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Convulsions et métamorphose

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L’idée de l’imminence d’une catastrophe totale de l’État russe est dans l’air. Nous avons déjà traduit ce pronostic de V. Pastoukhov, juriste, libéral bon teint réfugié à Londres depuis 12 ans... Nous le voyons évoqué par des écrivains ou des cinéastes comme le vénérable Iouri Mamine https://en.wikipedia.org/wiki/Yuri_Mamin (issu lui aussi de l’école de la Perestroïka gorbatchévienne mais qui préféra jusqu’ici le mode de l’humour). Voilà qu’un esprit qui se fourvoya longtemps avec la droite nationale sans avoir pour autant renié la gauche autoritaire, Anatoli Nesmiyan, partage ce pressentiment :

«  Convulsions Vers 2018, je disais qu'une dictature terroriste directe en Russie, si elle émergeait très rapidement (tant à l'échelle du temps historique qu’à celle de la mesure du temps humain "ordinaire") s'épuiserait d'elle-même. Et qu’elle n'aurait ni chances, ni les moindres perspectives. C'est pourquoi je suis très sceptique quant à la possibilité d'établir une dictature terroriste durable sur la base du régime actuel. Elle sera toujours très instable et prendra fin assez rapidement. Et poserait la question de l'intégrité du pays en tant que tel. […] Aujourd'hui, je répondrais à cette question exactement de la même manière. La formation d'une dictature terroriste en Russie est possible, mais elle ne fera qu'accélérer son effondrement. Bien sûr, ils vont tenter de la mettre en place, la stabiliser et consolider, mais il y a là une contradiction, qui si elle n’est pas résolue, rend le système créé fondamentalement déséquilibré et instable. Cette situation sera aggravée par le fait qu'il sera impossible de revenir à l'ancien système (nous sommes en mode catastrophe, les retours en arrière sont donc impossibles, même théoriquement). Or, pour construire un nouveau système, cette contradiction devra être résolue d'une manière ou d'une autre ; la chose est impossible par définition. De quoi parlons-nous ?

J'ai écrit l'autre jour que l'autoritarisme (le régime qui a été le nôtre jusqu'à récemment) se caractérise par le principe de mise à l’écart de la population, la privant de toute influence sur le gouvernement et que ses tentatives d’en exercer une sont sévèrement, voir extrêmement sévèrement réprimées. En fin de compte, nous avons obtenu que l'ensemble des garanties de la Constitution en matière de droits de l'homme a été totalement annulé. Il n'y a pas de garanties, pas de droits. Plus du tout. Toutes sortes de "défenseurs" officiels de ce qui n'existe plus, se contentent aujourd'hui d'écrire des dénonciations. C'est le summum de l'autoritarisme. On ne peut aller plus loin.

Il n'y a qu'une seule façon pour un régime autoritaire de parvenir à cet état de fait : la violence totale et généralisée. Elle peut être systémique, auquel cas le régime est stable ; elle peut être non systémique, auquel cas le régime autoritaire est fondamentalement insoutenable, mais dans les deux cas, il s'agit précisément d'autoritarisme. Un régime autoritaire fait entrer le système dans ce que l'on appelle un "état de surfusion", ce qui l'oblige à constamment consacrer des ressources à la "consomption de la chaleur". Et c'est là qu'apparaissent deux moments fondamentaux, que nous avons déjà évoqués.

Le premier est que la terreur, en tant que mécanisme de captation de chaleur, est rapidement confrontée à l'épuisement des différents types d' "ennemis". Pendant un certain temps, elle persiste et en crée de nouveaux, mais ceux-ci s'épuisent également. Assez rapidement. L'appareil de coercition, tel un système immunitaire hypertrophié, commence à s'attaquer à l'organisme lui-même : il commence à terroriser les membres du système, puis le système lui-même. Cela vous oblige, tôt ou tard, à recourir à l’agression extérieure comme un moyen de commuer l'appareil de violence en un nouvel objet. En fait, tous les régimes autoritaires en arrivent tôt ou tard à cette phase de leur développement.

