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Deuxième arbitrage chinois

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Démonisée jusqu’il y a quelques mois par la presse européenne, suspectée d’ambitions inavouables à la faveur du conflit d’Ukraine, la Chine fait une brillante démonstration de pragmatisme commerçant en revenant au centre de la vie diplomatique internationale.

Quelques semaines après un coup de maître au Moyen-Orient, elle poursuit aujourd’hui son entreprise de désescalade en Europe orientale. Non seulement elle œuvre à la paix au Yémen, à l’essor des échanges commerciaux dans le Golfe, mais elle prend le relai d’une Turquie fatiguée, dont l’entremise significative entre mars et septembre 2022 avait donné des résultats fragmentaires, mais qu’on ne doit pas qualifier d’inconsistants. La médiation turque dépréciée par toutes les puissances engagées dans la guerre, vient le temps des manoeuvres chinoises.

Il n’est pas anodin que Zelenski ait pris Xi Jinping au téléphone hier alors qu’il avait ignoré les appels du pied de la Chine depuis la mi-février. Qu’il ait accepté cette médiation contre laquelle l’Ukraine s’est récriée lorsque Macron la laissa entrevoir à l’occasion d’un voyage à Pékin qualifié d’important par toutes les parties (ce qui laisse supposé qu’on a parlé de ce qui fâche). Il n’est pas anodin que la Chine parvienne dans ces matières délicates à imposer son protocole : d’abord en accordant plus de place et d’honneurs à Macron qu’à Ursula von der Leyen, ensuite en faisant savoir que Xi avait répondu à l’appel de Ze et non l’inverse. L’ordre dans lequel se pratiquent les courbettes fut toujours un point essentiel en Orient.

Ce coup de théâtre intervient alors que Macron s’est reconnu bredouille, ce qu’il ne fut peut-être pas mais il dut le dire pour cacher ce qu’il avait obtenu en faveur de la France au prix d’une forme d’abandon ou de passage de relai. Le politiquement correct impose à notre “puissance moyenne“ de ne nullement se démarquer de la doxa atlantiste alors même que nous proposons souvent de le faire pour sortir d’un enlisement inquiétant. Ainsi a-t-il fallu hurler contre la répartie insolite de l’ambassadeur de Chine en France, le faire convoquer au Quai d’Orsay tandis que le Faubourg St-Germain demandait son renvoi, qu’on le frappe d’infamie… “persona non grata“.

Mais chacun sait que les ambassadeurs de l’Empire du milieu ne sont pas des amateurs et que leurs dérapages sont savamment contrôlés. C’est à Paris qu’un Chinois engage l’Europe à reconnaître que la Crimée ne fut ukrainienne que par décret, ce n’est pas à Berlin ou Londres. Pourquoi ? Parce qu’on accepte mieux cette idée en France que dans d’autres pays et qu’il le sait. Tout comme l’homme que Xi Jinping désigne pour la médiation russo-ukrainienne, un ancien ambassadeur à Moscou qui n’a pas spécialement milité pour l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Pékin signifie ainsi qu’il est temps de couper la poire en deux. Que la probable percée ukrainienne programmée après le 2 mai prochain sera du meilleur effet psychologique sur les opinions publiques occidentales et déstabilisera probablement le Kremlin mais ne sera pas déterminante au point de contraindre Moscou au retrait.

Poutine fait mobiliser chaque mois entre 40 et 44 mille nouveaux soldats, la masse des troupes russes tend à augmenter malgré les terribles pertes. Sauf à parvenir à paniquer la majorité des 700 mille hommes stationnés et à provoquer des désertions massives, des rébellions et combats contre les polices qui se tiennent à l’arrière du front, il n’y a guère de chance de bouter la “horde“ au-delà des frontières de 1991. En dépit de lacunes criantes, l’armée russe a formé 780 mille hommes entre le 21 septembre et le 31 décembre 2022. Au 15 mars dernier, plus de 720 mille se trouvent dans la zone de combat ; 60 mille ont été envoyés en renfort en Biélorussie. Nous ne cachons pas ici avoir espéré, comme la plupart des libéraux, démocrates, gauchistes et même communistes dissidents de Russie, que le désordre de l’armée, l’incompétence des généraux, la désinvolture des officiers etc. allait conduire à la répétition du désastre militaire de l’hiver 1916-1917.

Cet espoir n’était pas fondé, les finances publiques russes permettent d’acheter la chair à canon. Si le ministère de la défense n'a pas réussi à subvenir correctement aux besoins des soldats recrutés, ni à les nourrir, ni à les armer, le ministère des finances a été en mesure de calmer les esprits en payant les soldes sans trop de retard. Ainsi, selon des sources de l’état major, plus de la moitié des mobilisés ont acheté leurs uniformes, chaussures, équipements, casques et gilets pare-balles. Ces frais ont été ultérieurement couverts et, bien qu’il ne s’agisse pas de remboursements et qu’il y ait donc manque à gagner sur les soldes promises, il semble que la troupe n’émette plus de vives protestations comme ce fut le cas en octobre et novembre.

