" /> Russitude - Dombast

Dombast

Si vous fermez la porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors.

Russitude

- Posted in Lettres internationales by

Nous proposons à nouveau deux post de Vladimir B. Pastoukhov. D’abord parce que que c’est une étoile montante dont le succès enfle au sein des diasporas russes, du moins celles qui ont choisi la voie européenne. Il est à vrai dire le plus convaincant de tous ceux qui cherchent à opposer une forme de raison à la déraison d’un Douguine, dont il mesure tout l’importance et prend le contre-pied :

« L'une des vulnérabilités du système qui mérite d'être soulignée est que la population n'est prête à accepter qu'une légère détérioration des conditions de vie dues à la guerre, mais n'est pas du tout disposée à échanger une vie normale contre la guerre. Du moins, pas encore. Il s'agit d'ailleurs d'une limite commune à Poutine ainsi qu'à Douguine, Prigojine, Strelkov et compagnie. En d'autres termes, un très léger changement de mode de vie pourrait entraîner un bouleversement révolutionnaire des attitudes à l'égard de la guerre en général et de Poutine en particulier, qui est devenu l'incarnation physique de cette guerre. Cela montre que la Russie d'aujourd'hui est encore plus une société brejnevienne que stalinienne, malgré tous les efforts du Kremlin pour réveiller le "petit Staline" qui sommeille en chacun de nous. »

Pastoukhov estime que la crise politique et le désordre général qui menacent ne peuvent pas, dans un premier temps, profiter à la modernité démocratique ni ouvrir de perspective humaniste en Russie. Parce que les libéraux ont perdu la main, parce qu’il n’y a plus gauche locale agissante et pas même de centre mou, de marais arrondissant les angles. Le vide n’est rempli que par des furieux. Pastoukhov fait mine de ne pas entendre l’écho des chamailleries entre dissidents, les reproches de Navalny à Khodorkovski, les affaires d’argent qui nuisent aux réputations d’incorruptibilité... Il en parle le moins possible parce qu’il lui semble voir l’essentiel ailleurs :« tout ce qui est intéressant, tout événement significatif dans les mois ou même les années à venir se produira sur l'aile droite ou à partir de l'aile droite. Et ce n'est pas parce que l'aile droite est particulièrement forte ici, mais parce que l'aile gauche dans son ensemble a été envoyée sur le banc de touche et que l'avant-centre a été remplacé depuis longtemps par un gardien de but qui attrape les ballons avec ses mains sur tout le terrain et ne les passe à personne. En réalité, Poutine (le gardien) a commis la même erreur en politique intérieure qu'en politique étrangère : il a détruit l'équilibre des pouvoirs. En politique étrangère, en déclarant une vendetta contre l'Occident, le Kremlin est devenu stratégiquement dépendant de la Chine. En politique intérieure, en battant les libéraux détestés, le Kremlin s'est rendu dépendant des nationalistes d'extrême droite, qui prêchent la même chose que le Kremlin, mais d'une manière plus articulée, plus dure et plus directe. La relation entre le Kremlin et cette droite radicale sera le nerf du processus politique dans l’avenir prévisible. L'article de Douguine montre que la droite se prépare lentement à franchir la "ligne rouge" dans cette relation, c'est-à-dire à enjamber Poutine pour entrer dans son "post-Poutine", affranchi de toutes limites et conventions. »

Préalable à ces tristes horizons, Pastoukhov revient sur deux sujets fondamentaux : en premier lieu celui du conformisme qui conduit à soutenir la guerre par crainte de se poser trop de questions ; en second lieu celle de l’appartenance nationale, du sentiment d’une “russitude“

1- (du 19 avril 2023) :

« J'aimerais beaucoup me tromper dans ma prédiction, mais je pense qu'une troisième vague de soutien à la guerre, encore plus puissante que les précédentes, se profile à l'horizon de la Russie. Vague qui ne fera de cette guerre une cause nationale, mais qui apportera au régime un soutien passif pour une durée indéterminée, malgré les coûts croissants de la guerre impérialiste qu’il mène.

La première vague de soutien était purement émotionnelle : instinct grégaire, syndrome de Versailles et propagande agressive ont fait l'affaire, générant une croissance explosive du "patriotisme primaire". Cette vague n'a rien de spécifique, presque toutes les guerres commencent de cette manière. La deuxième vague a pu être observée environ six mois après le début des hostilités, lorsqu'il est devenu évident que quelque chose n'allait pas. On était à un croisement : la rationalisation du mal pouvait se faire dans les deux sens, soit par la négation de la guerre, soit par sa justification. L'homme de la rue a choisi la seconde voie : une fois qu'on a commencé, il faut finir ; une guerre doit être gagnée, ne serait-ce que parce qu'on ne peut pas être vaincu. Sur cette vague, la mobilisation s'est déroulée sans trop de difficultés. La troisième vague, dont j'observe les premiers signes empiriques, est un phénomène d'une nature un peu différente. Elle est la conséquence d'une intoxication idéologique secondaire, où une lassitude générale de la conscience conduit à un effondrement total de l'esprit critique et à un suivisme obéissant des masses, guidé par la propagande et la répression.

