« La question des conditions de paix (ou de cessez-le-feu) entre l'Ukraine et la Russie revêt un caractère de plus en plus spéculatif et, d'une question d’abord politique, se change en une question idéologique. Sans avoir grand-chose à voir avec la diplomatie, elle fait désormais partie intégrante de l'élaboration de mythes par toutes les parties au conflit, qui sont manifestement plus de deux.
Au cours d'une réunion du Conseil de politique étrangère et de défense, Lavrov a critiqué l'approche occidentale, qui se résume, selon lui, à organiser une contre-offensive réussie des Forces armées ukrainiennes pour ensuite imposer la paix à la Russie dans des conditions désavantageuses (restitution des territoires occupés, y compris la Crimée). L'Occident, naturellement, nie en bloc et affirme qu'il soutient l'Ukraine et n'essaie pas de résoudre à sa place les questions de guerre et de paix. Mais dans le même temps, plusieurs publications occidentales, et pas du tout des tabloïds, ont publié des documents contenant des "fuites" provenant des hautes sphères de Washington, selon lesquelles les États-Unis sont enclins à l'idée de contraindre l'Ukraine à la paix au prix de concessions territoriales partielles à la Russie, toute la question étant de savoir où tracer la ligne de démarcation. Pendant ce temps, la Russie elle-même tente de faire exactement ce dont l'Occident l'accuse : obtenir un succès tactique sur le front, sur la vague duquel elle essaiera de conclure une trêve à ses propres conditions, c'est-à-dire la consolidation de la quasi-totalité des territoires annexés.
Il s'agit d'une situation classique, décrite dans la littérature sous le libellé "beaucoup de bruit pour rien". A mon avis, les conditions objectives pour parler de trêve, et encore moins de paix, manquent et il est peu probable qu'elles apparaissent avant la fin de l'année, tout au plus à l'automne. Quant aux rumeurs, elles peuvent soit se fonder sur de simples ballons d’essai provocants induits par la Russie, soit procéder de reconstructions logiques par des journalistes s'appuyant sur les exercices "d'entraînement" des personnels diplomatiques, qui élaborent en permanence des plans applicables à toutes opportunités.
Si j’affirme cela avec tant d’assurance, c’est que le motif crève les yeux. Les dirigeants russes et ukrainiens continuent d'être soumis à une forte pression due aux attentes de leurs opinions publique, en partie créées par eux-mêmes, à savoir l'attente d'une victoire militaire. Tant que ces attentes ne seront pas surmontées, au moins d'un côté, la formule politique que j'ai proposée à la mi-mars 2022 continuera de fonctionner : un cessez-le-feu ne sera possible que lorsque le prix politique de la guerre deviendra plus élevé pour les élites dirigeantes que le prix politique de la paix. Jusqu'à présent, ce n'est pas le cas : la paix a un coût politique trop élevé pour Poutine comme pour Zelensky. Les tentatives de parvenir à un cessez-le-feu aujourd'hui se heurtent à de profondes divisions dans la société et à des accusations de trahison. Ni l'un ni l'autre ne tenteront d'expériences sur eux-mêmes. L'été qui s'annonce (dans tous les sens du terme) est le moment clé pour déterminer suivant quelle trajectoire l'Ukraine et la Russie passeront de la guerre à la paix. Aussi triste que cela puisse paraître, il est banal de dire que le sort de la paix se décide sur la ligne de front, par le sang et la sueur de millions de soldats conduits à l'abattoir, et que personne ne fera ce travail à part eux et à leur place - ni les politiciens, ni les diplomates. Pour paraphraser Okoudjava (barde soviétique devenu classique de la poésie chantée NdT), il n'y aura pas de paix durable tant que tout le sang nécessaire n'aura pas été versé. À la fin de l'été et peut-être même de l'automne, l'un des trois résultats suivants sera évident : l'offensive ukrainienne a été couronnée de succès, auquel cas la paix se fera aux conditions de l'Ukraine avec une révolution en Russie ; l'offensive ukrainienne se heurtera à une contre-offensive russe, auquel cas la paix se fera aux conditions de la Russie ; ni l'une ni l'autre ne se produiront, les deux parties préféreront ne pas prendre de risques, et la guerre se poursuivra pendant longtemps. Ce n'est qu'après cela que l'on peut s'attendre à une certaine évolution du sentiment public, qui se manifestera par l'émergence de doutes sérieux quant à une victoire rapide. Ce n'est qu'à ce moment-là que s'ouvriront les fenêtres de la diplomatie et de la politique, et que les cartes truffées de lignes de démarcations seront ressorties des placards poussiéreux. »
