Les élections turques sont un enjeu de civilisation. Pour un ensemble de raisons qui ne doivent nous échapper alors que la plupart d’entre nous restent aveuglés par le mythe de notre suprématie innée et éternelle. L’invincible culture politique occidentale-démocratique est minoritaire. L’admiration universelle pour le modèle que nous offrons a fait son temps. Les séries TV turques ont déjà plus de spectateurs que celles des Etats-Unis. Ce n’est pas parce que notre raison est juste que la déraison des autres ne pourra l’emporter, au contraire. Même si elles paraissent éclairer la majorité des jeunes au Moyen-Orient, nos Lumières ne percent pas à tout coup les ténèbres de l’obscurantisme.
Ainsi, comme le soulignent cette semaines les grands hebdomadaires français, allemands et anglo-américain, l’élection de dimanche prochain n’est pas seulement un enjeu majeur pour la société turque ; elle constitue un défi pour les équilibres internationaux, menaçant à terme les rapports de force institués depuis l’après guerre mondiale. La Turquie, entrée dans l’OTAN en 1952, a été largement redevable de la paix à ses frontières puis, après 1985, de son essor économique, à son ancrage occidental. La Turquie s’est développée et tirée de la misère noire du sous-développement grâce à l’alliance militaire américaine qui a toléré de sa part des désordres que l’on aurait exclu de la part de tout autre acteur “mineur“ ; de la guerre de Chypre en 1974 à l’invasion d’une partie de la Syrie et aux incursions constantes en Irak, deux pays dont les contours sont en principe sous protection occidentale et les frontières inviolables.
La Turquie est une puissance militaire redoutable. On n’en a pris la vraie mesure qu’à l’occasion du conflit arméno-azerbaïdjanais dans lequel la conduite des opérations a été confiée à Ankara. La victoire fut turque et imputable à des outils turcs auxquels l’Ukraine a dû par la suite d’être sauvée de la déroute. La Turquie fabrique des armes, leur qualité n’est pas dérisoire. Sa croissance démographique pèse sur son économie, sa prospérité est en partie douteuse, mais elle n’en est pas moins inattaquable et même en mesure d’agresser n'importe quel de ses voisins si l’envie lui prend.
Si ce pays choisit de rester aligné du “bon“ côté, tout ira bien pour l’Europe. Mais s’il fait au contraire le choix de s’adosser à l’alliance sino-russo-iranienne ? Le revirement partiel que l’on a pu observer depuis 2016 se fonde sur une colère sourde qu’alimentent le ressentiment post-impérial ottoman et une solidarité islamique imaginaire qui ne fut pas particulièrement cultivée par la nation turque au cours du siècle écoulé. En ce sens, les valeurs refuges sur lesquelles Erdoğan fonde son régime ne sont pas forcément partagées par une majorité écrasante de Turcs et les chances de le renverser par les urnes ne sont pas minces.
Le Kremlin, qui n’a pas ménagé ses efforts pour sauver Erdoğan lors du pseudo-putsch de 2016, ne semble pas avoir pris la mesure des conséquences d’une défaite de son encombrant partenaire, Anatoli Nesmiyan, met les points sur les i :
« Il est temps pour le Kremlin de réfléchir à la probabilité d'une arrivée au pouvoir de Kemal Kılıçdaroğlu en Turquie. Cette probabilité, qui semblait infime il y a trois ou quatre mois, devient aujourd'hui tout à fait tangible.
Restée bien entendu très autoritaire sous quelque régime que ce soit, la Turquie n’en demeure pas moins une démocratie. Elle dispose d'une véritable opposition et, lors des élections, les voix sont comptées plutôt qu’estimées à la louche. L'élection des maires des plus grandes villes du pays, Istanbul et Ankara, où l'opposition est arrivée au pouvoir, serait impensable en Russie. La seule option permise par le régime fut le poste de maire pour Roïzman, mais Ekaterinbourg n'est pas Moscou ou Saint-Pétersbourg, et Roïzman a été englouti assez rapidement. Même l'histoire de Fourgal - totalement systémique et sous contrôle de bout en bout - montre qu'en Russie, le scénario turc est impossible (élection puis incarcération d’un gouverneur d’opposition à Khabarovsk en Extrême-Orient sibérien NdT).
