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Guerre civile

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Invoqué au printemps 2023 après les premiers échecs russes et surtout à l’automne alors que la mobilisation chaotique et le manque d’équipements faisaient apparaître la fragilité de l’État, le thème de la guerre civile a cessé par la suite de susciter des débats dans les sociétés russe et ukrainienne. On ne saurait cependant dire qu’il ait été réputé absurde. L’apparente docilité extrême de la société russe a nourri le mépris des élites pensantes aux yeux desquelles il n’y a de salut que par la victoire militaire de l’Ukraine – c’est-à-dire de la technologie occidentale-, succès garant du châtiment des coupables et de l’administration d’une salutaire douche froide à un peuple abusé. Les exilés rêvent d’un “Nuremberg“ à La Haye et d’une lustration générale de l’administration russe.

Nous doutons pour notre part d’une réelle volonté des Etats-Unis de conduire le conflit à cette conclusion. D’une part parce qu’elle est trop coûteuse et risquée, d’autre part parce qu’elle suscitera un réel effroi en Chine et parmi des nations plus ou moins alliées de l’Occident. “Paris vaut bien une messe“ fut la règle en Allemagne après 1945 où les Américains ne furent pas à même de conduire une vraie purification des structures de pouvoir. Quelle dénazification ? Quelle chasse aux sorciers & sorcières ? Combien de sauf-conduits accordés ? Pour cette raison même, il importe que les héritiers du poutinisme en Russie se posent vraiment la question de l’épuration et s’entendent à l’avance sur son ampleur, qu’il s’agisse de vraiment tourner la page de l’autocratie ou de simplement maquiller la dictature présidentielle en un nouveau despotisme semi-parlementaire où les oligarques tireront les ficelles. La question que doivent se poser les Russes est celle de l’idéologie dont ils veulent demain, celle d’un message de conciliation en lieu et place de l’éternelle volonté d’être craints, de l’idée fixe qu’il convient de faire peur… Régler ces comptes avec eux-mêmes ne passe pas forcément par la terreur politique mais, en l’état actuel des esprits, la question de la guerre civile revient sur le tapis et, bien qu’il n’en soit pas partisan (tout comme il est opposé au repartage des biens privatisés), le juriste Vladimir Pastoukhov suggère de ne pas l’éluder :

« Il y a des sujets "éternels" sur lesquels il faut sans cesse revenir. Je pense qu'il est à nouveau urgent de parler de cette fichue guerre civile en Russie - et plus largement dans l'espace post-soviétique - qui n'a pas encore commencé ou qui n'a pas encore pris fin, c'est-à-dire qui est devenue un "chat de Schrödinger" historique qui existe et n'existe pas à la fois dans notre continuum spatio-temporel. En même temps, en Russie comme en Ukraine, le simple fait de soulever la question de la guerre civile suscite au mieux la perplexité, mais pour des raisons totalement différentes. En Ukraine, la thèse de la guerre civile est perçue comme faisant partie du "récit du Kremlin" sur la mission de "libération" par l'armée russe ; discours énonçant : que voulez-vous, il y a eu une guerre civile entre "Russes" et "non-Russes" et la Russie est venue protéger les siens. De ce fait, cette thèse provoque la fureur des Ukrainiens qui y voient un format de propagande pour justifier l'agression. Il est intéressant de noter qu'en Russie aussi, la minorité qui s'oppose au régime perçoit les "paroles en l'air" sur la guerre civile de la même manière ; comme partie intégrante du narratif du Kremlin, mais d'une manière différente. Ici aussi, de nombreuses personnes pensent qu'il n'y a pas de guerre civile en Russie, mais plutôt un "mauvais Poutine" (avec ses compagnons d'armes) dont il faut se débarrasser "rapidement" pour que tout aille bien. Le résultat est le même : en Russie, comme en Ukraine, la thèse de la guerre civile est perçue comme une apologie cachée du régime. Mais l'essentiel est que personne ne voit de signes de guerre civile autour de lui : il n'y a pas de Blancs ou de Rouges, et généralement on ne voit personne construire de barricades dans les rues.

Le fait est que les compréhensions courante et philosophique de la guerre civile diffèrent profondément. Pour le sens commun, une guerre civile est une lutte armée pour le pouvoir menée par des groupes organisés (partis, classes, des gangs après tout). Au sens philosophique, une guerre civile est une lutte d'individus les uns contre les autres et l'incapacité de s'engager dans une quelconque collaboration sans la médiation d'un pouvoir (l'État). Là où il y a une guerre civile, en règle générale, un régime totalitaire se met en place. Tout simplement parce que le pouvoir devient le seul tissu conjonctif qui pénètre tous les pores de la société (en partie par nécessité, car sans ce "collage", la société se désintégrerait en atomes). Le totalitarisme est toujours le symptôme d'une guerre civile latente.