Comme l’indique la chaîne Telegram d’opposition VolyaMedia, le Département principal de l'organisation et de la mobilisation de l'état-major général a reconnu ne pas être en mesure de procéder à une levée en masse. Courant avril, il incorpore à la fois 42 mille engagés contractuels et un nombre non communiqué de conscrits. Ces derniers ont été appelés au 24 avril seulement et seront dispatchés loin des zones de combats. Pour la première fois, on prélèvera des jeunes dans les établissements d'enseignement supérieur. La guerre est cependant plus une aubaine pour chômeurs.

Les bureaux d'enrôlement militaires ont pour “client type“ un homme âgé de 26 à 45 ans, qui est venu s'enrôler après avoir vu une annonce ou entendu parler d’un salaire de 204 000 roubles, d’avantages sociaux et défraiements postmortem : "le flux est régulier. Principalement des régions. Les gens viennent de Russie centrale, de la région de la Volga, du nord. Nous pouvons même choisir de refouler ceux qui ne répondent pas pleinement aux exigences sanitaires", commente un officier du service d'organisation et mobilisation de l'état-major général des forces armées de la Fédération de Russie.

"Ils se fichent de la guerre, du fait qu'ils vont tuer quelqu'un là-bas ou qu'ils seront tués. La politique ne les intéresse pas. Tantôt leurs femmes leur disent d'aller jouer leur rôle d'homme, pour payer leurs dettes, élever leurs enfants, partir en vacances. Tantôt ce sont leurs parents qui leur imposent un brainwash sur le même sujet. Il y en a qui croient à la lutte contre l'Occident et à toutes ces conneries, mais ils sont peu nombreux. Pour la plupart d'entre eux, l'armée et la guerre sont la seule occasion de gagner des montants comparables à ce qu'on gagne "à Moscou". N’allez pas les idéaliser. Dans le civil, ils n'avaient pas assez de courage pour voler quelque chose de valeur, alors que maintenant ils vont pouvoir piller et amasser un argent qu'ils ne pourraient jamais gagner en cinq ou dix ans", déclare un autre officier du département des personnels de l'état-major principal.

Si cynique que cela paraisse, rien n’est exagéré dans ce qui est avancé là : quand le salaire moyen est de 27 à 35 000 Rbls dans la plupart des villes russes et de 18 à 22 000 à la campagne, l'argent est devenu la principale motivation des citoyens qui sont enrôlés dans l'armée. Vous pouvez mourir mais vous gagnerez dix fois plus que dans le civil ! « Jamais auparavant le régime de Poutine n'avait permis à la population de détenir autant d'argent. Les gens vont rembourser des emprunts, faire réparer leur voiture, se faire soigner les dents, acheter des voitures ou réaliser leurs rêves, prendre une hypothèque sur un appartement dans la banlieue éloignée de Moscou, à Krasnodar ou à Saint-Pétersbourg. »

Cette situation chagrine évidemment les quelques milliers d’opposants pacifistes qui subsistent en Russie. Elle accable les jeunes idéalistes qui prennent le risque de saboter les voies de chemin de fer. Elle conforte un appareil judiciaire ultra-punitif qui a perdu tout sens de la mesure et inflige aux politiques des peines deux fois plus fortes qu’aux assassins, une conjoncture sans précédent depuis la mort de Staline, du jamais vu dans toute l’histoire du pays. Tout confirme une inaptitude générale à la remise en cause du régime. Les petites gens ne sont pas en mesure de comprendre que les crédits accumulés dont ils sont assommés peuvent disparaître en même temps que les autorités actuelles. Que, quitte à combattre, il pourrait être moins dangereux et plus rentable de prendre un maquis et non pas se rendre au front. Non, et d'ailleurs l'état-major général estime le vivier de recrutement à environ 4 millions d'hommes.

La guerre peut s’éterniser. Les armes occidentales peuvent faire merveille, les officiers russes craignent les Himars américains, les chars Leclerc français (plus que les Léopard allemands) mais nos prouesses techniques ne peuvent faire la différence. La crise doit venir de Russie, du tréfonds. Sans remise en cause radicale du leadership de Poutine, il n’y a pas d’issue. C’est ce que la Chine sait, elle entend les témoignages de dizaines de milliers de ses ressortissants frontaliers ou résidents. Elle n’a pas besoin d’élever la voix pour être entendue à demi-mot sur ces sujets ; ses messages prudents sont parfaitement reçus. Il semble pour l’heure grossier de l’avouer ? On y viendra pourtant.