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Le fils du Shah en Israël

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Reza Pahlavi ferait un virage à hauts risques devant le mur des lamentations : coiffant une kippa, il fait plus que reconnaître la Shoah pour faire ressortir l’absurdité du négationnisme qu’affiche par intermittences le régime iranien (cf. les complicités avec les révisionnistes et antisémites français reçus en grande pompe). Le geste du fils du dernier shah ne devrait pas lui coûter cher face à un peuple indifférent à l'antisémitisme et pourrait même être compris si Pahlavi ne faisait pas en même temps allégeance à l’aile la plus dure du sionisme, sa droite militariste. La démarche n’aura pas grand effet, ni positif, ni négatif.

Le voyage de Pahlavi a pris une tournure quasi officielle avec chants, danses, réceptions et conciliabules réservés à des chefs d’État ou des candidats crédibles au pouvoir. Ce choix est un peu risqué à l’heure où Pahlavi se donnait pour objectif officiel de rassembler toutes les oppositions au régime de Téhéran. Le risque politique est surtout de relancer disputes et chamailleries dans la diaspora iranienne. Or, Pahlavi n’est soutenu que par une très faible et instable majorité d’Iraniens de l’exil, plus par défaut d’autre figure que par enthousiasme. L’homme ne fédère pas, son charisme est faible, ses contradictions criantes. On les lui pardonne parce qu’on le croit gentil, du moins inoffensif… N’a-t-il pas promis de ne pas restaurer la monarchie ? On lui accorde le droit de représenter l’opposition parce qu’il fait moins peur que certains groupes militants très structurés ; et surtout parce qu’il est populaire en Iran, où sa laïcité nette semble promettre à la jeunesse une décompression, un relâchement sur le modèle occidental. C’est aussi que son prénom rappelle instantanément la figure de son grand-père, longtemps honni pour ses brutalités mais dont le bilan modernisateur est à tel point positif qu’il efface les traits dictatoriaux de son régime. Pour une écrasante majorité d’Iraniens, Reza-Shah est l’homme qui a le plus pesé pour extraire le pays de son arriération ; un homme sans qui la différence entre leur patrie et l’Afghanistan voisin serait des plus ténues.

Pourquoi Reza junior, entrant en politique à 62 ans, fait-il un tel geste maintenant ? Parce qu’il est un peu acculé : avec la normalisation mise en oeuvre par Pékin, les financements saoudiens vont se tarir. Non qu’il ait eu lui-même recours à des subventions de cette origine ou à celles de la Maison Blanche, car sa confortable fortune le dispense de toute dépendance, mais une ribambelle d’organes de presse et de promotion qui travaillent à sa gloire en sont, eux, tributaires… à commencer par la chaîne TV en ligne Iran-International https://www.iranintl.com/en/iran-international qui a été proprement invitée à quitter Londres d’où elle faisait campagne pour la proscription du corps des Gardiens de la Révolution (IRGC). D’une manière générale, les activistes monarchistes aussi bien que libéraux au sens large vont souffrir nettement d’une baisse de revenus et de soutiens logistiques qui ne peuvent désormais être dispensés que par Israël alors que Londres ne songe nullement contribuer à la chute des mollahs.

Ainsi, tout comme le régime kurde d’Erbil, les nationalistes laïcs vont devoir composer avec les options d’Israël pour ne pas rester seuls face aux tueurs du régime islamique. La pilule est amère. On ne l’aurait pas gobée en d’autres temps, à l’époque où la gauche palestinophile tenait le haut du pavé… mais ces temps sont révolus et l’allégeance à Israël ne fait pas courir un grand risque à Pahlavi qui ne verra sa popularité nullement affectée en Iran même. On l’a vu récemment à l’occasion des festivités officielles de la « journée d’Al-Qods » qui se sont tenues vendredi 13 avril : faible affluence et conviction en berne. Quelques dizaines de milliers de manifestants ? bien peu dans un pays de plus de 80 millions d’habitants.

Quand la jeunesse iranienne rejette en bloc Hamas, Hezbollah et tout ce qui paraît sceller le sort des musulmans dans un pacte obligatoire avec moins moderne que soi, les leaders de l’exil ne vont pas échanger ce public captif contre d’obscures alliances avec des puissances arabes qui semblent cesser de poursuivre l’objectif d’abattre Khamenei et son clan dès lors que des règlements vestimentaires sont menacés. Ces règles sont donc l’essentiel de la doctrine ? L’Iran de Khamenei achète des amitiés stratégiques dans le monde arabe ; la population trouve la facture salée, d'autant qu'elle ne se fait aucune illusion sur l’avenir de ces amitiés, elle sait que l’Iran demeure seul.

Sait-on seulement si la victoire évidente du régime tient à une aide extérieure significative ? Certes, quelques centaines de miliciens chiites d’Irak ont contribué à la répression des manifestations dans certaines villes. On a constaté que certains brigades de miliciens ne parlaient pas persan… le régime a agité la menace d’un débarquement de Libanais qui n’a jamais eu lieu. Quelques fanatiques ont remplacé des Gardiens de la révolution pas toujours très convaincus du bien fondé de la police des mœurs. Mais cette aide aura été marginale. Les technologies de surveillance ont été vendues par la Chine ou même achetées en Occident par des faux-nez bien avant que Moscou ne pense les offrir. Il est donc probable qu’on n’ait pas eu besoin d’écouter les experts du FSB.

