Alors que le mouvement des femmes et des jeunes a été complètement dompté et que la société s’avoue désarmée par un pouvoir policier d’une puissance démesurée, la crise continue de couver et se fait sentir par de nouveaux symptômes, en partie inédits.
En premier lieu, le nombre de grèves ouvrières ne cesse de monter ; sectorielles et salariales, motivées par la crainte de la misère que fait s’abattre l’inflation incontrôlée. Tout le monde s’endette, beaucoup ont cessé de manger à leur faim ou bien se contentent de pain trempé dans du yaourt. Des centaines de milliers de propriétaires rentiers doivent admettre qu’ils ne percevront pas de loyers, sinon amputés et avec retard. Les banques sont en danger.
En second lieu, la minorité sunnite se constitue en force d’opposition déclarée par la contestation ouvertes des mesures répressives du régime. Les grands ulémas du Kurdistan, du Turkmen Sahra et du Baloutchistan prononcent de manière concertée des homélies sans ambiguïté. Les festivités de la fin du ramadan ont donné lieu à de véritables meetings au cours desquels les prêcheurs ont légitimé la révolte citoyenne pacifique et estimé que l’usage de la force était incompatible avec les règles d’une religion de dialogue...
Enfin, la crise de l’appareil dirigeant est patente : des généraux du corps des Gardiens (IRGC/Pasdaran) ne cachent pas leur divergences avec leurs chefs, de puissants mollahs associés précédemment au pouvoir se démarquent nettement des options du Guide suprême. Au silence prudent qui accueillit le mouvement révolutionnaire féministe succède une cacophonie parmi les caciques désavoués par la rue. Le prétexte à la dispute est donné par l’idée d'un référendum sur les institutions de l’Iran qui permettrait de sortir de la crise politique actuelle. Pour les uns, ce scrutin peut conforter la popularité des structures de pouvoir en indiquant en quel sens il faut les réformer, pour les autres il ne peut que confirmer leur rejet total.
Sans surprise, l'ancien "Premier ministre bien-aimé de Khomeini" Mir-Hossein Moussavi a été la première grande figure politique à évoquer ce moyen de “sortir par le haut“. Figure emblématique du mouvement réformateur depuis son échec électoral de 2009 suivi de sa mise à l’écart, malade et assigné à résidence depuis 14 ans, cet homme politique a déclaré en février dernier que le pays avait besoin d'un référendum sur les fondements de l'État. Cette idée avait été formulée bien avant par des représentants de la “société civile“ dont beaucoup ont été emprisonnés ou sont encore derrière les barreaux. Dans leur idée, il faut voter sur la constitution et la dénomination du pays. À leurs yeux il ne fait aucun doute que la population va se prononcer pour la laïcité, pour que la mention “islamique“ soit effacée de l’intitulé du régime : “République d’Iran“ sans autre adjectif.
L’appel au référendum est resté lettre morte tant qu'il émanait d'une opposition qualifiée de radicale. Il n'a pas été entendu non plus quand y fit allusion Mowlana Abdolhamid, vénérable chef de la communauté sunnite de Zahedan, capitale de la province iranienne du Sistan et du Baloutchistan (sud-est). Dans son sermon du 11 novembre 2022, il a vivement critiqué les autorités, prononçant entre autres ces phrases mémorables : « les gens protestent depuis 50 jours. Ils saignent et meurent, vous ne pouvez pas les chasser comme ça. Il est urgent d'organiser un référendum pour voir ce que le peuple veut et accepter sa volonté. La politique actuelle est une impasse. La constitution iranienne est dépassée, elle a été écrite il y a 43 ans. » Mowlana Abdolhamid fut longtemps un soutien actif du régime, hostile aux laïcs et peu sensible aux sirènes des puissances sunnites. Lors des élections de 2017, il a soutenu le réformateur Hassan Rouhani. Mais il s’est démarqué par la suite de tous les dignitaires chiites.
Après quelques déclarations de personnalités moins connues en faveur de cette idée, un autre réformateur au passé chargé a commencé à parler d'un référendum : l'ancien président Hassan Rouhani. Au cours du mois dernier, il s'est exprimé à plusieurs reprises au sujet d'un "vote général". Sa proposition dénature le projet de Moussavi, elle vise à désamorcer le projet laïc. Rouhani propose de se limiter à "répondre à trois questions clés sur la politique étrangère, intérieure et économique". Au moins une de ces questions va concerner les règles de la vie sociale, notamment les restrictions vestimentaires. Il s’agit d’aller au-devant des revendications de la jeunesse tout en limitant la portée des changements occasionnés.