En ce sens, le Kremlin, qui considère Erdogan comme un Poutine turc, pourrait être désagréablement surpris par les résultats du second tour des élections ou même déjà par ceux du 14 mai. Il ne reste d'ailleurs qu'une semaine.
Il est vrai que l’aspiration à "réfléchir" n'est pas le fort du Kremlin. D'une part, il ne dispose tout simplement pas des moyens de réfléchir et, d'autre part, il ne voit pas son intérêt à le faire. Par principe, nos autorités ne travaillent pas avec les oppositions étrangères, de sorte que lorsque le moment est venu et que les membres de l'opposition d'aujourd'hui deviennent les autorités, le Kremlin repart toujours d'une page blanche.
La politique turque du Kremlin est exactement celle-là : la Russie n'a pas de relations avec l'opposition. Toute sa politique est fondée sur la permanence d'Erdogan au pouvoir et rien d'autre. Et si cela change, il faudra incessamment sauver tous les accords qui pourraient devenir complètement sans intérêt aux yeux des nouvelles autorités turques.
Au demeurant, le conflit actuel en Ukraine s'est aggravé pour la même raison : le Kremlin misait sur Porochenko, et lorsque Zelensky est devenu président, on n'avait aucune idée de la manière de construire des relations et, en outre, un fossé générationnel et idéologique est soudain apparu - il s'est avéré que les quadragénaires ne se soucient guère des idéaux des gangsters âgés, pas plus des leurs que de ceux des autres. Kılıçdaroğlu n'est pas un quadragénaire, mais son credo politiques et ses convictions seront sans ambiguïté différents de ceux d'Erdoğan.
D'ailleurs, le Kremlin n'a plus beaucoup de temps devant lui. La crise est aiguë et la Turquie reste le dernier couloir pour la contrebande (ce que nous appelons "l'importation parallèle"). Si les nouvelles autorités turques le ferment, les conséquences pourraient être extrêmement graves.
Et d'ailleurs, il est tout à fait possible que, comme dans le cas de l'Ukraine, l'incapacité à trouver un langage commun conduise à une aggravation d’abord lente puis de plus en plus accélérée des relations bilatérales. Et la situation est telle que le conflit avec la Turquie pourrait se transformer en "format ukrainien", sauf qu'aucune "opération spéciale" ne peut y être menée pour des raisons évidentes : on n’a pas de quoi la conduire.
De manière générale, la dépendance à l'égard de la Turquie a atteint aujourd'hui de telles dimensions que toute la politique méridionale du Kremlin va tout simplement s'effondrer - tant en Syrie (et tous les projets africains seront ruinés avec), que dans le Caucase du Sud et en Asie centrale. Il s'agira alors d'un effondrement en cascade, tout comme le Pacte de Varsovie s'est effondré en quelques mois à l'époque.
Il n'est pas étonnant que Poutine croise les doigts pour qu'Erdoğan gagne. Le type n'est certes pas un cadeau et, tôt ou tard, il prendra ce qu'il pense lui appartenir, mais la venue de nouvelles autorités pourrait s'avérer plus encore cauchemardesque pour un Kremlin qui n'y était pas du tout préparé.
Kılıçdaroğlu a déjà fait savoir qu'il changerait la politique étrangère de la Turquie à l'égard de l'Occident, ce qui est parfaitement compréhensible : la position de la Turquie n'est pas des plus faciles en ce moment, elle doit sortir de son conflit prolongé avec l'Europe et les États-Unis, résoudre ses problèmes intérieurs, puis passer à ses projets extérieurs. Mais en termes pratiques, cette transition signifiera une intensification du blocus de la Russie, à des niveaux qui pourraient même conduire à des changements qualitatifs dans l'économie russe.
Nesmiyan « el-Murid », 7 mai 2023, 18:03. »
