Sur les réalités russes, un seul son de cloche : celui de nos grands médias militants, tous rangés derrière la bannière de la défense de la démocratie en péril, de l’Occident agressé… Et grand silence des milieux engagés (“extrémistes“ selon les mous et les compromis) qui ne militent pas pour l’Ukraine, par circonspection parfois, par aveuglement souvent. Pour ne rien dire de l’engouement poutiniste de certaines droites dures et de fascistes mal déguisés en contempteurs des vices sociaux de l’Europe décadente et immorale. Ronald Reagan et ses porte-voix du Figaro nous fredonnaient déjà l’air triste de notre imminente défaite devant un ennemi pervers et redoutable. Rien de tel n’est advenu, Bush Junior reprend la chanson avec Saddam et sa troisième armée du monde… de nos jours que voit-on de neuf ? Une Russie saignée à blanc par ses dirigeants pervers et incompétents, et qui se montre incapable de tenir sa “promesse“ d’être le plus redoutable des fauves dans l'arène.
En marge de l’incantation sur le terrible danger russe, nous sommes régalés d’une autre ritournelle : le martyrologe de ceux qui résistent à Poutine. Dont les chantres justifiant le conflit nous racontent qu’ils sont une poignée mais unis comme les doigts de la main contre le monstre et doux comme les saints martyrs de la chrétienté : « Quo vadis ?“ Or, là aussi, il faut déchanter : ils ne sont pas unis du tout, ils forment un nombre considérable de dérisoires chapelles qui n’ont pas les mêmes projets de société. Méprisant comme devant les populistes et les agitateurs (qu’il s’agisse de Roïzman ou Navalny) la majorité des gens “sérieux“ que choient nos élites, essentiellement des penseurs d’une nouvelle révolution libérale, affecte désormais d’en être solidaire. Vous lirez donc très bientôt des appels vibrants à libérer Navalny, verrez tourner des pétitions, une manifestation à Bruxelles dont on vous dira que les parlementaires européens ont accueilli favorablement cette initiative de la valeureuse opposition russe “unie comme un seul homme pour les libertés“, toute entière mobilisée en faveur de l’Ukraine…
Or, même parmi les libéraux, il subsiste des idéologues de poids qui ne font pas allégeance au projet des amis de Navalny ; ne cherchons pas loin, lisons simplement notre Pastoukhov du jour qui propose un parallèle historique très parlant :
« Une nouvelle question a été ajoutée à l'agenda politique actuel : le 4 juin se transformera-t-il en 9 janvier ? L'équipe de Navalny a décidé de revenir aux pratiques politiques du Limonov des années 2016-2021 et a de nouveau appelé les gens à manifester dans les rues, non pas avec des slogans anti-guerre, mais carrément des slogans partisans. Il s'agira d'un rassemblement de soutien à Alexei Navalny, et même en fait d'un rassemblement en soutien à l'équipe de Navalny (nombreux sous les verrous NdT).
Le moment choisi pour cette action va de soi. Les 5 et 6 juin, l'opposition russe en exil doit organiser un autre "rassemblement" à Bruxelles, cette fois à l'initiative de membres du Parlement européen, ce qui prive l'équipe Navalny de la possibilité de simplement l'ignorer, comme elle préfère habituellement le faire. Il importe de montrer qui est le "principal exposant" de cette "exposition Van Gogh".
Les motifs sont moins évidents, mais globalement compréhensibles. Mesurant les conséquences qu’ont aujourd'hui les descentes de gens dans la rue, on peut prédire avec un certain degré de certitude la suite des événements. Quelle que soit l'issue de l'action, l'équipe de Navalny se présentera (ou, plus intelligemment, ne se présentera pas) à Bruxelles nimbée d'une magnifique écume blanche au parfum de scandale. Ceinte d’une couronne de roses blanches, Jésus-Christ en tête - c'est du moins ce qu'il semble. En présence du Christ, la moindre discussion abstraite semblera ennuyeuse et sans intérêt, s’imposera seule l'expression de la solidarité avec les nouveaux martyrs de la révolution.