Et c'est là qu'intervient le deuxième point, pleinement illustré par notre cas particulier. L'agression extérieure étant encore plus consommatrice de ressources, elle permet de "refroidir" l'appareil de violence lui-même, surchauffé par son travail de choc à la terreur interne. Et cela soulève des questions sur la capacité du système lui-même. La Russie est aujourd'hui un pays extrêmement faible dans tous les sens du terme. Ce qui n'est pas surprenant : premièrement l'autoritarisme est un frein énorme à tout développement, et de plus, dans les conditions spécifiques de la Russie, notre structure de pouvoir est composée d’une équipe dont la genèse est très particulière.

Il n'y a jamais rien eu de tel dans l'histoire de la Russie. Aujourd'hui, seul le Venezuela est l'analogue le plus proche du système de gouvernement russe, où on a de la même manière deux groupes mafieux qui dirigent — le cartel de la drogue "Del Sol" et la mafia syndicale qui s'occupe du commerce du pétrole-, et où il y a un État et un gouvernement de coalition. Ce système de pouvoir et de gouvernance se caractérise par l'absence totale d'idéologie, même si les mafias vénézuéliennes ont une rhétorique bolivarienne, mais il s'agit depuis longtemps d'un pur rituel sans aucun lien avec la réalité.

La noblesse du crime d’origine mafieuse n’a pas même une compréhension théorique de l'idée de développement. Elle lui est étrangère et incompréhensible. Tout ce qu'ils savent faire (et ils le font très mal et inefficacement), c'est redistribuer avec des pertes monstrueuses. C'est ce qu'on appelle en russe "faire de l'argent sur les pertes", c'est-à-dire empocher les revenus et reporter les pertes sur le budget. Compte-tenu du rapport incroyablement incroyablement élevé en faveur de ce dernier, il est évident que toute richesse nationale accumulée dans cette redistribution part en fumée. La richesse nationale de la Russie suffisait pour deux décennies ou deux décennies et demie.

En général, l'agression extérieure est un domaine dans lequel un régime autoritaire est mauvais. Techniquement, il est capable de projeter sa puissance sur les faibles, et un certain nombre de conflits militaires de ce régime se sont déjà déroulés suivant un tel paradigme, résolvant au moins le problème de l'alternance entre les mécanismes internes et externes de piégeage de la chaleur. Le régime a gagné militairement la guerre contre la Géorgie, mais le résultat politique a été extrêmement terne. Le régime a perdu la guerre en Syrie un mois et demi seulement après le début de son intervention, lorsque la tâche essentielle consistant à forcer la Turquie à faire la paix aux conditions de la Russie (les quatre tuyaux du Turkish Stream et le rôle de transitaire de la Turquie) s'est avérée irréalisable. Aujourd'hui, la paix est discutée exclusivement aux conditions de la Turquie : quatre tuyaux mais dont deux doivent encore être construits aux frais de la Russie, la Turquie devenant plaque tournante du gaz et obtenant des remises fantastiques, y compris des paiements différés pour le gaz fourni pendant au moins un an. Il n'y a donc eu en Syrie aucune victoire militaire, et encore moins politique. La capitulation honteuse de février 2016 face à l'ultimatum de la coalition unie des États arabes, qui a donné lieu à la première déclaration de "victoire", à la réalisation de tous les buts et objectifs et au retrait des troupes, n'appelle aucun commentaire. En Russie, bien sûr, les choses ont été vendues différemment, mais après tout, Saddam Hussein, quittant le Koweït, avait également déclaré au peuple irakien enthousiaste qu'une victoire historique venait d'être remportée. Pas grave, ils l'ont avalé, que pouvaient-ils faire d'autre ?

