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Spéculations désabusées

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Tandis que les stratèges internationaux semblent devenus avares de pronostics et que seuls quelques propagandistes russes peu habiles et pas du tout convaincants cherchent à noyer l’amère potion de la défaite dans un flot d’anathèmes et de menaces d’apocalypse, l’alliance atlantique est acculée à la poursuite de la guerre parce qu’aucun plan de paix ne semble recevable et que le projet chinois lui paraît indéchiffrable. Un Russe pragmatique ne voit rien d’abscons dans les objectifs de la Chine, nous traduisons :

« Le besoin se fait sentir de s'exprimer sur le sujet douloureux des "mauvais scénarios", indésirables mais pas nécessairement extravagants, relatifs à l'issue de la guerre. Refuser de discuter de ces trames au motif qu'elles seraient "erronées" ou "moralement inacceptables" est certainement louable au titre d’une solidarité exemplaire avec le peuple ukrainien qui lutte contre un agresseur perfide ; mais ça ne sera probablement d’aucun secours pour s’orienter correctement dans l'espace-temps du nouvel ordre mondial dont il semble que nous ayons eu la malchance d'assister à la première comparution au cours de l'année écoulée.

Selon moi, Poutine est un personnage historique qui s'est trouvé être au pouvoir à un moment où deux changements historiques tectoniques avaient simultanément lieu en Russie. Le premier est le passage en douceur de la Russie du " premier rang " au "deuxième rang" et que les politiques de Poutine amèneront peut-être au "troisième rang" (processus en grande partie objectif et démographique, où le rôle de Poutine n’est que celui d'un catalyseur). Le second changement est le transfert de la Russie de l'Europe à l'Asie, c'est-à-dire le passage d'un État de type européen à un autre de type "Horde", dans lequel Poutine joue un rôle de déclencheur plus important. Les perspectives de la fin de la guerre doivent, à mon avis, être envisagées dans le contexte de ces deux processus.

D'une certaine manière, lorsque le peuple ukrainien et son dirigeant Zelensky ont réduit en cendres le plan de "guerre éclair" préparé à leur intention selon le "scénario afghan", les publicistes qui exposèrent à foison et allègrement que la tournure inattendue des événements profitait au seul Occident nous ont mystifié. C'est pas seulement Kiev, dont la capitulation était attendue dans un délai de trois jours à deux semaines, qui a surpris les astrologues politiques occidentaux, mais aussi Moscou, qui n'a pas capitulé devant les sanctions occidentales après trois mois, six mois ni un an. Le score des prédictions non réalisées est donc en réalité de 1:1. L'Ukraine et la Russie ont toutes deux réussi à transformer le match en "un jeu de longue haleine", en s'assurant le soutien de partenaires extérieurs : l'Ukraine - les États-Unis et leurs alliés, la Russie - la Chine et d'autres pays de l'ancien "tiers monde" qui prétendent être du "second monde" ou même du "premier". C'est dans ce contexte qu'il faut envisager les perspectives de fin de cette guerre.

On ne peut exclure que la Chine, suivie de l'Inde, du Brésil, de la Turquie, de l'Afrique du Sud et même des Saoudiens, "soutiennent" le Kremlin. La Chine, dans une certaine mesure (tant que le Kremlin de s’agrippe pas réellement au "bouton rouge"), bénéficie du conflit actuel sur le plan géopolitique ; les autres sont simplement prêts à en tirer profit. Dans cette situation, la Russie se déplacera vers le bas de la diagonale, se transformant lentement en un pays de type asiatique de second ou troisième rang, sous le patronage de la Chine. On peut se demander dans quelle mesure cette "aspiration" constante par l’Orient correspond au paradigme de Poutine qui consiste à "se relever de ses genoux" (pour de nouveau se prosterner ?), et fait disposer la Russie d’assez de ressources pour faire la guerre pendant longtemps. Cependant, il semble que l'Ukraine n'en manquera pas non plus, car dans cette situation, il sera difficile pour l'Occident de reculer, malgré les efforts de l'armée des "idiots utiles" (Occidentaux pacifistes NdT).

Il me semble que dans la partie d’échecs pour l'Ukraine, qui s'est poursuivie presque sans interruption pendant les trois décennies de la période post-soviétique, l'Occident, emporté par son "gambit européen", a négligé la reine de l’adversaire, qui était la Chine. En conséquence, il ne peut plus qu'échanger l'Ukraine contre la Russie (qui sera cédée à la Chine). Il ne m'appartient pas de juger si un tel échange se vaut ou non. Simplement, au cours de la partie, il s'est soudain avéré que, de l'autre côté de l'échiquier, se trouvait un joueur d'échecs complètement différent et que celui qui avait été précédemment considéré comme le joueur principal s'avérait n'être qu'une projection de l'une des pièces de l'échiquier. Il est difficile de dire à quelle vitesse les États-Unis comprendront ce qui s'est passé - leur situation politique intérieure n'est pas propice à la perception adéquate d’une forme inédite la la poursuite de jeux traditionnels étalés sur des décennies - mais s'ils ralentissent, ils découvriront dans quelque temps qu'ils ont en fait une frontière commune avec la Chine, qui passe par le Donbass et – oserai-je le dire - par Kherson. Ce sera un nouveau tournant, un "rideau de fer" du XXIe siècle, où l'Ukraine se verra attribuer le rôle de la RFA et la Russie celui de la RDA.