Quelque chose de ce genre s'est déjà produit, semble-t-il, dans l'histoire des révolutions russes, rappelez-vous. La crise de la Zoubatovchtchina (cf. note en bas de page) et la tentative de Gapone de consolider la popularité déclinante de son mouvement, l'entreprise désespérée d'organiser une "marche pacifique" dont même les Bolcheviks les plus endurcis se sont désolidarisés, la répression brutale des protestations spontanées, le faux départ de la révolution, qui s'est immédiatement accrochée une "cravate Stolypine" (corde de pendu NdT), l'impasse de la guerre et, enfin, le coup d'État qui a amené pour la première fois les "gris" à être remplacés par les "noirs"(la réaction par plus réactionnaire NdT). Il semble que nous soyons en mesure de recommencer. Que nous faut-il savoir aujourd'hui sur Georges Apollonovitch Gapone, que les manuels d'histoire du parti (communiste NdT) ont honteusement passé sous silence ?
Tout d'abord, qu’il fut exceptionnellement charismatique, un orateur doué et un organisateur très compétent. Des foules de plusieurs milliers de personnes se rassemblaient pour ses sermons-concerts, il avait le don de gérer les foules, et en même temps, en quelques années, il a réussi à mettre en place un mouvement pan-russe sous son égide.
Deuxièmement, il n'était pas du tout le leader des masses paysannes sombres et opprimées. Dans les années qui ont précédé la première révolution russe, il était tout à fait mondain, idole de l'intelligentsia créative dans les deux capitales, et ne quittait jamais les salons du beau monde, se liant d'amitié avec Gorki et son cercle, entre autres, tandis que Plekhanov (théoricien marxiste NdT) donnait des réceptions en son honneur qui rassemblaient tout le gratin de la social-démocratie russe.
Troisièmement, la marche fatidique du 9 janvier 1905, pour l'histoire de la Russie et pour Gapone personnellement, est une décision forcée, sinon durement gagnée. Il avait parfaitement conscience de tous les risques, mais ne pouvait pas "tourner le dos" : la logique de la lutte politique conduite en amont l'obligeait à prendre un risque majeur. Il n'avait comme choix que de s'inscrire dans l'histoire, ou bien d'en sortir.
Quatrièmement, non seulement Gapone n'était pas un lâche, mais il fit preuve d’un prodigieux courage personnel. Le 9 janvier, en toute conscience, il a marché au premier rang, et à la première salve qui fut tirée, son garde et son associé le plus proche, qui se tenaient à proximité, ont été tués. Gapone lui-même blessé puis emporté par la foule.
Cinquième et dernier point, il n'y a pas de preuve évidente que Gapone ait été un agent de la police secrète. L'Okhrana recherchait des "révolutionnaires utiles" tandis que Gapone réclamait de "bons gendarmes". A la limite, ces intérêts se chevauchaient, rien de plus. Chaque partie pensait utiliser l'autre.
Quelles conclusions peut-on tirer de cette histoire ? Que la révolution est inflammable. Les manifestations de rue ne sont pas un jouet destiné aux révolutionnaires en herbe. Les intentions révolutionnaires ouvrent la voie à l'enfer réactionnaire. Une vraie révolution ne tombe jamais deux fois dans le même entonnoir. N'essayez donc pas de recommencer. » Pastoukhov Le 20 mai 2023
NdT : Zoubatov fut un fameux policier tsariste qui organisa des contrefeux à l’agitation socialiste et protégea des partis minoritaires, des provocateurs https://fr.wikipedia.org/wiki/Sergueï_Zoubatov Gapone: https://fr.wikipedia.org/wiki/Gueorgui_Gapone
On ne saurait être plus sévère avec le parti de Navalny, bande d’apprentis sorciers… la comparaison avec le fameux pope Gapone est cruelle ! Elle sous-entend de sombres marchandages entre certains opposants et le FSB. Une telle dureté pouvait être attendue de la gauche dure, de l’extrême comme de la patriote, pas de la droite modérée. La déchirure patente dans l’opposition a bien-entendu échappé aux Dupond & Dupont de la presse. Il faut avouer que les vrais spécialistes la mesurant de longue date n’en font pas beaucoup état dans leurs travaux.
