Tandis que les analystes de la presse occidentale sous-estiment le jeu de la Chine et que nos dirigeants font mine de négliger un plan de paix qui ferait la part trop belle aux ambitions russes et ne serait nullement recevable par Kiev, Macron se rend à Pékin et tente, en vain nous dit-on, de convaincre la Chine de s’aligner sur les vues de l’Europe. Les analystes russes accordent intuitivement plus de poids au géant asiatique parce qu’ils mesurent le degré de dépendance de la Russie vis-à-vis de cette « usine du monde » qu’aucun plan de relocalisation en Europe ne pourra démanteler. La diversification donnant du poids à l’Inde et au Vietnam, les équilibres délicats avec l’ensemble des partenaires du BRICS et quelques autres puissances émergentes sont des facteurs de limitation de la puissance chinoise mais ils ne mettent pas en danger son statut de challenger du numéro un mondial.
Malgré une très ancienne préférence pour l’Europe, une adhésion générale à nos principes, les opposants russes ne sont pas tous persuadés de la justesse des manœuvres américaines et, dans la mesure où la Maison blanche n’est ni infaillible ni suffisamment persuasive, ils voient en la Chine le vrai modérateur ultime grâce auquel l’aventure d’une guerre totale peut être évitée :
« On peut faire toutes sortes de conjectures au sujet des négociations entre Macron et Xi Jinping.
L'objectif de la Chine dans le conflit Ukraine-Russie est de rejoindre le camp des vainqueurs avant que l'issue soit connue, mais pas avant qu’elle soit devenue suffisamment claire de manière à éviter d'investir des ressources inutiles dans le conflit.
Le but est de s'assurer une place à la table des négociations. La seule question qui se pose est celle de la position de la Chine sur la négociation. Elle dépendra de l'issue de ce conflit. Et sur ce point subsistent quelques interrogations.
Personne ne doute que la défaite de la Russie dans ce conflit est programmée d'avance. La Chine n’en doute pas non plus. Mais une simple défaite ou une déroute totale sont des résultats très différents. Jusqu'à présent, les Chinois misent sur la simple défaite.
Dans ce cas de figure, la Chine peut représenter la Russie dans les négociations en tant que médiateur ou représentant. En fait, dans un tel scénario, la Chine s’érigera en garant du comportement de la Russie après la conclusion de la paix et, bien entendu, la Russie deviendra dans ce cas un territoire secondaire sous le patronage de la Chine, cela sera fixé dans le traité de paix. La Chine garantira également que la Russie n'utilisera pas d'armes nucléaires à l'avenir. La forme que prendra cette garantie est une question de négociations, mais un tel arrangement semble logique dans le cadre d'une telle approche.
Toutefois, un autre scénario est également possible, dans le cas où le Kremlin perd les pédales et utilise finalement des armes nucléaires dans le conflit. La défaite se transformerait alors en désagrégation, car l'OTAN serait contrainte d'adopter un "plan B" en vue de la destruction totale de la puissance militaire et de la capacité nucléaire de la Russie. Il n'y aura alors plus de négociations, mais une reddition inconditionnelle. Dans ce cas extrême, la Chine ne pourra s'asseoir à la table des négociations que si elle rejoint militairement la coalition des vainqueurs, et c'est sur ce point qu'elle va devoir prendre une décision assez rapide.
C'est comme ça qu'il faut interpréter la déclaration de Xi Jinping sur le caractère inacceptable de l'utilisation d'armes nucléaires. En fait, il s'agit d'un message direct et d'un avertissement au Kremlin : l'utilisation d'armes nucléaires entraînera un changement radical et dramatique de l'attitude de la Chine à l'égard de ce conflit ; l'obligera à y intervenir, et certainement pas du côté de la Russie. Pour les Chinois, il s'agit d'un scénario hautement indésirable, car il comporte des risques extrêmement difficiles à calculer. Pour la culture managériale chinoise, de telles probabilités incertaines sont extrêmement inconfortables. C'est pourquoi un avertissement, sous une forme aussi directe que possible, s'impose.
Pour l'instant, les Chinois travaillent sur l'option d'une défaite " tout court ", et donc négocient en amont à la fois leur format de participation au futur processus de paix et l'augmentation du coût de leur participation à ce processus. Xi Jinping ne promet donc rien à Macron, se bornant à des promesses générales sans refuser pour autant d'approfondir le sujet ultérieurement.
En particulier, Xi Jinping est déjà prêt à appeler Zelensky et à lui parler. Le calcul est clair : les Chinois resteront "au-dessus de la mêlée" jusqu'à ce que le format de la fin de ce conflit devienne évident et tant que le prix de leur implication n'élèvera pas au-delà de toute mesure. Ce n'est qu'après cela qu'ils feront une déclaration définitive à ce sujet.
À ce stade, beaucoup de choses dépendent de la dimension militaire du conflit, donc de l’issue de l'offensive ukrainienne. La deuxième incertitude concerne le risque d'utilisation d'armes nucléaires, qui n'est pas très probable, mais qui ne peut être exclu - l'aventurisme du Kremlin est extrêmement difficile à calculer pour tout le monde. Y compris pour le Kremlin lui-même, apparemment.
La Chine dispose encore d’environ deux mois pour négocier avec pleine assurance ; ensuite tout dépendra de ce à quoi Zelensky sera parvenu.
On peut se demander dans quelle mesure cela va satisfaire les vues des États-Unis, du Royaume-Uni et de l'Europe continentale - chacun d'entre eux pourrait avoir sa propre opinion à ce sujet, mais pour l'instant, tout le monde attend de voir comment l'offensive va se terminer. Cela devient un facteur clé pour déterminer la marche à suivre. » A. Nesmiyan le 6 avril 2023
