Que se passe-t-il dans le monde arabe ? Un imprévu de taille. Il semblerait que nous n’ayons pas anticipé un spectaculaire retournement de faveurs qui fait soudain de Moscou et Pékin les amis de toutes les nations du Moyen-Orient sans distinction, celles-ci semblant soudain apaisées, prêtes à surmonter leurs conflits latents et rivalités ardentes, sources de guerres incessantes. On avait un axe Qatar-Turquie hostile à celui de trois puissances plus ou moins alliées au Yémen (Egypte-Arabie-Emirats). Hier, ces axes se combattaient en Libye, prenaient des mesures antithétiques à l’égard de l’Iran. Leurs projets pour l’Irak et l’Afghanistan divergeaient. Forts de leurs inépuisables moyens financiers, les Saoudiens exécutaient scrupuleusement ce que leur suggérait Washington, y compris en faveur d’Israël, au risque de déplaire à « la rue arabe »…
Tout au long du XXème siècle, les puissances anglophones se sont posées en protectrices des Arabes et par extension de l’Islam. L’Angleterre défend d’abord les Arabes traditionalistes contre la Turquie des Tanzimat, contre la modernité militariste des Jeunes Turcs ; elle établit les royaumes d’Irak et de Jordanie… Les Etats-Unis seront garants de l’Iran impérial autant que de la dynastie des al-Saoud. Ce penchant pour des régimes confessionnels et traditionalistes conduira les régimes laïcs et militaristes à se rapprocher des Soviétiques, lesquels en seront si ravis qu’ils leurs sacrifieront les mouvements communistes locaux…
Ni la Russie ni la Chine ne se sont distinguées par des politiques favorisant un essor de la religion musulmane. Au contraire, l’imposition des normes socialistes au Caucase et en Asie centrale n’a pu réussir sans une répression féroce des manifestations de religiosité, la fermeture de la plupart des écoles coraniques et des déportations massives de religieux. Le projet des Soviétiques en Afghanistan - dont on oublie trop qu’il fut d’abord celui des communistes afghans, consistait essentiellement en une répétition des méthodes employées dans les cinq républiques d’Asie centrale entre 1922 et 1934. La Chine se montre de nos jours plus sévère encore avec les Ouïghours. Et voilà que deux pays de buveurs d’alcool et mangeurs de porcs, qui n’ont d’autre mérite que celui de s’opposer à l’hégémonie américaine, se sont mués en forces de proposition recevables ! Nous ne minimiserons pas leurs efforts pour y parvenir mais il nous semble que nous avons surtout assisté à une volte-face groupée, concertée peut-être, des capitales les plus influentes du monde musulman.
Tout se passe comme si l’ennemi n’était soudain plus l’épouvantail communiste mais le modèle civilisationnel occidental.
Que s’est-il donc passé ces derniers mois qui ait motivé le véritable tête-à queue du régime saoudien, le virage prononcé des Qatari ? Faut-il croire Turcs, Arabes et Iraniens solidaires de Moscou contre Kiev ? Quel serait en ce cas le motif d’une colère contre la malheureuse Ukraine ? S’agit-il donc du pays de satanistes qu’ont évoqué certains fous de dieu à Moscou ? Les femmes vont-elles nues dans les rues de Kiev ? Assiste-t-on à Lviv ou à Jitomir à des bacchanales LGBT à faire pâlir San Francisco ? Certes non ! Ces villes conservatrices ont plutôt vu avant la guerre défiler des milices arborant des colifichets d’inspiration fasciste. L’Ukraine n’est pas du tout nazie mais un certain goût de l’ordre y limite l’ampleur des gay-prides. Les Femen n'ont pas pu se maintenir dans ce temple des libertés... Au demeurant, jamais les wahhabites en charge des lieux saints de l’islam ne se sont, sous d’autres latitudes, formalisés de mœurs contraires aux règlements de leur religion. Jamais un al-Saoud ne s’est élevé contre les lois libérales américaines. Le mariage gay a été bien entendu conspué mais nulle fatwa n’est venue intimer aux croyants l’obligation de faire la guerre à cette innovation qui a stupéfait en ce qu’elle est peu conforme aux traditions de la chrétienté.
Ce qui se passe hors de la terre d’islam ne préoccupe guère. Par contre, de même que le prosélytisme des religions rivales est proscrit et que sont punis de mort les apostats qui renient l’islam pour adopter une autre foi, il n’y a aucune place pour la moindre reculade en matière d’ordre social. Les lois laïques introduites en Turquie, en Syrie, au Maghreb ou dans l’Iran des Pahlavi ont été ressenties comme un affront, l’ordre soviétique proscrivant totalement les foulards fut assimilé à une procédure vexatoire à caractère impérialiste. Partout où des dictatures laïques ont imposé des règles vestimentaires conformes aux conceptions occidentales, le clergé n’a jamais cessé de combattre cette “licence“, faisant du droit d’afficher des “tenues islamiques“ un axe de résistance. En Turquie, les régimes militaires ont proscrit les barbes et réglementé la longueur des moustaches, refusé l’accès des universités aux femmes en foulards. L’élection du croyant modéré Erdogan a levé ces interdits à la grande satisfaction du clergé musulman. À court d’arguments dans une campagne électorale très mal engagée, R. T. Erdogan invoque ce vendredi 7 avril la sacralité du tapis de prière que son rival aurait soi-disant qualifié de morceau de moquette, la sainteté du foulard islamique qualifié de morceau de tissu pas les laïcs du parti CHP, héritier du vieux kémalisme… il est peu probable que le challenger d’ Erdogan se soit permis de tels écarts mais il est certain que les laïcs modernistes ne cachent plus en Turquie leur rejet de l’obscurantisme religieux, stimulés dans ce mouvement par les récents événements d’Iran.
