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Déception

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Tout comme les complotistes, les optimistes sont toujours à côté de la plaque. Cela se vérifie dans le cas de la Russie. Hier, les uns et les autres se figuraient des choses qui n’existent que dans leurs projections. Aujourd’hui, les optimistes sont déçus de constater que l’offensive ukrainienne a marqué le pas hier alors que l’occasion de jouer sur le moral très bas des troupes russes pouvait être exploitée. Une poignée de nazillons russes, ceux qui sont retranchés en Ukraine et ont tenté récemment des incursions dans la province de Belgorod, a communiqué sur la nécessité de profiter de l’aubaine et même appelé leurs partisans clandestins à soutenir le corps mercenaire rebelle. Les autorités ukrainiennes ont été plus prudentes. Demain, les complotistes continueront à répandre l’idée que les USA ont été les instigateurs de la mutinerie anti oligarchie poutinienne. Or, il semblerait qu’au contraire le monde pris de court ait eu un peu peur.

L’intensité des contacts diplomatiques hier ne nous a pas été révélée, les journaux ne l’ont pas mentionnée ; elle commence à l’être aujourd’hui à Moscou, le pouvoir choisissant de se flatter du sérieux de sa gestion et de la bonne réception de ses décisions par les puissances amies, rivales et même ennemies. Poutine a bien-sûr reçu un soutien amical de Erdogan, ce n’est pas une surprise ; l’Iranien en turban et quelques autres amis l’ont appelé aussi… Lavrov aurait passé “plusieurs heures“ en ligne avec l’ambassadeur des Etats-Unis (plusieurs est sans doute exagéré), et dit-on aussi, Berlin et Bruxelles auraient cherché à obtenir des assurances. De quoi s’agit-il ? Des bombes nucléaires bien sûr. Les puissances responsables se sont à tel point persuadées de la justesse de leur narratif de démonisation des mercenaires russes, qu’elles en sont venues à espérer que Poutine tienne afin qu’un enragé irresponsable ne s’empare pas des missiles pour bombarder l’Ukraine.

Cette frilosité va à l’encontre du sens commun qui voudrait qu’on suive la logique de Khodorkovski, l’oligarque déchu et exilé qui, sans justifier le moins du monde Prigojine ni le blanchir de ses crimes, a rompu pour une fois avec les solidarités sociales de sa classe d’origine et trouvé bon que Poutine tombe, quelque soit son tombeur. Les libéraux de l’exil et les oligarques apeurés qui ont quitté précipitamment Moscou n’ont certes pas apprécié ce ralliement à une aventure révolutionnaire de la part d’un homme qui glorifie l’entrepreneuriat et ne se propose pas de remettre les compteurs de la privatisation abusive des années 1990 à zéro. On criait au fasciste, on considérait que Prigojine pouvait, tel Mussolini marchant sur Rome en 1923… Prenant leurs obsessions pour des réalités, quelques révolutionnaires de droite extrême ont cru arrivé le vrai chambardement. Ils ne sont pas isolés : la société russe est en général plus déçue ce dimanche que rassurée. Elle aimerait que les lignes bougent, les cartes rebattues, les options du Kremlin bousculées… Hélas, le régime va pourrir lentement sans cesser d’être répressif. On a pardonné les Wagner mais on poursuivra les auteurs de post’, SMS et pages de sites qui lui auraient été favorables ! Les procureurs l’ont déjà fait savoir.

Non, Prigojine ne voulait pas prendre le pouvoir, car sinon il l’aurait fait assez aisément puisqu’il n’eut face à lui que les Tchétchènes de Kadyrov, en nombre inférieur, et une aviation qui semble ne pas avoir été toute entière mobilisée. Cette aviation qui a pilonné un peu et perdu 6 appareils, une vingtaine d’homme d’équipages disent certains blogueurs. Aucun policier ne s’est héroïquement opposé à la progression de sa colonne…

Prigojine a voulu faire peur, oui, et négocier un accord financier dont nous ne connaîtrons aucun détail. Il a réussi à s’extraire du pétrin d’une guerre qui ne mène à aucune victoire, pour se tenir en réserve dans un pays tiers. Mais il est peu probable qu’il reste en Biélorussie parce que Poutine n’y aura aucun mal à l’assassiner si le besoin de l’éliminer devient pressant. Prigojine trouvera refuge auprès de ceux de ses hommes qu’il n’a pas rapatrié d’Afrique. Plutôt ravi de cette aventure qui a causé la panique des puissants, le petit peuple ne peut plus rien attendre de ce trublion.

Ce n’est pas de ce fada dont il fallait craindre le pire mais peut-être de ceux qui en ont été fanatiques comme l’explique Nesmiyan (que nous citons abondamment à cette adresse) : « C'est une histoire assez caractéristique. Les likes ne sont pas, bien sûr, un indicateur. C'est un outil plutôt faible pour mesurer le sentiment public, mais le fait qu'une part importante des partisans de Wagner se soit révélée extrêmement mécontente du refus d'hier d'aller à Moscou n'est pas surprenant.

Bien sûr, il y a toujours un tronc de radicaux qui a créé dans son esprit une certaine image à laquelle son idole doit se conformer. Dans ce cas présent, les tifosi de Wagner sont ceux qui aspirent à une "poigne" : des personnes faibles qui ont vraiment besoin d'une telle main lourde. Ce sont les spectateurs des films d'action à grand spectacle, qui dans la vie réelle n'ont pas beaucoup de caractère, mais qui, allant au cinéma pour voir des scènes où un homme brutal doté de muscles de cent tonnes, découpe ses adversaires, s'associent à lui dans leurs rêves et renforcent leur propre estime de soi. Même si c'est dans leur tête.

Une grande partie des partisans de la "main lourde" sont tout aussi faibles, incapables de faire quoi que ce soit dans la vie réelle, si ce n'est frapper en masse les faibles. Ils ont donc besoin d'un meneur, d'un leader. C'est d'ailleurs là tout le phénomène : plus il y a de natures infantiles, plus leur radicalisme est élevé et plus ils se réjouissent d’identifier une personne qu'ils définissent comme "à poigne".

Le problème est que lorsque la "poigne" n'est pas conforme à leurs attentes - et notons tout de suite qu'il s'agit d'une attente virtuelle - la distance entre l'adoration et la haine devient plus fine qu'un cheveu. Les admirateurs de Wagner ont imaginé à l’avance dans leur tête comment il arrive au Kremlin et renverse l'idole d'hier, qui s'avère être un faible et un moins que rien, et le mâle dominant prend sa place pour le plus grand plaisir de son public.

Mais cela n'a pas fonctionné. Et ce public se retrouve soudain devant un écran noir à l'endroit le plus intéressant. Au cinéma, on siffle et on crie sur le mécanicien dans sa cabine. Dans la vie, ils sont déçus par la personne qu'ils ont léchée hier. Mais en fait, toute l'image qu'ils ont créée d'un homme brutal n’est qu’un cliché dans leur tête. Dans la vie réelle, il s'agit plutôt d'un homme d'affaires brutal et habile qui sait résoudre ses problèmes commerciaux. Très loin de l'image que les tifosi sans cervelle ont peinte dans leurs têtes à moitié vides. »

Divide le 25 juin 2023