La perspective d'érection d’un nouveau "rideau de fer" en Europe de l'Est, déguisé de surcroit en "muraille de Chine", est perçue comme purement spéculative tant qu'il existe un espoir de défaite militaire pour l'une des parties au conflit. Pour Moscou, il s'agit en gros de la prise conditionnelle de Kiev ou de la destruction des principales forces de l'armée ukrainienne dans un éventuel chaudron stratégique ; pour l'Ukraine, il s'agirait de la libération physique de tous les territoires occupés, y compris la Crimée. À mon avis, cela n'est possible que si l'une des parties est la première à entreprendre une offensive stratégique aventureuse qui permette à l'autre partie de tirer parti de la situation et de riposter. Si les positions des parties ne sont pas divulguées, d'ici la fin de l'année 2023, la partie entrera dans une phase de “zugzwang“, c'est-à-dire une guerre axée sur les ressources et les positions pour les années à venir, où les économies américaine et chinoise seront réellement en concurrence. Je ne pense pas qu'il s'agisse du scénario principal, mais je ne l'exclus pas.

Dans ce cas, au fil du temps, le plan de paix de la Chine prendra de nouvelles couleurs. Mais sa signification secrète ne sera comprise que lorsqu'il deviendra évident qu'il s'adresse non pas à la Russie et à l'Ukraine, mais aux États-Unis. Les rêves de "grand accord avec l'Occident" (nos "rêves d'idiots") vont bien se réaliser, mais pas pour Moscou, plutôt pour Pékin. Qui parviendra à un accord et en recevra les dividendes sous la forme d'une reconnaissance de son "droit à la première nuit" avec Moscou. Quant aux États-Unis et à leurs alliés, ils obtiendront l'Ukraine, qui deviendra, avec Taïwan, le plus grand "porte-avions" de l'Amérique. En un sens, l'oxymore géopolitique paradoxal d'un "sous-marin au milieu des steppes ukrainiennes" deviendra une réalité.

Il existe une différence significative entre le discours actuel de Moscou et celui de Pékin sur la paix. Le plan de Moscou est toujours de prendre le contrôle de l'ensemble de l'Ukraine, par la ruse ou par l'escroquerie. Pour ce faire, on dispose de "l’arche et du seau" - deux éléments interdépendants : concessions territoriales + dénazification (en substance, la démilitarisation complète de l'Ukraine, la rendant sans défense face à une nouvelle agression, qui pèsera sur elle comme une épée de Damoclès). Il s'agit d'un plan de capitulation pour l'Ukraine, raison pour laquelle il ne sera jamais accepté. Le plan chinois semble contradictoire : d'une part, il semble soutenir les revendications territoriales de la Russie et, d'autre part, il reconnaît l'intégrité et la souveraineté de l'Ukraine. En réalité, il n'y a pas de contradiction. La Chine n'a tout simplement pas pour objectif de promouvoir les ambitions panslaves délirantes du Kremlin. Elle a ses propres ambitions pan-chinoises et n'a absolument pas besoin de chercher à obtenir le contrôle de la Russie sur l'Ukraine. Ce dont elle a besoin en Ukraine, elle le prendra elle-même sur la base d'un traité. Le plan chinois consiste donc en réalité à maintenir une Ukraine forte et souveraine sous protectorat américain implicite.

Dès que les objectifs communs des nouvelles "grandes puissances" seront atteints, elles se mettront d'accord dans le dos de leurs satellites. Mais l'accord ne sera pas du tout celui dont le Kremlin aurait rêvé. La seule formule qui sera "vendable" en Ukraine est la reconnaissance de la ligne de front en tant que frontière temporaire de facto avec, simultanément, la militarisation complète de l'Ukraine indépendante restante et sa métamorphose en Israël slave. Dans le même temps, son adhésion à l' OTAN et le déploiement de contingents et de bases de l' OTAN sur son territoire deviennent une condition presque indispensable d'un tel accord commun. À ce moment-là, je pense que la Chine disposera d'arguments substantiels pour convaincre Moscou qu'une telle issue est dans son propre intérêt. Les arguments des États-Unis dans le dialogue avec l'Ukraine sont déjà évidents aujourd'hui.

Dans ce cas, la Russie se retrouvera dans la position d'une poudrière qui s'échauffe lentement. La température augmentera à l'intérieur du pays mais il sera impossible de refroidir le système en évacuant l'énergie excédentaire par le tuyau d'échappement de la guerre. Il n'y aura plus de victimes toute trouvées. À l'ouest, la Russie sera pressée de près par les États-Unis et leurs alliés ; à l'est, par la Chine. C'est alors que les choses sérieuses commenceront. Mais ce sera la deuxième partie du feuilleton. Qui devra faire l'objet d'un article distinct. » Vladimir B. Pastoukhov Honorary Senior Research Fellow (UCL) https://t.me/v_pastukhov 139.500 abonnés 54.200 vues le 5 avril 2023