En outre, comme Pavel Chtchelin (jeune philosophe à la mode NdT) l'a souligné à juste titre, la guerre civile est par principe une condition normale et naturelle de la société archaïque. Et ce n'est que dans la société moderne qu'un état de paix civile est possible (en raison de la capacité de la société moderne à atteindre un haut degré d'auto-organisation). Toutefois, les sociétés contemporaines sont elles aussi constamment sur le point de sombrer dans la guerre civile. En ce sens, pour toutes les sociétés post-soviétiques, y compris la Russie et l'Ukraine, la guerre civile n'a jamais cessé. Par ailleurs, en Ukraine, précisément aujourd'hui et à cause de l'agression, des conditions uniques pour une "trêve civile aqueuse" sont apparues (car il est encore difficile de prévoir la direction du pendule une fois que l'agression aura pris fin), alors qu'en Russie, au contraire, les conditions sont en train de se former pour que la guerre civile latente et cachée de tous contre tous prenne finalement l’aspect facilement reconnaissable et familière de la guerre civile ouverte sous la forme d'une lutte armée entre des gangs politiques les uns contre les autres.

Pour ce qui est de la Russie, la "trêve civile aqueuse" a commencé il y a un peu moins de dix ans avec l'annexion de la Crimée et s'est pratiquement épuisée. L'agression multipliée par l'agression conduit à l'annulation de la "trêve civile", sous les fondations de laquelle se trouve la dalle de la guerre. Ce qui fonctionnait comme un inhibiteur (retardateur) il y a dix ans est devenu, dix ans plus tard, un catalyseur de guerre civile. En d'autres termes, en Russie, le virus de la guerre civile, qui a persisté dans la société pendant des décennies, voire des siècles, sans presque se manifester extérieurement (étant en période d'incubation), est prêt à se manifester comme une forme ouverte de la maladie, en se manifestant par une violence armée spontanée. La Russie est plus que jamais sur le point de franchir cette ligne rouge. Les loups de la guerre civile se ruent sur les fanions. (allusion à la chanson du barde Vyssotski “la chasse au loup“ NdT) https://wysotsky.com/1036.htm?165

Second post du même auteur, 48 heures plus tard :

Reprenons le thème de la guerre civile, mais sous un angle plus concret : Prigojine est meneur incontesté de l'actualité russe de ces dernières semaines. Il engendre plus de bruit et de dynamisme en une journée que l'ensemble de l'Administration Présidentielle en un mois. Ce faisant, son remarquable talent d'organisateur et de show-man a été révélé (ceci dit sans une ombre d’ironie). Toutefois, c'est précisément à la fois une force et une vulnérabilité. Il va trop loin à son propre jeu et déraille trop souvent pour que le Kremlin ne soit pas tenté, tôt ou tard, de le “dévaser“. Le paradoxe de la situation, c'est qu'en deux semaines, Prigojine a débité pour deux vies de supposées contrevérités sur les forces armées russes. Seulement, comme il est changé en "monument", qui va l'enfermer ? Je pense qu'on lui enverra d'autres signaux. Cependant, il est peu probable que cela l'arrête. Il n'est pas devenu un révolutionnaire mercenaire par facilité. L'opération de Bakhmout, tout comme l'ensemble de l'Opération spéciale, est dans une impasse inextricable. Quelqu'un doit être désigné comme “tête de Turc“ et Prigojine lutte désespérément pour s'assurer de ne pas devenir lui-même bouc émissaire.

Le problème est, comme le dit en termes colorés l'un des rivaux politiques de Prigojine, Pavel Goubarev, président du Club des patriotes en colère soutenu par Strelkov, qu’une fois qu'il a rejoint la voie de la rébellion, Evgueni Prigojine, juché sur son vélo, doit maintenant continuer à pédaler pour ne pas tomber. Plus la colline est haute, plus il faut pédaler fort. Or, sauter du vélo n'est pas aussi facile que d'y monter. La révolution aspire ses enfants. Peu importe ce que Prigojine en pense, qu'il plaisante ou qu'il délire. Sa bicyclette l'entraîne sur une piste qui mène à un enfer bien plus chaud que Bakhmout.

Tout le monde cherche une logique dans le comportement de Prigojine, du moins une "logique de conspiration" - en vain. Il n'y a aucune logique, ses actions sont aussi irrationnelles que celles de tous ses opposants, ses curateurs et procureurs. Et dans la montée de cette irrationalité, je vois le principal signe empirique du passage de la guerre civile russe à la phase de l'incendie à ciel ouvert. Un jour, nous nous réveillerons et nous réaliserons que nous sommes au matin de l'exécution des Streltsy.[…] Show must go on. Pastoukhov le 7 mai

NdT : Pastoukhov emploie à dessein un mot qui renvoie au pseudonyme « Strelkov » et au corps d’élite des Streltsy, spectaculairement liquidé par Pierre le Grand https://fr.wikipedia.org/wiki/Streltsy