Le facteur principal de la troisième vague de soutien à la guerre est le temps. La durée de la pression psychologique devient une cause autonome. Les personnes qui, au début, conservaient une certaine capacité de perception critique de la réalité et essayaient de trouver des arguments pour justifier ou au contraire nier ce qui se passait, perdent cette capacité à la fin du 14ème mois de la guerre et se transforment en "légumes idéologiques" congelés. Personne n'est à blâmer ici : simplement, la conscience a son propre système immunitaire, et ses limites de résistance ne sont pas infinies. Au bout d'un an, soit une "tempête de cytokines" se produit et la personne s'enfonce dans une protestation politique mortelle, qui inclut l'émigration interne ou externe comme option légère (une très petite minorité), soit elle apprend à vivre avec le virus (du national-bolchevisme dans notre cas) en répétant mécaniquement les mantras qui lui ont été inculqués. L’éradication du système immunitaire de la conscience critique est produite, outre la propagande totale, par une peur subconsciente de la défaite (qui était déjà apparue lors des premières phases de la guerre), par l'aliénation et le ressentiment du "paria" - phénomène nouveau qui commence à prendre corps en ce moment même. [...] L'évolution de la société soviétique entre 1953 et 1989 a fait de la classe moyenne (du citoyen moyen) l'un des types sociaux les plus populaires et les plus influents de l'histoire russe (ce n'est pas un hasard si toute la satire de la fin de l'ère soviétique était axée sur la moquerie de la classe moyenne soviétique). Ainsi, la société russe contemporaine est en grande partie un marécage philistin (petit-bourgeois), un cloaque refermé sur son propre monde individuel. Bien sûr, ce philistin n'avait pas besoin de la guerre : il ne se souciait ni des " nazis de Kiev " ni des " enfants du Donbass ". Mais lorsque les sanctions occidentales ont affecté son mode de vie habituel, il a ressenti le besoin de déverser sa colère sur quelqu'un. Que s'en prendre au régime puisse lui coûter trop, l'homme moyen le flaire grâce à un instinct de conservation fantastiquement développé. C'est pourquoi il a déversé sa colère sur l'Ukraine et sur l'Occident qui l'a soutenue. Ce ressentiment petit-bourgeois est le puissant courant qui alimente la "troisième vague" de soutien à la guerre. »

2- (du 15 avril 2023)

La question de ma "russité", franchement, ne m'intéressait pas (ou plutôt, ne m'a pas du tout intéressé) jusqu'à ce qu'elle soit soulevée par les Ukrainiens et le petit groupe d'immigrés russes qui considèrent le renoncement à tout ce qui est russe comme la plus haute manifestation de solidarité avec le peuple ukrainien. Ce renoncement est, bien sûr, quelque peu artificiel, car même en ayant renoncé à leur "russité", la plupart de ces émigrants restent des Russes dévots : intolérants, fanatiquement croyants (mais d'une manière différente), maximalistes irrationnels. Cette voie ne me semble pas la bonne, et pas seulement parce que je suis incapable de la suivre. Comme on dit dans ces cas-là, “I tried but failed“ - j'ai essayé mais j'ai échoué. Il me semble simplement que l'on devrait être avec son propre peuple dans un moment où l'on a très honte et où c'est très dur, où il est plus facile de nier que d'avouer, où tout ce qui a été est rayé et où rien de ce qui est à venir n'est écrit. Je reste russe non pas parce que j'aime ça, mais parce que je ne peux pas être autre chose. Ne le peux ni veux. Et cela n'enlève rien à la honte, au remords ou à la condamnation.

Cela dit, je dois noter qu'après tout ce qui s'est passé, après avoir traversé cette guerre fratricide (elle est vraiment fraternelle dans le sens où Caïn a tué Abel), nous ne pouvons pas nous permettre de rester les Russes que nous étions auparavant, car une grande partie de ce qui a défini notre russité dans le passé a précisément conduit à cette tragédie ; une tragédie pour les Ukrainiens et pour les Russes eux-mêmes. Nous haussons les épaules lorsque les Ukrainiens démolissent les monuments de Pouchkine et expulsent Tolstoï et Dostoïevski de leurs programmes scolaires, en mettant cela sur le compte des outrages naturels de la guerre. Mais il y a autre chose. Nous nous délectons de "notre tout" et nous "ignorons" avec fierté ses "diffamateurs de la Russie" armés de la formule épique : "Laissez tomber : cette dispute affecte des Slaves entre eux, une dispute domestique, ancienne, déjà alourdie par le destin, une question que vous ne résoudrez pas" (Pouchkine NdT). Nous admirons Brodsky, nous nous penchons sur le rapport d'interrogatoire du plus célèbre des fainéants soviétiques, mais nous gardons son "Au sujet de l'indépendance de l'Ukraine" ainsi que son visionnaire "Ossement de joie posthume au goût d'Ukraine" dans un tiroir reculé de notre bureau. Je ne suis pas favorable à ce que l'on jette Pouchkine et Brodsky, mais à ce qu'on les repense, à ce que l'on évalue à la fois ce dont on peut être fier et ce dont on peut avoir honte.

Notre culture est intégralement militariste. Cela découle naturellement des voies difficiles de notre histoire. Le fait d'armes est l'un des seuls vrais exploits aux yeux du peuple. Le guerrier est le seul véritable héros. L'union contre un ennemi commun est l’unique forme de vraie fraternité. Rien de tout cela ne tombe du ciel, c’est diffus dans l'art, la philosophie, le folklore. C'était comme ça, mais hélas, ça ne peut plus être comme ça. Après cette guerre, nous devrons apprendre à ne plus regarder le monde seulement à travers la lunette du fusil, mais aussi par les yeux du "jeu de hasard des clans lésés", de tous ceux qu’au cours de l'histoire, nous avons "libérés". Nous allons devoir développer une vision historique et morale binaire si nous voulons retrouver le droit moral de parler de notre appartenance à la Russie avec fierté plutôt qu'avec douleur. Ce n'est pas facile et cela pourrait prendre des décennies.

Il ne s'agit pas de cesser d'être russes ou de suspendre notre "russité" pour la seule durée de la guerre, mais de devenir des Russes autres après cette guerre, capables de faire un choix différent et plus digne que le choix impérial. »