel ne disculpe en rien les crimes soviétiques. Mais il rend l'ordre dominant moins attrayant qu'il ne semblait l'être il y a trente ans. Et il oblige à remettre en question l'objectivité des évaluations de l'expérience soviétique complexe.
En nous tournant vers des alternatives à l'empire du marché, avec ses interventions pétrolières, ses annexions et ses "Special War Operations", nous n'essayons pas de renaître, nous cherchons dans le chaos des repères où le rêve d'une modernité progressiste fut possible.
3- Aujourd'hui, nous pouvons déjà apprécier les aboutissants de la vie de ceux qui nous ont promis la démocratie et le progrès.
Qu'ont fait ces gens lorsqu'ils ont renversé le monstre rouge ? Ils ont tout vendu et se sont enfuis à l'étranger. Non pas parce qu'ils étaient persécutés. Pas en tant que réfugiés. Mais comme de vulgaires "saucisses".
Ils ne se souciaient pas de leur pays d'origine, peuplé d'une masse de "sales gosses" désagréables. Ils voulaient simplement boire de la bière bavaroise. Et ils ont adapté à ce désir la rhétorique antisoviétique qui avait remplacé leur lien avec les petits pionniers et dissimulé leur opportunisme.
Une fois à l'étranger, ils ne se sont pas engagés dans des mouvements politiques progressistes. Au contraire, ils ont rejoint l'électorat le plus conservateur, préoccupé non pas par la liberté et la démocratie, mais de leur statut et de leur graisse.
Dans tout l'empire, il n'y a pas de vilains plus loyaux que ceux-là. Leur seule conviction est qu'ils sont davantage dignes de bien manger et de bien vivre que ceux qui doivent ailleurs récolter les fruits de leurs bons et loyaux services à leur maître blanc.
Pour eux, réussir, c'est être reconnu sur le marché du maître, ce qui leur donne des raisons de s'élever au-dessus de leurs semblables. Non, ils ne sont pas antisoviétiques. Ce sont des anti-démocrates qui se prennent pour l'élite et sont les grignoteurs - des gens qui voient du sovok dans toute entreprise à vocation sociale et dans toute critique de l'ordre des choses. Lorsque cet ordre échoue, que disent-ils ? Que tout est de la faute de l'homme. L'homme est comme ça. Cet homme est une merde. Et c'est une merde parce que c'est un Soviétique.
Nous en avons assez de ruminer ce chewing-gum de merde. La misanthropie, l'arrogance et le darwinisme social n'inspirent pas les nouvelles générations. Nous mettrons tout cela à la poubelle pour débarrasser nos horizons du cynisme, de l'élitisme et du manque d'imagination afin de peindre sur les toiles de nos destinées des images de l'avenir auquel nous aimerions aspirer. »
@dadakinder le 16 avril 2023