Reuters prétendait en décembre 2022 que l'Iran allait s'enfoncer durant toute l'année 2023 dans un "processus révolutionnaire" épuisant, au cours duquel "aucune des deux parties ne cédera à l’autre“. Malheureusement, même si 70 % des Iraniens sont âgés de moins de 35 ans et n’écoutent plus ce que disent des directeurs de consciences enturbannés âgé de 70 ans et plus, le régime tient bon et les rues sont calmes. Le rythme des condamnations à mort est en hausse, des caméras intelligentes sont installées partout dans le pays pour enregistrer et identifier les femmes qui ne respectent pas le hidjab. Depuis peu, dès la deuxième violation des "règles du hidjab" enregistrée par la police à l’intérieur des véhicules personnels (le foulard retiré dans la voiture), le risque de confiscation de la voiture est réel. Des restaurant sont fermés, des boutiquiers sont mis à l’amende.

La résistance est réduite à l’organisation de manifestations sporadiques, des flash-mob filmés qui ne dégénèrent en flambées locales que dans de rares villes kurdes. La terreur est devenue insidieuse ; elle ne s’avoue pas politique, elle veut qu’on la croie aveugle et dirigée par une main invisible. D'étranges attaques chimiques et des empoisonnements dans les écoles font autant de mal aux esprits que les tirs d’armes automatiques dans les rues. La géographie des attaques confirme qu’il s’agit d’une forme de punition adressée aux quartiers qui se sont mal conduits entre septembre en décembre derniers.

Cet été, les traditionnels problèmes d'eau et de sécheresse vont entraîner de nouvelles manifestations, les effets de la dévaluation de la monnaie nationale conduiront à des grèves ouvrières. Des arrestations massives viendront répondre aux réactions à la nouvelle vague de répression contre le « mauvais hidjab ». Pourra-t-on qualifier ces heurts inévitables et leurs dizaines de victimes de “processus révolutionnaire“ ? Comment définir une révolution morale qui ne peut se déployer dans le réel ?

Malgré les apparences, la porte de sortie reste la même depuis une dizaine d’année : non pas l’insurrection populaire mais le coup d’État. On doit compter sur les contradictions internes d’un régime fort et très bien équipé, qui ne lâchera rien et n’aura pas peur de martyriser la population. Il faut escompter un net rejet de la dictature personnelle de Mojtaba Khamenei, fils du Guide qui contrôle aujourd'hui la quasi-totalité de l'appareil sécuritaire du pays et qui a placé en janvier le général Radan, l'un des plus durs du ministère de l'intérieur de la République islamique, surnommé le Boucher, à la tête de la police de Téhéran. Dans son discours d’intronisation Radan a déclaré, à peu près mot pour mot : "Ce pays ne peut être abattu par des opérations spéciales via les médias et l'internet. Il s'agit d'un État réel, pas d'un État virtuel, et pour essayer de changer son gouvernement, il faudra verser des rivières de sang. Nous sommes prêts à cela“.

Face à un tel adversaire, Reza Pahlavi ne peut compter que sur des stars de la Toile comme la journaliste féministe Masih Alinejad qui l’accompagnait en février dernier à la conférence de Munich sur la sécurité. Il lui faut d’autres alliés. Peut-il en trouver dans l’appareil policier et militaire ? Non semble-t-il ! On l’a espéré à tort. Faut-il compter sur une attaque israélienne de grande envergure ? Ça ne tient pas. À défaut de gagner le pouvoir, le fils du shah pourrait cependant contribuer à la popularité croissante d’une nouvelle alternative modérée recrutée au sein du régime, dont le seul mérite serait de limiter le pouvoir de la famille Khamenei. Les conjectures des experts sont maigres et aussi baroques que celles des anciens kremlinologues dans les années 1980.

Une figure cependant, celle du contre-amiral Ali Shamkhani, se détache du rang. Ancien ministre de la défense du président libéral-modéré Khatami, ce Gardien en uniforme blanc a été vu en civil ces temps-ci, en visite dans les communautés sunnites et chez les arabophones (Arabe chiite, c’est peut-être le seul membre de cette ethnie à être parvenu aussi haut dans l’establishment). Sa biographie et son maniement de la langue des partenaires suggèrent à certains observateurs qu’il a joué un rôle dans la manœuvre opérée par Pékin. Il est vrai qu’il est le type d’interlocuteur dont Xi pourrait rêver ; mais est-il vraiment ambitieux ? On dit qu’il est allé à Dubaï, puis a reçu Patroushev, le chef des services russes, et plus récemment Igor Levitin, un collaborateur direct de Poutine. Mais toute cette agitation qui semble non contrôlée par la Maison du Guide, n’est-elle pas un simple leurre comme le fut l’indépendance supposée de Qassem Soleimani ? Ne comptait-on pas un peu vite sur ce général pour sabrer les turbans au nom de notre rationalisme occidental ? Pour finir, voyant l’erreur, on demanda à Trump de le tuer...

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