Aujourd'hui, comme on peut le voir, l'affrontement militaire avec une Ukraine a priori bien plus faible prend un chemin sans équivoque, une trajectoire très désagréable pour le régime. Certes, l'Ukraine n'agit pas de son propre chef, plutôt en tant que "Ukraine plus coalition Rammstein", mais soyons francs : si Poutine avait décidé de faire "Kiev en trois jours", cette coalition n'aurait tout simplement pas eu le temps d'émerger. C’est donc bien à lui de répondre de tout. D'autre part, l'Ukraine n'est pas la Géorgie ou la Syrie, épuisée par la guerre civile. Ici, le régime a clairement surestimé ses capacités.

Mais revenons au début. L'autoritarisme russe a épuisé toutes ses ressources. Il ne peut plus se contenter de faire régner la terreur à l'intérieur du pays pour la raison objective d'une surchauffe rapide de l'appareil de coercition. Mais il n'est plus capable non plus d'agression extérieure, car le conflit ukrainien a épuisé les ressources existantes, et le Kremlin ne peut pas lancer une industrie de guerre en temps de guerre - il n’est pas en capacité de le faire, l'industrie est tellement détruite que toute pression excessive la tuerait plutôt qu'elle ne la ramènerait à la vie. La seule chose qu'il reste à faire est de se promener en manteau de cuir le long des produits fraîchement peints exposés, en faisant semblant de comprendre ce que les patrons d'usine vous disent. Puis de faire des déclarations sur la production de 2600 chars par an quand la production est de 6 (six, oui en toutes lettres) chars par mois dans une usine (allusion à une récente performance télévisée de D. Medvedev dans l’Oural NdT).

Nos "turbo-patriotes" roulent des yeux avec les armes nucléaires, mais, tout d'abord, se pose la question assez délicate de leur état (puisque la ruine est partout, pourquoi supposer que tout va bien de ce côté-ci ?) Deuxièmement, les armes nucléaires n'ont pas la moindre valeur en elles-mêmes. Sauf pour les charger dans une voiture et envoyer un kamikaze forcer le passage. Les armes nucléaires sont une arme d'attaque, un outil de percée. Si vous n'avez rien pour percer, pourquoi avez-vous besoin d'armes nucléaires ? Il ne s’agit pas d'armes stratégiques, ce ne sont pas des armes mais des instruments de dissuasion et uniquement cela. En somme, tout cela n'a pas sa place ici.

Le régime autoritaire russe est donc parvenu à sa fin naturelle. S'il n'est pas en mesure de maintenir le "puits de chaleur" en évacuant l'excès de température sociale du système, il commencera à émerger d'un état de sur-refroidissement. Or, l'autoritarisme ne fonctionne pas pour une société normale. Il n'est pas non plus structurellement capable de gérer une société qui ne soit pas refroidie par la coercition. Il ne dispose tout simplement pas de la fonctionnalité nécessaire pour le faire. Le régime autoritaire russe est donc confronté à un véritable défi : soit il ne fait rien, auquel cas la société sort de son état de refroidissement forcé, puis met spontanément en œuvre l'élimination du régime autoritaire. Pourquoi spontanément ? parce que le régime autoritaire n'a tout simplement pas les structures nécessaires pour mener à bien un projet de démontage. Même un coup d'État de palais n'y changera rien, puisqu'il se déroulera toujours dans le cadre du modèle autoritaire, à la place d'un grand dirigeant, on en présentera un autre ; mais en règle générale, la durée de vie de ces dirigeants est extrêmement courte. Après cela, le système tombera finalement dans un état chaotique, à partir duquel quelque chose d'autre se cristallisera. Soit dit en passant, si la Russie est vaincue dans le conflit, il est tout à fait possible que le résultat soit également quelque chose d'autoritaire, avec un fort parfum de ressentiment, mais ce sera toujours très différent de ce que nous avons aujourd'hui.[…] » Nesmiyan le 12 avril 2023 à suivre