Car c’est de ce pays que vient la nouveauté : un très vaste mouvement de rejet des prescriptions et d’une législation qui tourne le dos aux aspirations individualistes des générations montantes. L’Iran est entré en révolution. Un chamboulement social très profond, qui n’est pas politique et ne parviendra peut-être pas avant longtemps à trouver les voies politiques de son épanouissement. Une révolution rampante qui pourrait ne déboucher qu’au terme d’un très long processus terriblement douloureux mais qu’aucun rappel à l’ordre, aucune répression ne peuvent stopper. L’Iran ne va pas muter tout entier dès demain et ne se lèvera pas laïc un beau matin comme il le devint en 1935 par décret. La mue de l’Iran est plus sourde mais moins superficielle. Lente mais profonde, elle pourrait ne jamais s’exprimer par le biais de résolutions anti-religieuses telles qu’en planifia le régime communiste de Kaboul en 1979. Le temps des discours martiaux, des proclamations laïques et des guerres ouvertes contre mosquées et medersa est passé. Nul besoin d’imposer la laïcité dans un pays où la foi se perd à mesure que l’ordre religieux se disqualifie, où l’islam n’est plus une croyance pour laquelle on voudrait jouer sa vie mais un simple cadre opératoire, une forme d’organisation du pouvoir. La foi n’a jamais été bafouée par pire ennemi que cette absurde construction politique démontrant toujours plus nettement à quel degré elle favorise l’incompétence et conduit le pays à une catastrophe
L’abrogation de la république islamique est en marche en Iran. Gholamhossein Mohseni Eje’ï, la plus haute autorité judiciaire du pays en fait le constat navré et se propose de sauver le régime en sacrifiant quelques principes. On dit de ses manœuvres qu’elles sont dirigées contre le guide suprême Ali Khamenei qui ne cesse de préconiser la plus grande sévérité. Mohseni Eje’ï est sans aucun doute dévoré d’ambition (voudrait accéder à la plus haute charge) mais son projet personnel ne justifie pas complètement son apparente souplesse à l’égard des femmes qui continuent de violer les prescriptions vestimentaires. Les pressions occidentales en faveur de l’élargissement de dizaines de milliers de prisonniers politiques n’ont aucun effet sur ce “dur“ dont la fortune est d’ailleurs moins expatriée que celle des habiles politiques de l’équipe un brin libérale qui a gouverné de 2013 à 2021.
La soudaine perte d’équilibre interne en Iran aura peut-être été une surprise mais elle pouvait, en toute logique, stimuler l’envie d’en découdre avec un régime qualifié de dangereux et imprévisible jusqu’il y a peu. Or, c’est l’inverse qui s’est produit : nul n’a tenté de contribuer au renversement de Khamenei. On peut même estimer que les plus haineux se sont soudain avérés les plus solidaires. Mettant en sourdine leur rivalité avec le Qatar, les Émirats arabes unis ont subitement renoué avec une politique abandonnée avec fracas en 2010. Il y a vingt ans, les Émirats arabes unis étaient le premier partenaire commercial de l'Iran et considérés comme une plaque tournante financière pour part au service de l'Iran. Au milieu des années 2000, les Iraniens pesaient environ 30 % de l'ensemble des investissements immobiliers à Dubaï. En 2009, le montant total des investissements iraniens dans les Émirats était estimé à 300 milliards de dollars. Les échanges commerciaux entre les deux pays atteignaient en 2010 le montant impressionnant de 24 milliards de dollars. Tout cet échafaudage s’écroule sur l’ordre des États-Unis. En 2018, les banques émiraties n’ont pas seulement cessé d'ouvrir des comptes aux Iraniens, mais ont souvent fermé les comptes existants "pour des raisons de sécurité". Beaucoup de ceux qui étaient installés dans le pays n'ont pas vu leur permis de résidence renouvelé. En conséquence, le nombre de résidents iraniens aux Émirats arabes unis a chuté de 117 000 en 2016 à 73 000 en 2019. Cependant, le volume des échanges commerciaux est resté élevé. Les Émirats ont fermé les yeux sur les attaques de pétroliers dans le golfe Persique en 2019, y compris celles qui ses sont déroulées dans leurs eaux territoriales. Peu à peu la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l'Iran avec en 2021 un chiffre d'affaires un peu inférieur à 16 milliards de dollars. Il est évident qu’une partie des biens des transactions avec la Chine n’est pas comptée dans ce chiffre, parce qu’elle passe par des offshore ou bien par Dubaï, précisément.
Les Émirats reconduisent cette méthode vis-à-vis de la Russie depuis le début de la guerre d’Ukraine. Au point que les pays occidentaux s'inquiètent de la perspective de voir les Émirats arabes unis devenir une source d'importations parallèles de marchandises prohibées vers la Russie. Comme pour les Iraniens, les Émirats sont et vont rester un point de chute pour les Russes fortunés (et pour quelques Ukrainiens). Ces convergences d’intérêts pécuniaires favorisent une neutralité politique flagrante et confirment un accord de principe avec le projet chinois de stabilisation de la zone du Golfe persique.
Ainsi se constitue un axe conservateur qui n’est pas sans rappeler la Sainte Alliance mise en place en Europe en septembre 1815. Axe qui se propose de sauver le régime iranien, et qui, dans cette optique, va conforter la Russie pour autant que la Chine le souhaite, enfin travailler à maintenir le despote Erdogan au pouvoir de peur que la menaçante coalition laïque ne ramène la Turquie dans le giron des alliances occidentales. Jamais les Saoudiens n’ont été aussi généreux avec les Néo-Ottomans ! Il conviendrait d'éclairer mieux cet angle obscur des politiques des monarchies pétrolières Divide le 8 avril 2023