Cette perspective effraie les tenants de l’immobilisme. L'idée d'un référendum a suscité un tollé dans les médias conservateurs. On accuse les réformateurs qui ont perdu le pouvoir de manipuler la rébellion pour affaiblir les groupes qui gouvernent. Sans surprise, le Guide Ali Khamenei a lui aussi exprimé cette semaine un "non" catégorique. Et il ne s'est pas contenté de la rhétorique habituelle sur les "initiatives ennemies", mais a proposé une curieuse argumentation : « Où fait-on cela dans le monde ? Est-ce que chaque question qui se pose dans le pays devra faire l'objet d'un référendum ? Est-on sûrs que les votants sont en mesure d'analyser la question ? »
Face à cette fausse naïveté, des critiques ont immédiatement rappelé que Khamenei lui-même est un fervent partisan du référendum, non pas en Iran, mais en Israël /Palestine. Depuis des années, il appelle à un référendum qui réunirait Arabes et Juifs pour déterminer la future structure de l'État. En outre, l’Iran a de longue date promu ce mode de régulation par l’initiative populaire : on a déjà eu deux référendums de première importance dans ce pays. Le premier pour l'établissement de la République islamique en 1979 et le second pour les amendements à la constitution en 1989. Ces amendements ont d'ailleurs été initiés précisément par Khamenei et son allié de l'époque, Ali Akbar Hashemi Rafsandjani. Le refus d’y recourir dans la situation actuelle apparaît comme un déni de réalité et un aveu de panique du Guide et de son clan.
Mais ce blocage ne fait pas disparaître l'idée d'un référendum du discours public. Le gouvernement est vent debout contre un nombre croissant de partisans d’un scrutin qui pourrait restaurer l’image démocratique du régime : “notre société répond aux aspirations du plus grand nombre, ressemble à ce que le peuple souhaite“… Il ne s’agit pas tant de remobiliser la nation que d’effacer la tache du dernier scrutin présidentiel et parlementaire qui a vu moins du tiers des électeurs se déplacer.
Chahut
Mercredi, avant dernier jour du jeune, le Guide rencontrait les étudiants bassidji (les activistes pro-gouvernementaux et les mouchards qui encadrent les autres étudiants dans les universités iraniennes). Lors de la réunion, il est revenu sur son opposition à ce référendum. Une vidéo mise en ligne samedi 22 avril montre Khamenei prononçant la phrase "diriger l'État n'est pas facile", ce à quoi un homme jeune au second rang de l’assistance se met à répondre par des cris. On discerne quelque chose comme "Vous parlez de transparence, mais chaque jour il arrive quelque chose de mauvais aux gens". En réponse, Khamenei dit : "si nous nous parlons comme ça, ça ne marchera pas".
L’extrait suivant montre Khamenei essayant de terminer son discours par ces mots : "le temps est écoulé, il y a trop de choses à dire" - mais le public commence à faire du bruit et l'empêche de terminer. Il dit “nous vous aimons et prions pour vous“ en essayant d'élever la voix pour faire entendre un certain courroux débonnaire, mais sans parvenir à faire taire le public. Quelqu'un dans le public tente de calmer la foule en appelant à un tagbir (crier "Allah u akbar" en chœur), mais les étudiants ne répondent pas à cet appel. Finalement, Khamenei dit "Wa s Salam Aleïkum" et s'arrête là.
Mine de rien, cette séance est un coup de tonnerre en Iran. Nul ne s’étonne vraiment de la désacralisation d’une figure de pontife qui ne fit jamais autorité en matière de religion. Ce qui étonne est plutôt que les chutes du montage de la retransmission télévisée aient été conservées et soient disponibles. Cela suppose que des traitres veulent vraiment nuire à cette figure de plus en plus détestée. De nouveaux soubresauts ne sont pas exclus, des violences et des règlements de comptes. Une nouvelle “nuit des longs couteaux“ au coeur du régime ? Bien qu’elles ne semblent concerner que des fous d’Allah, de telles déchirures sont plus prometteuses d’émancipation que les mobilisations de l’opposition en exil. Divide
