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Parti de la Paix

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En France et dans quelques autres pays d’Europe continentale, des bonnes volontés manifestement naïves (majoritairement des “sachants“ & universitaires) pétitionnent de temps à autre pour demander aux gouvernements de peser en faveur d’une paix immédiate en Ukraine. Ces braves gens sont très seuls : nul gouvernement n’est prêt à les suivre, pas même à esquisser un geste depuis que ceux que voulut faire Macron au printemps 2022 ont été ignorés par le Kremlin. Depuis quelques mois, la Turquie ayant à son tour jeté l’éponge, seule la Chine reste en lice… cependant qu’aucun promoteur de la paix ne semble plus élever la voix dans aucun des deux pays en guerre.

Cette terrible impasse est assez peu expliquée. Elle se conçoit pour la Russie où toute parole libre peut coûter cher; mais en Ukraine réputée plus libre ? Nous traduisons une brève analyse faite voici une dizaine de jours par une très sincère et limpide chaîne Telegram ukrainienne en langue russe: Politika Strany https://t.me/stranaua

« Existe-t-il un "parti de la paix" en Ukraine ?

Alors que l'on parle de plus en plus, à l'instigation de la Chine, du Brésil et de la Turquie, de la nécessité d'un cessez-le-feu rapide en Ukraine, les médias rapportent souvent qu'il existe des partisans de cette approche parmi les élites occidentales également – ce qu’il est convenu de nommer "parti de la paix". On parle également d'un "parti de la paix" parmi les élites russes (également appelé "le parti du silence").

Existe-t-il un "parti de la paix" en Ukraine qui prône une trêve et la fin de la guerre le long des lignes de front ? Oui, il existe. Mais il est encore plus silencieux qu'en Russie.

Tout d'abord, les appels à un cessez-le-feu sans retrait des troupes russes au-delà des frontières de 1991 sont vivement rejetés par une majorité d'Ukrainiens, sur un mode émotionnel. "Après tout ce qu'ils nous ont fait, après Boutcha et Marioupol, après les enfants assassinés à Ouman, mettre fin à la guerre comme ça, en laissant l'agresseur s'emparer des territoires occupés ? Non, c'est inacceptable. L'ennemi doit être complètement vaincu", telle est la réaction de nombreux Ukrainiens à toute "proposition de paix".

Deuxièmement, suite aux succès des Forces Ukrainiennes l'année dernière, on s'attend fortement à de nouvelles victoires cette année encore. D'autant plus que ces attentes sont activement soutenues par les autorités. 

Troisièmement, toute déclaration admettant la possibilité d'un cessez-le-feu sur la ligne de front actuelle pourraient relever de l'article 110 du code pénal ukrainien (appel à la violation de l'intégrité territoriale). Néanmoins, certains représentants de l'élite politique et économique ukrainienne partagent encore ces idées.   En tout état de cause, il convient de souligner certains points importants. Il ne faut pas assimiler le "parti de la paix" actuel au milieu "pro-russe". Il n'y a plus de pro-russes dans l'élite ukrainienne. Tout le monde part du principe que les relations entre l'Ukraine et la Russie après la guerre seront à peu près les mêmes que celles entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au cours des 30 dernières années. En d'autres termes, il n'y aura pas du tout de relations. Il n’est pas question de réconciliation et moins encore d'amitié avec la Fédération de Russie, mais du simple fait que l'Ukraine doit mettre fin à la guerre dès que possible, en gelant le conflit à long terme selon un "scénario coréen".

Le "parti de la paix" actuel n'est pas non plus identique au "parti de la paix" qui existait jusqu'au 24 février 2022 et qui était représenté par des partis tels que l'OPZJ et Oppoblok. De nombreux anciens membres de ces partis sont aujourd'hui catégoriquement opposés à tout compromis avec la Russie. En même temps, on trouve des partisans d'une paix rapide parmi les représentants de l'Ukraine occidentale, dont la thèse peut se résumer à la question : "au nom de quoi notre peuple meurt-il dans le Donbass ?". On en trouve à la fois dans le parti au pouvoir et dans l'opposition. En d'autres termes, le "parti de la paix" actuel n'est pas un mouvement structuré, mais un conglomérat de personnes appartenant à des groupes politiques très différents qui pensent qu'il est dans l'intérêt de l'Ukraine d'arrêter la guerre le plus tôt possible.

Dans leurs conversations privées, les partisans du "parti de la paix" expriment les arguments suivants :   Premièrement, la guerre se déroule sur le territoire de l'Ukraine et les Ukrainiens sont les premiers à en souffrir. Plus la guerre se prolonge, plus il y a de morts et de destructions, plus le patrimoine génétique de la nation et les perspectives de développement du pays en pâtissent. Le reflux sur les frontières de 1991 vaut-il la vie de tant de milliers d'Ukrainiens (surtout si l'on considère que la majorité des populations de Crimée ou de Donetsk ne sont pas du tout pro-ukrainiennes) ?

Deuxièmement, si la guerre se termine le long de la ligne de front actuelle, c'est déjà une victoire pour l'Ukraine. Le pays a défendu son statut d'État et conservé son accès à la mer. Il est donc nécessaire de fixer ce résultat, d'arrêter la guerre et d'entrer dans l'Union européenne. Un développement dynamique et l'adhésion à l'UE seront une victoire pour l'Ukraine. Or l'un et l'autre sont impossibles si on ne met pas fin à la guerre.

