Ce lundi 12 juin était la fête nationale de la Russie ; l’anniversaire de sa déclaration unilatérale d’indépendance en 1991, prélude à la suppression de l’URSS. À l’époque, la plupart des progressistes, des anti-staliniens et tous les démocrates ont salué cette espèce de décolonisation inversée par décret qui revenait à accepter les indépendances de ceux qui les désiraient vraiment : Baltes, Géorgiens, Arméniens et Ukrainiens. Les autres n’auraient qu’à suivre. Dans un premier temps ils ne seraient plus guère subventionnés, l’Asie centrale serait lâchée, le Caucase serait abandonné à son sort peu enviable de poudrière de nationalités. Evidemment, les militaires imposèrent par la suite un autre schéma général… Pour faire tout l’inverse de ce qu’on se proposait, on commença par la guerre de Tchétchénie. Ensuite, tout alla de travers et le désordre général menaça de coûter cher en vies. Le régime pseudo libéral se mit à serrer la vis, une vis sans fin.
Beaucoup crièrent à la restauration soviétique alors que la dérive dictatoriale n’avait pas plus les moyens que l’ambition de ce retour en arrière. En réalité, c’est un régime de prédation qui a été institué, avec essorage du capital accumulé, sans cesse exporté. À partir de 2005, une vague de nostalgie de l’URSS a commencé et s’est confirmée dans les années 2010 au travers d’une sorte d’exaltation de l’héritage qui a largement enjolivé les ternes réalités de la vie soviétique. Des débats s’en sont suivis, très vifs. Certains regrettent le marxisme et son principe de générosité, d’autres ne relèvent que les acquis scientifiques et techniques, des avancées dont aucun pays héritier de l’URSS ne peut aujourd’hui s’honorer. Quelques uns estiment que l’URSS constitua une sorte d’apogée de la Russie, en tant qu’empire industriel. Déficient, certes mais en fin de compte plus performant que ce qui précéda et ce qui a succédé à ce système. Anatoli Nesmiyan, naguère entrepreneur à Kazan (Tatarstan) donc aspirant capitaliste et, comme toute sa génération, longtemps indifférent à la fin de l’URSS, nous propose un angle de vue inhabituel :
« La célébration d'aujourd'hui ne peut certainement pas être considérée comme un jour de fête, car elle marque un tournant dans l'histoire du projet le plus abouti de la civilisation russe, le projet soviétique. L'effondrement d'un projet réussi, voilà qui peut sembler un oxymore, mais il n'y a pas ici de contradiction : elle fut victime (aussi paradoxal que cela puisse paraître) de son succès phénoménal et de son développement fantastiquement rapide. Le monde ne disposait tout simplement pas (et ne dispose toujours pas) de la technologie nécessaire pour gérer un système en évolution aussi dynamique.
L'analogue le plus proche de ce phénomène est la Chine moderne, qui entre également en ce moment dans un état de crise systémique à grande échelle, causée par le même problème - le circuit de gestion chinois s'enlise déjà dans la complexité excessive de l'objet de gestion qu'il a créé, n'ayant pas le temps de se développer, non seulement en avance, mais du moins en rattrapant le rythme. D'où la décision d'un troisième mandat pour Xi Jinping, consacrant l'incapacité du régime à rattraper le développement du pays, en quoi il faut voir un marqueur de l'effondrement futur de la Chine.
L'Union soviétique est entrée dans une crise de développement vers la fin des années 60 et le début des années 70 ; elle avait toutes les chances de créer un mécanisme pour la surmonter. Mais elle ne l'a pas fait. Le système de gestion pétrifié a fixé le niveau de développement du pays au stade de la "décennie d'or" des années 60, mais n'a pas pu capitaliser ce développement ; il a "fissuré" le produit social obtenu, ruinant le pays et mettant de lui-même fin au projet.
Dans l'ensemble, il n'y a pas grand-chose à célébrer, même si la classe dirigeante actuelle en a indubitablement profité. C’est bien là ce qu’elle célèbre. Dans un pays en développement normal, des personnages tels que nos actuels capitaines d'affaires, les sages boyards et le plus grand géo-stratège n'auraient leur place nulle part du simple fait de leur totale insignifiance. Mais ils ont tiré leur ticket de chance dans une situation où toutes les qualités qui avaient été un obstacle dans un système normal sont devenues leur avantage concurrentiel pendant la phase de catastrophe. L'absence de scrupules, la cupidité, une stupidité impénétrable et un manque total d'humanité, voilà ce qui était alors demandé. Exactement l’assortiment qu'ils avaient sous la main. C'est comme ça qu'ils ont créé leur Russie, qu'ils célèbrent aujourd'hui.
Mais ils avaient oublié (ou plutôt, ils n'en étaient même pas conscients) qu'il y a deux types de crises : celles de développement et celles de dégradation. Eh bien ! ils ont très rapidement fait de la civilisation hautement développée dont ils ont hérité un pur bantoustan africain ; les voilà aujourd'hui entrés dans la phase finale de l'existence de leur État voleur. Personne ne peut dire quand cela finira, mais la fin est inévitable. L'avenir du pays ne peut être gaspillé indéfiniment. »