Troisièmement, la guerre pourrait théoriquement évoluer selon trois scénarios, chacun d'entre eux étant potentiellement plus dangereux pour l'Ukraine qu'un cessez-le-feu immédiat. 1. L'Ukraine pourrait remporter une victoire militaire et lancer une offensive sur la Crimée, mais cela comporte le risque d'une frappe nucléaire de la part de la Fédération de Russie. Et même si ce risque est de l’ordre de 1 %, il doit être pris en compte, compte tenu des conséquences catastrophiques pour l'Ukraine de l'utilisation d'armes nucléaires sur son territoire. Sans parler de la menace d'une troisième guerre mondiale, qui pourrait ruiner la civilisation humaine toute entière.  2. La Russie pourrait commencer à remporter des victoires militaires et dans ce cas la situation de l'Ukraine se détériorerait radicalement par rapport aux conditions actuelles. 3. La guerre pourrait aboutir à une impasse dans laquelle aucun des deux camps n'aurait l'avantage. Dans ce cas, il est d'autant plus justifié de cesser le feu dès que possible afin de minimiser les pertes. Plus le cessez-le-feu tarde, plus la situation s’aggrave. Si les autorités ukrainiennes étaient allées jusqu'au bout de la guerre en avril 2022, lorsque, selon les médias, la Fédération de Russie était prête à se retirer de tous les territoires occupés après le 24.02.22 en échange d'un statut de neutralité pour l'Ukraine, tous ces territoires auraient été libérés sans aucune perte.

Quatrièmement, face à l'argument selon lequel un cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle ne signifierait qu'un répit avant une nouvelle guerre avec la Russie, les contre-arguments suivants sont avancés. L'Ukraine ne pourra recevoir de garanties de sécurité valables qu'après la fin de la guerre. Et ce n'est qu'après la fin de la guerre qu'il sera possible de discuter de manière substantielle de l'adhésion à l'OTAN. Mais même si l'Ukraine n'est pas acceptée dans l'OTAN, aucune garantie réelle ne sera donnée, et si la perspective d'une nouvelle guerre doit être prise en compte, un cessez-le-feu donnera à l'Ukraine la possibilité de s'y préparer bien mieux que Moscou ne peut le faire. La Russie restera soumise à des sanctions limitant son développement, tandis que l'OTAN pourra fournir aux Forces Ukrainiennes des armes qu'elle ne veut pas fournir pendant la guerre - avions et missiles à longue portée, par exemple. En outre, l'Occident a besoin de temps pour résoudre ses problèmes de production de munitions. Quant à l'Ukraine, elle a besoin de temps pour mettre en place son industrie de défense. Un cessez-le-feu est donc bénéfique pour l'Ukraine, même d'un point de vue purement militaire.

Cependant, les partisans d'une "guerre pour les frontières de 1991" ne manqueront pas d'opposer à ces arguments leurs propres contre-arguments. Qui plus est, certains points jettent un doute sur le réalisme d'un scénario de fin rapide de la guerre par le biais d'un armistice ou, plus encore, d'une paix complète le long des lignes de front.   Tout d'abord, si l'on croit généralement en Ukraine que c'est le scénario recherché par Poutine, on ne peut dire avec certitude si c'est réellement le cas. En outre, les déclarations du Kremlin selon lesquelles il serait "prêt à négocier" pourraient n'être que de la rhétorique visant à présenter les Russes comme des "artisans de la paix". En réalité, Moscou pourrait parier sur une guerre d'usure prolongée pour s'emparer de nouveaux territoires, forcer Kiev à respecter ses conditions de paix et ne pas instaurer de cessez-le-feu dans un avenir proche. Il s'agit là d un élément clé inconnu et, en l’absence de clarification, tout discours sur la paix est inutile.   Deuxièmement, on n’a pas une idée claire de la position des alliés occidentaux dans le cas où l'Ukraine initie soudainement un cessez-le-feu. En d'autres termes, on ne sait pas ce que Biden dira à Zelensky... soit ceci : "c'est votre décision en tant que pays souverain, nous la respectons. Rien n'est plus important que la vie humaine, l'Ukraine a besoin de paix". Soit au contraire : "Les Chinois t'ont-ils recruté, mon fils ? Ou en as-tu marre d'être président ?“ Sans clarification de la position de l'Occident, il est également impossible d'avancer vers des négociations.    Troisièmement, l'Ukraine vit désormais dans l'attente d'une offensive de l'armée ukrainienne. Et bien que la presse occidentale soit pleine d'évaluations sceptiques, tout le monde se souvient que l'Armée d’Ukraine a déjà fait honte aux sceptiques à plusieurs reprises l'année dernière - tant près de Kiev qu’à Kherson et dans la région de Kharkiv. Par conséquent, les espoirs de réussite de l'offensive sont très élevés. En outre, les attaques publiques constantes de Guirkin-Strelkov et de ses "patriotes en colère", de Prigojine et de ses chaînes Telegram contre les officiers supérieurs russes et l'armée russe sont perçues par de nombreux Ukrainiens comme un signe avant-coureur du début imminent des troubles et de l'effondrement de la Russie, ce qui contribue à maintenir le moral et la foi en la victoire dans la société ukrainienne, peut-être même plus qu'un simple téléthon.

Compte tenu de ces attentes, les déclarations sur la nécessité d'un cessez-le-feu rapide semblent hors de propos, voire carrément traîtresses. Mais dans le cas où l'Ukraine ne ferait, au cours du printemps et de l'été, pas de progrès tangibles sur le front, en l’absence de signes clairs de déstabilisation en Russie et s'il devient évident que la guerre se poursuit "à long terme", le sentiment de l'opinion publique commencera probablement à changer. Et le "parti de la paix" pourrait manifester. » Traduit par Divide